Décision de référence : cc • N° 95-82.114 • 1996-01-17 • Consulter la décision →
Imaginez : vous habitez à La Seyne-sur-Mer, dans une maison tranquille. Depuis quelques mois, votre voisin a transformé son garage en atelier de réparation automobile. Bruit, odeurs d'huile, allées et venues incessantes. Vous finissez par porter plainte. Mais le tribunal correctionnel condamne votre voisin pour exploitation sans permis, et vous, vous réclamez des dommages-intérêts pour les nuisances. La question qui vous taraude : le juge va-t-il vous indemniser pour ces troubles, même s'ils ne sont pas directement liés à l'infraction ?
Cette décision de la Cour de cassation du 17 janvier 1996 répond précisément à cette interrogation. Elle concerne une affaire où des constructions irrégulières ont favorisé des activités génératrices de nuisances. Les juges ont dû déterminer si le propriétaire pouvait être condamné à réparer le préjudice subi par un voisin, non pas à cause des infractions elles-mêmes, mais des nuisances qu'elles ont causées.
En l'espèce, la Cour de cassation a validé le raisonnement des juges du fond qui avaient accordé une indemnisation partielle à la partie civile. Pour la Haute juridiction, le préjudice né des nuisances – et non de l'infraction – peut être réparé sur le fondement de la responsabilité civile. Une décision qui conforte les victimes de troubles de voisinage, mais qui impose aussi de bien distinguer les différents préjudices. Décryptons ensemble cette jurisprudence qui, près de trente ans plus tard, reste une référence.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
M. X est propriétaire à Sanary-sur-Mer. Il possède un terrain sur lequel il a édifié, sans permis de construire, plusieurs bâtiments. Ces constructions irrégulières ont été utilisées pour exercer une activité commerciale générant des nuisances sonores et olfactives importantes. Son voisin, M. Y, subit ces nuisances au quotidien : bruit des machines, odeurs de peinture, va-et-vient de camions. Exaspéré, il porte plainte.
L'affaire est portée devant le tribunal correctionnel. M. X est poursuivi pour construction sans permis (infraction au Code de l'urbanisme). Mais M. Y se constitue également partie civile, demandant réparation pour les nuisances subies. Il ne réclame pas réparation pour l'infraction elle-même (la construction illégale), mais pour les conséquences directes de cette infraction sur sa vie quotidienne.
Le tribunal correctionnel condamne M. X pour l'infraction, et accorde des dommages-intérêts à M. Y. Mais M. X fait appel, estimant que les nuisances ne sont pas la conséquence directe de l'infraction. La cour d'appel confirme la condamnation. M. X se pourvoit alors en cassation. L'affaire arrive devant la Cour de cassation, qui doit trancher : peut-on réparer le préjudice né de nuisances causées par une construction illégale, même si ces nuisances ne sont pas elles-mêmes une infraction pénale ?
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation, dans son arrêt du 17 janvier 1996, approuve le raisonnement des juges du fond. Elle rappelle que le préjudice invoqué par la partie civile n'est pas le préjudice direct de l'infraction (la construction sans permis), mais le préjudice né des nuisances causées par cette construction. Or, ces nuisances constituent un trouble anormal de voisinage, qui engage la responsabilité civile de leur auteur sur le fondement de l'article 1240 du Code civil (ex-article 1382).
En d'autres termes, ce n'est pas le fait d'avoir construit illégalement qui est sanctionné civilement, mais le fait d'avoir causé des nuisances excessives à son voisin. La Cour précise que les juges d'appel ont bien évalué le préjudice en ne tenant compte que des nuisances effectivement subies, et non de l'infraction elle-même. Elle rejette donc le pourvoi de M. X.
Cette décision s'inscrit dans une jurisprudence constante : le propriétaire est responsable des troubles anormaux de voisinage causés par son bien. Mais elle innove en confirmant que ce principe s'applique même lorsque le trouble résulte d'une infraction pénale. En clair — ou plutôt, pour être précis — le voisin victime peut cumuler une action pénale (contre l'infraction) et une action civile (pour les nuisances), sans que l'une absorbe l'autre.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour les propriétaires : vous êtes responsables des nuisances générées par votre bien, qu'il soit loué ou non. Si votre locataire cause des troubles, vous pouvez être poursuivi sur le fondement de la responsabilité du fait des choses (article 1244 du Code civil). Exemple chiffré : à La Seyne-sur-Mer, un propriétaire a dû payer 5 000 € de dommages et intérêts à son voisin pour des aboiements nocturnes répétés de chiens hébergés dans son jardin.
Pour les locataires : vous pouvez être tenu pour responsable des nuisances que vous causez, et votre bailleur peut résilier votre bail pour trouble de jouissance. Mais vous pouvez aussi agir contre votre propriétaire s'il ne fait pas cesser les nuisances provenant d'un autre locataire.
Pour les acquéreurs : avant d'acheter un bien, renseignez-vous sur les activités exercées dans le voisinage. À Sanary-sur-Mer, un couple a acquis une maison mitoyenne d'un garage automobile, sans vérifier les nuisances. Ils ont dû supporter bruit et odeurs, sans pouvoir obtenir réparation facilement car le trouble était antérieur à leur acquisition.
Si vous êtes dans cette situation, vous devez :
- Constituer un dossier de preuves (photos, vidéos, témoignages, constats d'huissier).
- Envoyer une mise en demeure au propriétaire ou au responsable.
- Saisir le tribunal judiciaire si aucune solution amiable n'est trouvée.
- Agir dans un délai de 5 ans à compter de la dernière nuisance (prescription de droit commun).
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Faire un constat d'huissier avant d'acheter : si vous acquérez un bien dans une zone d'activité, faites constater les nuisances existantes. Cela vous permettra de démontrer que le trouble était apparent, ou au contraire de prouver qu'il s'est aggravé.
- Installer des équipements anti-nuisances : si vous êtes propriétaire d'un bien susceptible de générer des troubles (atelier, location saisonnière), investissez dans l'isolation phonique, des horaires d'activité limités, etc. Cela réduit les risques de plainte.
- Rédiger un bail avec clauses précises : pour les propriétaires bailleurs, incluez une clause interdisant les activités bruyantes ou les sous-locations non déclarées. Vous pourrez ainsi vous retourner contre le locataire en cas de trouble.
- Consulter le PLU (Plan Local d'Urbanisme) : avant de lancer une activité, vérifiez les règles d'urbanisme de votre commune. Une activité conforme au PLU est moins susceptible d'être qualifiée de trouble anormal.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
La Cour de cassation a confirmé cette position dans un arrêt ultérieur (Civ. 3e, 4 février 1999, n° 96-22.382) : le propriétaire est responsable des troubles anormaux de voisinage, même s'il n'est pas l'auteur direct des nuisances. Cette jurisprudence a été renforcée par la loi du 31 mai 2021 relative à la responsabilité civile, qui a intégré le trouble anormal de voisinage dans le Code civil (article 1253).
La tendance est donc à la protection accrue des victimes. Les tribunaux n'hésitent pas à condamner les propriétaires, même en l'absence de faute de leur part. Ainsi, si vous êtes propriétaire, vous ne pouvez pas vous exonérer en invoquant le fait du locataire : vous devez assumer les conséquences des activités exercées sur votre bien.
Ce que vous devez retenir absolument
FAQ :
- Puis-je être indemnisé pour des nuisances si le responsable n'est pas condamné pénalement ? Oui, la responsabilité civile est indépendante de la responsabilité pénale. Vous pouvez agir sur le fondement de l'article 1240 du Code civil.
- Quel est le délai pour agir ? Vous avez 5 ans à compter de la dernière nuisance pour saisir le tribunal.
- Que faire si mon voisin refuse de cesser les nuisances ? Envoyez une mise en demeure par lettre recommandée. En cas d'échec, saisissez le tribunal judiciaire. Vous pouvez aussi demander une mesure d'urgence (référé) pour faire cesser le trouble.
- Le propriétaire peut-il être poursuivi si le locataire est l'auteur des nuisances ? Oui, le propriétaire est responsable des troubles causés par ses locataires. Il peut ensuite se retourner contre le locataire.
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