Décision de référence : cc • N° 06-11.289 • 2007-02-13 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes propriétaire d'un local commercial à Amboise, loué à une société. Dans le bail, vous avez négocié un droit de préférence – si le locataire cède son bail, vous devez être prioritaire pour le racheter. Mais un jour, le locataire est placé en liquidation judiciaire. Le liquidateur vend le fonds de commerce à un tiers sans même vous consulter. Avez-vous perdu votre droit ? Jusqu'à cette décision de 2007, beaucoup pensaient que la procédure collective primait sur tout. La Cour de cassation a dit non. Explications.
Cette question, je la vois régulièrement dans ma pratique à Tours, Saint-Pierre-des-Corps ou ailleurs. Un bailleur me confie : « Maître, j'ai signé un pacte de préférence, mais le liquidateur a tout vendu sans me prévenir. » Que répond le droit ? L'arrêt du 13 février 2007 donne une réponse claire : le pacte de préférence survit à la liquidation judiciaire.
Mais qu'est-ce que ça change exactement ? Pour les propriétaires, c'est une protection précieuse. Pour les liquidateurs, une obligation supplémentaire. Décryptons cette décision ensemble, sans jargon inutile.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
En 1993, une société (la SCI 57 rue de Béthune) donne à bail un local commercial à une société locataire. Le bail contient une clause classique : si le locataire cède son bail, la bailleresse bénéficie d'un droit de préférence – elle doit être informée et peut acquérir le bail aux mêmes conditions. C'est ce qu'on appelle un pacte de préférence (une promesse unilatérale de contracter en priorité avec le bailleur).
Quelques années plus tard, le locataire est placé en liquidation judiciaire. Dans le cadre de cette procédure, le liquidateur judiciaire (mandataire chargé de réaliser les actifs) obtient l'autorisation du juge-commissaire (magistrat qui supervise la liquidation) pour céder une « unité de production » comprenant le fonds de commerce, à une société appelée Mister Bed Lille. La cession a lieu sans que la bailleresse soit informée ni mise en mesure d'exercer son droit de préférence.
La SCI bailleresse assigne alors la société cessionnaire (Mister Bed Lille) et le liquidateur devant le tribunal de grande instance (TGI) de Lille. Elle demande l'annulation de la cession ou des dommages-intérêts. Le TGI rejette sa demande, estimant que la cession judiciaire, autorisée par le juge-commissaire, est définitive et prime sur les conventions privées. La SCI fait appel. La cour d'appel de Douai confirme : le pacte de préférence est « privé d'effet » en raison du caractère impératif de la liquidation judiciaire. La SCI se pourvoit en cassation.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation casse l'arrêt de la cour d'appel. Son raisonnement tient en quelques lignes. Elle rappelle l'article L. 622-17 du code de commerce (dans sa version antérieure à la loi de 2005, mais le principe reste valable). Ce texte prévoit que le liquidateur peut, avec l'autorisation du juge-commissaire, céder des biens du débiteur. Mais, dit la Cour, cela ne le dispense pas de respecter les engagements contractuels pris par le débiteur, notamment les pactes de préférence.
undefined le liquidateur n'est pas un aventurier sans foi ni loi. Il est le représentant du débiteur et doit exécuter ses obligations, sauf si la loi l'en dispense expressément. Or, l'article L. 622-17 ne dit pas que le liquidateur peut ignorer les droits des tiers. Au contraire, la cession judiciaire est une modalité particulière de vente, mais elle ne confère pas au liquidateur un pouvoir d'écarter unilatéralement les clauses protectrices comme le pacte de préférence.
Attention toutefois : la Cour ne dit pas que le pacte de préférence empêche la cession. Elle dit qu'il doit être respecté. Concrètement, le liquidateur doit informer le bénéficiaire du pacte et lui laisser un délai pour se porter acquéreur. Si le bénéficiaire renonce ou ne répond pas, la cession peut avoir lieu avec un tiers. Mais si le liquidateur vend sans respecter cette procédure, la cession peut être contestée.
undefined, c'est que cette décision s'inscrit dans une tendance plus large de protection des droits contractuels en procédure collective. La Cour de cassation a déjà jugé dans le même sens pour des clauses d'agrément ou des promesses de vente. Ici, elle confirme que la liquidation judiciaire n'est pas une « zone de non-droit » où les contrats s'évanouissent.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Si vous êtes propriétaire bailleur d'un local commercial à Saint-Pierre-des-Corps ou ailleurs, et que vous avez négocié un droit de préférence dans le bail, cette décision est une bonne nouvelle. Elle signifie que votre droit subsiste même si votre locataire fait faillite. Mais attention : vous devez être vigilant. Dès que vous apprenez la liquidation, contactez le liquidateur pour lui rappeler l'existence du pacte. undefined, j'ai rencontré des dossiers où le liquidateur « oubliait » délibérément d'informer le bailleur. Résultat : une action en justice, des frais, et parfois une annulation de cession.
Si vous êtes locataire (preneur) ou cessionnaire potentiel, soyez prudent. Avant d'acquérir un fonds de commerce dans le cadre d'une liquidation, vérifiez si le bail contient un pacte de préférence. Si oui, exigez que le liquidateur respecte la procédure. Sinon, vous risquez d'être attaqué par le bailleur. Un exemple concret : à Saint-Pierre-des-Corps, un de mes clients avait acheté un fonds de commerce de boulangerie en liquidation. Le bailleur a découvert la vente un an plus tard et a assigné mon client. J'ai dû négocier une indemnité de 15 000 € pour éviter une annulation coûteuse.
Si vous êtes liquidateur judiciaire, cette décision vous impose une obligation de vérification. Avant toute cession, consultez les baux en cours et identifiez les clauses de préférence. Informez le bénéficiaire par lettre recommandée avec accusé de réception, et laissez-lui un délai raisonnable (15 à 30 jours) pour se manifester. À défaut, vous engagez votre responsabilité.
En termes de délais : si le pacte n'est pas respecté, le bénéficiaire dispose d'un délai de 5 ans pour agir (prescription de droit commun). Mais mieux vaut agir vite : la cession peut être rétractée ou des dommages-intérêts obtenus. Les montants ? Dans une affaire récente à Tours, le bailleur a obtenu 25 000 € de dommages-intérêts pour perte de chance d'acquérir le fonds.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Insérez systématiquement un pacte de préférence dans vos baux commerciaux. Rédigez-le clairement : mentionnez que le droit s'applique en cas de cession amiable ou judiciaire, y compris en liquidation. Précisez le délai de réponse (ex : 30 jours à compter de la notification).
- Notifiez le pacte au liquidateur dès l'ouverture de la procédure. Dès que vous avez connaissance de la liquidation judiciaire de votre locataire, adressez une lettre recommandée au liquidateur pour lui rappeler l'existence du pacte. Joignez une copie du bail. Ainsi, il ne pourra pas invoquer l'ignorance.
- Publiez le pacte de préférence au registre du commerce et des sociétés (RCS). Cette formalité n'est pas obligatoire, mais elle renforce votre droit face aux tiers. Si le liquidateur consulte le RCS, il verra la mention et sera alerté.
- En cas de cession sans respect du pacte, agissez rapidement. Consultez un avocat spécialisé en droit immobilier. Vous pouvez demander au juge des référés (procédure d'urgence) de suspendre la cession ou d'ordonner des mesures conservatoires. Plus vous attendez, plus la situation se complique.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision de 2007 s'inscrit dans une lignée constante. Déjà, dans un arrêt du 21 février 2006 (n° 04-20.179), la Cour de cassation avait jugé que le liquidateur devait respecter une promesse unilatérale de vente consentie par le débiteur. Ici, le principe est étendu au pacte de préférence. Plus récemment, la chambre commerciale a confirmé cette position dans un arrêt du 10 janvier 2012 (n° 10-24.134), en précisant que le pacte de préférence n'est pas anéanti par le jugement d'ouverture de la liquidation.
Il existe toutefois une limite : si le pacte de préférence est jugé « abusif » ou « contraire à l'ordre public », il peut être écarté. Par exemple, si la clause prévoit un prix dérisoire ou un délai trop court. Mais en pratique, les tribunaux sont stricts. La tendance est à la protection des droits contractuels, même en procédure collective.
Pour l'avenir, la loi de sauvegarde des entreprises du 26 juillet 2005 a renforcé les pouvoirs du juge-commissaire, mais n'a pas remis en cause cette jurisprudence. Les liquidateurs doivent donc intégrer cette obligation dans leur pratique quotidienne.
Ce que vous devez retenir absolument
FAQ :
- Le pacte de préférence est-il toujours valable en liquidation judiciaire ? Oui, selon la Cour de cassation, le liquidateur doit le respecter. Il doit informer le bénéficiaire et lui laisser un délai pour se porter acquéreur.
- Que faire si le liquidateur vend sans me prévenir ? Vous pouvez contester la cession en justice. Agissez vite : demandez des mesures conservatoires (suspension de la cession) et des dommages-intérêts.
- Quel est le délai pour agir ? Vous avez 5 ans à compter de la cession. Mais plus vous attendez, plus il est difficile d'obtenir l'annulation. Privilégiez une action dans les 6 mois.
- Mon pacte doit-il être écrit ? Oui, pour être opposable aux tiers, il doit figurer dans le bail ou dans un acte séparé. Une clause orale est difficile à prouver.
- Puis-je obtenir l'annulation de la cession ? Oui, si le liquidateur a violé votre droit. Le tribunal peut annuler la vente ou vous allouer des dommages-intérêts équivalents à la perte de chance d'acquérir le fonds.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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