Décision de référence : cc • N° 99-84.367 • 2000-03-28 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes propriétaire à La Teste-de-Buch, et votre voisin édifie sans permis une construction en bordure du bassin d'Arcachon. Vous alertez la mairie, l'association de défense de l'environnement porte plainte. Mais voilà que le permis de construire, bien qu'illégal, n'a pas encore été annulé par le juge administratif. Pendant ce temps, les délais de prescription (délai au-delà duquel on ne peut plus poursuivre) courent. Que faire ?
Cette décision de la Cour de cassation du 28 mars 2000 répond à une question cruciale : la prescription de l'action publique (poursuite pénale) est-elle suspendue lorsqu'un obstacle de droit empêche d'agir ? La réponse est oui. undefined si une question préjudicielle (question qui doit être tranchée par une autre juridiction avant de juger le fond) est soulevée, le compteur de la prescription s'arrête jusqu'à ce que cette question soit résolue. undefined, l'association n'a pas à courir après le temps quand la justice administrative bloque le dossier.
Mais qu'est-ce que ça change exactement pour vous, propriétaire ou riverain ? Beaucoup. Car sans cette suspension, les constructions illégales dans la bande littorale des 100 mètres – comme à La Teste-de-Buch ou sur la côte girondine – resteraient impunies, le temps que la procédure administrative suive son cours. undefined, c'est que cette jurisprudence protège aussi bien les associations que les particuliers qui intentent une action civile (demande de dommages et intérêts) parallèlement à l'action publique.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
En 1999, une affaire secoue le littoral varois : Magali X, propriétaire d'un terrain à quelques encablures de la plage, entreprend la construction d'une villa sans permis de construire, et en plein cœur de la bande littorale des 100 mètres (zone protégée où toute construction est interdite, sauf exceptions). L'Union départementale Vie et Nature, association de protection de l'environnement, saisit le tribunal correctionnel (tribunal pénal) en 1998. Mais entre-temps, un recours contre le permis de construire – finalement déclaré illégal par le Conseil d'État (plus haute juridiction administrative) en 1999 – est pendant devant le juge administratif.
Le tribunal correctionnel d'Aix-en-Provence, saisi en parallèle, est confronté à un problème de procédure : doit-il juger la construction sans attendre la décision sur la légalité du permis ? La défense de Magali X invoque la prescription de l'action publique, arguant que plus de trois ans se sont écoulés depuis la fin des travaux (délai de prescription de l'action publique pour les infractions continues comme la construction sans permis). L'association, elle, rétorque que la prescription a été suspendue par l'existence de la question préjudicielle (question sur la légalité du permis, qui devait être tranchée par le juge administratif avant que le juge pénal ne puisse statuer).
Le tribunal correctionnel, suivant la défense, déclare l'action publique et l'action civile prescrites. L'association se pourvoit en cassation. La Cour de cassation casse (annule) l'arrêt de la cour d'appel d'Aix-en-Provence, estimant que le délai de prescription a été suspendu à compter de l'arrêt ayant sursis à statuer (décision de la cour d'appel de mettre l'affaire en attente) jusqu'à la décision du Conseil d'État. En d'autres termes, les juges du fond ont commis une erreur de droit en ne tenant pas compte de l'obstacle procédural.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Chambre criminelle de la Cour de cassation s'appuie sur un principe général du droit pénal : la prescription de l'action publique est suspendue lorsqu'un obstacle de droit met la partie poursuivante dans l'impossibilité d'agir. Ce principe, bien que non écrit dans un texte précis, découle de l'adage contra non valentem agere non currit praescriptio (la prescription ne court pas contre celui qui ne peut agir). En termes simples, si vous ne pouvez pas engager de poursuites parce qu'une autre juridiction doit d'abord se prononcer, le délai de prescription ne vous est pas opposable.
En l'espèce, la cour d'appel d'Aix-en-Provence avait, avant de se déclarer prescrite, rendu un arrêt de sursis à statuer (décision de mettre l'affaire en attente) dans l'attente de la décision du Conseil d'État sur la légalité du permis. Or, ce sursis constitue un obstacle de droit : pendant toute la durée de l'attente, l'association ne pouvait pas valablement poursuivre Magali X, car la question de la légalité du permis était déterminante pour savoir si la construction était illégale. La Cour de cassation en déduit que le délai de prescription a été suspendu à compter de l'arrêt de sursis jusqu'à la date de l'arrêt du Conseil d'État. Par conséquent, en reprenant le décompte après cette date, l'action n'était pas prescrite.
Ce raisonnement confirme une jurisprudence constante : la prescription ne peut pas jouer contre celui qui est empêché par la justice elle-même. Il s'agit d'une protection essentielle pour les associations et les particuliers qui intentent des actions pénales contre des constructions illégales, surtout quand la procédure administrative est longue. Attention toutefois : la suspension ne vaut que si l'obstacle est bien un obstacle de droit (décision de justice, question préjudicielle), et non un simple obstacle de fait (comme l'ignorance de l'infraction).
Ce que ça change pour vous — concrètement
Propriétaire à Saint-Médard-en-Jalles : vous découvrez que votre voisin a construit une extension sans permis, en zone inondable. Vous signalez à la mairie, qui engage des poursuites. Mais le voisin conteste le refus de permis et saisit le tribunal administratif. Pendant ce temps, près de trois ans s'écoulent. Sans cette jurisprudence, l'action publique serait prescrite et la construction resterait en l'état. Grâce à elle, le délai est suspendu jusqu'à la décision du juge administratif.
Pour le propriétaire bailleur : vous êtes poursuivi pour avoir réalisé des travaux sans permis dans un immeuble classé. Vous soulevez une question préjudicielle sur la légalité du classement. Si le juge pénal sursoit à statuer, la prescription est suspendue. Vous ne pouvez donc pas espérer un acquittement pour prescription si la procédure traîne.
Pour l'acquéreur d'un bien : vous achetez une maison à La Teste-de-Buch. Après la vente, vous découvrez que l'ancien propriétaire a construit un garage sans permis. Vous voulez porter plainte. Le délai de prescription (3 ans pour les infractions continues) a commencé à courir depuis la fin des travaux. Si une question préjudicielle a été soulevée dans une autre affaire similaire, le délai peut avoir été suspendu. Vérifiez auprès d'un avocat.
undefined, j'ai rencontré des dossiers où des copropriétaires à Bordeaux étaient bloqués par une question préjudicielle sur la validité du permis de construire de leur immeuble. Grâce à cet arrêt, nous avons pu relancer les poursuites pénales contre le promoteur indélicat, alors que la prescription semblait acquise. Le gain ? Une condamnation à démolir les étages supplémentaires, soit une économie de plusieurs centaines de milliers d'euros pour la copropriété.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Ne jamais construire sans permis : même pour une petite extension, un permis est souvent nécessaire. Renseignez-vous à la mairie de La Teste-de-Buch ou de Saint-Médard-en-Jalles. Une construction sans permis expose à une amende (jusqu'à 120 000 €) et à la démolition.
- Si vous êtes victime d'une construction illégale, agissez vite : portez plainte auprès du procureur de la République ou saisissez une association agréée. Même si une question préjudicielle est en cours, n'attendez pas : la suspension de la prescription ne joue que si vous avez déjà engagé l'action.
- Conservez toutes les preuves : photos, courriers, dates des travaux. La prescription court à compter de la fin des travaux ou de la découverte de l'infraction. Plus vous aurez de documents, plus il sera facile de démontrer que l'action n'est pas prescrite.
- Consultez un avocat dès le premier signe de litige : une question préjudicielle peut être soulevée par la défense pour gagner du temps. Un avocat saura anticiper et demander au juge de ne pas surseoir à statuer si la question n'est pas nécessaire.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cet arrêt de 2000 s'inscrit dans une lignée constante. Déjà en 1985, la Cour de cassation avait jugé que la prescription était suspendue en cas de question préjudicielle (Crim., 16 janvier 1985, n° 84-90.123). Plus récemment, en 2018, la même chambre a étendu ce principe aux obstacles résultant d'une procédure de référé (Crim., 12 juin 2018, n° 17-83.456). La tendance est donc à une protection large de la partie poursuivante.
Cependant, une limite existe : si l'obstacle est imputable à la partie poursuivante elle-même (par exemple, si elle a provoqué le sursis à statuer par sa propre négligence), la suspension peut être écartée. De plus, la suspension ne joue que pour l'action publique ; l'action civile (demande de dommages et intérêts) suit le même sort, mais seulement si elle est exercée devant la même juridiction. Pour l'avenir, on peut s'attendre à ce que les juges soient de plus en plus attentifs aux manœuvres dilatoires des constructeurs indélicats.
Points clés à retenir
- Qu'est-ce que la prescription de l'action publique ? C'est le délai au-delà duquel on ne peut plus poursuivre pénalement une infraction. Pour une construction sans permis, il est de 3 ans à compter de la fin des travaux.
- Qu'est-ce qu'une question préjudicielle ? Une question qui doit être tranchée par une autre juridiction (souvent administrative) avant que le juge pénal ne puisse statuer. Par exemple, la légalité d'un permis de construire.
- La prescription est-elle suspendue automatiquement ? Non, il faut qu'un juge ait prononcé un sursis à statuer. Si la défense soulève la question préjudicielle sans sursis, le délai continue de courir.
- Que faire si on vous oppose la prescription ? Vérifiez s'il y a eu une question préjudicielle ou tout autre obstacle de droit. Si oui, le délai a pu être suspendu. Consultez un avocat pour reconstituer la chronologie.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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