Décision de référence : cc • N° 15-14.892 • 2016-05-04 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes propriétaire d'un appartement à Cannes, près de la Croisette. Vous signez une promesse de vente avec un acheteur privé, mais la communauté d'agglomération décide de préempter votre bien, c'est-à-dire d'acheter à votre place. Le prix proposé par la collectivité vous semble trop bas. Vous saisissez le juge de l'expropriation pour faire fixer un prix plus élevé. Le tribunal vous donne raison : le bien est estimé 300 000 €, contre 250 000 € proposés. Mais la collectivité fait appel. La cour d'appel confirme le prix. Vous respirez… jusqu'à ce que vous appreniez que la commune renonce finalement à la préemption. Et vous ? Vous avez perdu votre acheteur initial, et le délai pour accepter le prix judiciaire est expiré. Que faire ?
C'est exactement le genre de situation que la Cour de cassation a tranchée le 4 mai 2016 (n° 15-14.892). La question était simple : à partir de quand une décision de justice fixant le prix d'un bien préempté devient-elle définitive ? La réponse a des conséquences concrètes pour tout propriétaire confronté à une préemption (droit de priorité d'achat d'une collectivité).
Cet arrêt rappelle une règle essentielle : une décision définitive est celle contre laquelle aucun recours ordinaire (appel ou opposition) n'est plus possible. En l'espèce, l'arrêt d'appel fixant le prix était définitif dès son prononcé, car il ne pouvait plus être contesté que par un pourvoi en cassation (recours extraordinaire). Le délai de deux mois pour accepter ou renoncer à la vente court donc immédiatement. Attention : si vous attendez, vous risquez de perdre le bénéfice de la vente.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
M. X, propriétaire d'un terrain à Cagnes-sur-Mer, avait signé une promesse de vente avec un particulier pour 400 000 €. La communauté d'agglomération, exerçant son droit de préemption urbain (DPU), a décidé d'acheter le bien au même prix. M. X estimait que la valeur réelle était de 450 000 € et a saisi le juge de l'expropriation pour faire fixer un prix plus élevé. Le 3 mars 2014, le juge a fixé le prix à 430 000 €. La communauté d'agglomération a fait appel. Le 15 janvier 2015, la cour d'appel d'Aix-en-Provence a confirmé le prix de 430 000 €.
M. X, satisfait, a attendu la signification de l'arrêt pour officialiser la vente. Mais la communauté d'agglomération, elle, a estimé que le prix était trop élevé et a renoncé à la préemption dans les deux mois suivant l'arrêt, soit le 12 mars 2015. M. X s'est alors retrouvé sans acheteur : son acquéreur initial s'était désisté, et le délai de deux mois était passé. Il a contesté, soutenant que l'arrêt n'était pas définitif tant que le délai de pourvoi en cassation (deux mois) n'était pas expiré. Selon lui, la collectivité aurait dû attendre la signification de l'arrêt pour que le délai commence à courir.
La cour d'appel a donné raison à la collectivité, et M. X s'est pourvu en cassation. La Cour de cassation a confirmé l'arrêt d'appel : une décision est définitive dès qu'elle n'est plus susceptible d'un recours ordinaire (appel ou opposition). Le pourvoi en cassation est un recours extraordinaire, qui ne suspend pas le caractère définitif de la décision. Donc, le délai de deux mois pour accepter ou renoncer à la préemption court à compter du prononcé de l'arrêt, et non de sa signification.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation s'est appuyée sur deux textes : l'article 6 de la Convention européenne des droits de l'homme (droit à un procès équitable) et l'article L. 213-7 du code de l'urbanisme. Ce dernier prévoit que, lorsque le juge fixe le prix d'un bien préempté, les parties disposent d'un délai de deux mois à compter de la décision définitive pour accepter le prix ou renoncer à la mutation (c'est-à-dire annuler la vente).
La question était : qu'est-ce qu'une décision définitive ? La Cour répond : une décision contre laquelle aucune voie de recours ordinaire ne peut plus être exercée. Les recours ordinaires sont l'appel et l'opposition. Le pourvoi en cassation est un recours extraordinaire. Donc, dès que l'arrêt d'appel est rendu, il est définitif au sens de l'article L. 213-7, même si un pourvoi en cassation est possible.
undefined, vous ne pouvez pas attendre que le délai de pourvoi soit expiré ou que la signification soit faite. Le délai de deux mois commence le jour de l'audience où l'arrêt est prononcé. undefined, c'est que le pourvoi en cassation n'est pas suspensif par défaut : il ne suspend l'exécution de la décision que si une demande spéciale est faite (référé suspension).
undefined cette décision confirme une jurisprudence constante, déjà posée par un arrêt du 28 juin 1990 (à propos de l'article L. 212-3 ancien). Elle ne crée pas de revirement, mais elle rappelle une règle souvent méconnue des propriétaires : la décision définitive, c'est celle qui n'est plus attaquable par les voies ordinaires, peu importe qu'un pourvoi en cassation soit possible.
undefined, j'ai rencontré des dossiers où des propriétaires, comme M. X, ont perdu leur vente parce qu'ils ont cru que le délai ne commençait qu'à la signification. La Cour de cassation est claire : il faut agir vite.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Si vous êtes propriétaire d'un bien préempté : dès que la cour d'appel rend son arrêt fixant le prix, vous avez deux mois pour accepter ou renoncer à la vente. Si vous acceptez, vous devez signer l'acte de vente avec la collectivité. Si vous renoncez, la vente avec l'acheteur initial tombe. Exemple : à Cagnes-sur-Mer, si le juge fixe le prix à 300 000 € et que la collectivité renonce, vous perdez votre acheteur initial. Vous devez donc décider rapidement, en consultant votre avocat.
Si vous êtes locataire : la préemption peut vous permettre d'acheter le bien (droit de préemption du locataire). Mais si la collectivité préempte, le prix fixé par le juge s'impose. Vous devez aussi respecter le délai de deux mois.
Si vous êtes acquéreur initial : attention, votre promesse de vente est caduque dès que la collectivité préempte. Vous ne pouvez pas réclamer de dommages-intérêts au vendeur si la vente échoue à cause de la préemption.
Concrètement, si vous êtes dans cette situation, vous devez : 1) surveiller la date de l'audience et le prononcé de l'arrêt ; 2) consulter un avocat dès le jugement pour anticiper le délai ; 3) ne pas attendre la signification pour agir.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Ne tardez pas à agir après le prononcé de l'arrêt : le délai de deux mois court à compter de l'audience, pas de la signification. Notez la date et fixez un rappel.
- Faites-vous assister par un avocat spécialisé en droit immobilier dès la notification de la préemption : il pourra évaluer le prix et anticiper les recours.
- En cas de désaccord sur le prix, négociez avec la collectivité avant la saisine du juge : une médiation peut éviter une procédure longue et incertaine.
- Si vous êtes acquéreur initial, prévoyez une clause dans la promesse de vente qui vous permet de vous désister sans pénalité en cas de préemption, et fixez un délai de réalisation suffisant pour couvrir la procédure.
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Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
La Cour de cassation avait déjà jugé, dans un arrêt du 28 juin 1990 (n° 89-70.106), que la décision définitive visée à l'ancien article L. 212-3 s'entendait de celle qui n'est plus susceptible d'un recours ordinaire. La décision de 2016 ne fait que confirmer cette interprétation pour l'article L. 213-7.
Depuis, la tendance des tribunaux est constante : le délai de deux mois court du jour du prononcé de l'arrêt d'appel, et non de sa signification. Cette règle est sévère mais claire : elle vise à accélérer les procédures de préemption, qui sont d'intérêt public. Pour l'avenir, il est peu probable que la jurisprudence évolue, sauf si le législateur modifie l'article L. 213-7. En attendant, propriétaires et collectivités doivent intégrer ce délai court dans leur calendrier.
Questions fréquentes
Qu'est-ce qu'une décision définitive en droit de l'urbanisme ? Une décision contre laquelle aucun recours ordinaire (appel ou opposition) n'est plus possible. Le pourvoi en cassation est un recours extraordinaire, donc la décision d'appel est définitive dès son prononcé.
Puis-je faire un pourvoi en cassation pour suspendre le délai de deux mois ? Non, le pourvoi en cassation n'est pas suspensif. Vous devez demander un référé suspension devant la Cour de cassation, ce qui est rarement accordé.
Que faire si la collectivité renonce à la préemption après le délai de deux mois ? La renonciation est possible même après le délai, mais vous perdez votre acheteur initial. Vous pouvez alors revendre le bien à un autre acquéreur.
Quels sont les délais pour contester une décision de préemption ? Vous avez deux mois pour saisir le juge de l'expropriation à compter de la décision de préemption. Ensuite, le délai pour accepter ou renoncer au prix fixé est de deux mois à compter de l'arrêt d'appel.
Puis-je négocier le prix avec la collectivité après la décision du juge ? Non, le prix fixé par le juge s'impose. Vous ne pouvez que l'accepter ou renoncer à la vente.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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