Décision de référence : cc • N° 21-10.720 • 2022-06-29 • Consulter la décision →
Imaginez : vous vendez votre fonds de commerce, confiant dans le montage juridique que votre notaire vous a conseillé. Puis, deux ans plus tard, l'administration fiscale vous notifie un redressement de 66 960 euros. Vous vous retournez contre votre notaire, mais celui-ci vous oppose la prescription. Jusqu'où pouvez-vous agir ? C'est la question que la Cour de cassation a tranchée le 29 juin 2022, dans une affaire qui résonne particulièrement pour les propriétaires de Viroflay ou de Mantes-la-Jolie.
Cette décision, destinée à tous ceux qui confient leur patrimoine à un professionnel du droit, fixe une règle claire : le délai de prescription de l'action en responsabilité contre le notaire pour manquement à son devoir de conseil en matière fiscale court à compter de la décision qui condamne définitivement au redressement. En d'autres termes, ce n'est pas la notification de l'administration qui déclenche le compteur, mais l'issue irrévocable du contentieux fiscal. Une distinction qui peut tout changer, comme nous allons le voir.
Cette analyse vous guidera pas à pas dans les méandres de cette jurisprudence, pour que vous sachiez exactement quand et comment agir si vous êtes confronté à une situation similaire. Car derrière les termes techniques se cache une question très concrète : celle de savoir si vous pourrez obtenir réparation du préjudice subi.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
M. X, propriétaire d'un fonds de commerce à Viroflay, a consulté un notaire pour céder son activité. Soucieux d'optimiser sa fiscalité, il a suivi les conseils de son professionnel du droit, qui lui a proposé un montage juridique censé lui permettre de céder le fonds sans être imposé au titre des plus-values. Confiant, M. X a signé l'acte de cession.
Quelques mois plus tard, l'administration fiscale a notifié à M. X un redressement d'un montant de 66 960 euros, estimant que la cession devait être imposée au titre des plus-values, le montage étant inopérant. M. X a contesté ce redressement devant le tribunal administratif, puis devant la cour administrative d'appel. Après plusieurs années de procédure, le redressement a été confirmé définitivement par une décision de la cour administrative d'appel de Bordeaux en date du 30 novembre 2020.
Ce n'est qu'à ce moment-là que M. X a assigné son notaire en responsabilité et indemnisation, lui reprochant un manquement à son devoir de conseil. Mais le notaire a soulevé la prescription de l'action, arguant que le délai avait commencé à courir dès la notification du redressement par l'administration fiscale, soit plusieurs années auparavant. La cour d'appel de Bordeaux a donné raison au notaire, considérant que M. X avait eu connaissance du dommage dès la notification du redressement. Mécontent, M. X s'est pourvu en cassation.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation, dans son arrêt du 29 juin 2022, a censuré le raisonnement de la cour d'appel. Elle a rappelé que l'action en responsabilité contre un professionnel du droit, fondée sur l'article 1240 du Code civil (qui oblige à réparer le dommage causé par sa faute), est soumise à la prescription quinquennale de droit commun prévue à l'article 2224 du même code. Le point de départ de cette prescription est le jour où le titulaire du droit a connu ou aurait dû connaître les faits lui permettant de l'exercer.
En matière de manquement au devoir de conseil fiscal, le préjudice ne se réalise pas à la notification du redressement, mais à la décision définitive qui le confirme. En effet, tant que le contribuable peut contester le redressement devant le juge administratif, il n'est pas certain que le dommage existe : l'administration pourrait être déboutée. Ce n'est qu'à l'issue d'une décision irrévocable que la réalité et l'étendue du préjudice sont définitivement établies. La Cour a donc jugé que le délai de prescription ne pouvait commencer à courir qu'à compter de la décision définitive de la juridiction administrative.
Ce faisant, la Cour suprême confirme une évolution jurisprudentielle déjà amorcée, mais en la précisant : elle distingue clairement le fait générateur (la faute du notaire) et la manifestation du dommage (le redressement définitif). Le client n'est pas tenu d'agir dès la notification, car il peut légitimement espérer une issue favorable. Attendre la fin du contentieux fiscal est non seulement compréhensible, mais juridiquement protégé.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Si vous êtes propriétaire bailleur, locataire, acquéreur ou copropriétaire, cette décision vous concerne dès lors que vous avez recours à un notaire ou à un avocat pour une opération immobilière ou fiscale. Voici ce qu'elle implique :
Pour le vendeur d'un bien ou d'un fonds de commerce : si vous subissez un redressement fiscal après une vente, vous avez tout intérêt à contester le redressement par tous les recours possibles. Ce n'est qu'à l'issue de cette contestation, si elle échoue définitivement, que le délai de prescription de votre action contre le notaire commencera à courir. Vous disposez alors de cinq ans pour agir. Exemple concret : à Mantes-la-Jolie, un client a vendu un immeuble locatif en 2018. L'administration a notifié un redressement de 35 000 euros en 2019. Il a contesté jusqu'en 2022, date à laquelle le tribunal administratif a confirmé le redressement. Il peut encore assigner son notaire jusqu'en 2027.
Pour l'acquéreur : si votre notaire a omis de vous signaler une fiscalité défavorable (ex : droits de mutation mal calculés), votre préjudice n'est certain qu'après le paiement définitif des sommes réclamées. Tant que vous contestez, la prescription ne court pas.
Pour les copropriétaires : en cas de conseil erroné sur la fiscalité d'une vente de parties communes, la même logique s'applique. Attendez l'issue du contentieux fiscal avant d'engager une action.
En résumé, n'agissez pas trop tôt, mais ne tardez pas non plus : une fois la décision définitive rendue, le compteur tourne. Conservez précieusement toutes les pièces (notification de redressement, décisions des juridictions administratives, correspondance avec le notaire).
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Exigez une consultation écrite préalable : Avant toute opération, demandez à votre notaire ou avocat de vous remettre une note détaillée sur les conséquences fiscales. Conservez ce document : il fera foi en cas de litige.
- Faites préciser les garanties : Lors de la signature de l'acte, insistez pour que le professionnel prenne un engagement écrit sur l'efficacité du montage fiscal. Une clause de garantie de passif peut être insérée.
- Contestez systématiquement un redressement : Ne payez pas sans broncher. Saisissez le tribunal administratif dans les délais (deux mois). Cela vous préserve et vous permet de clarifier la situation avant d'attaquer le notaire.
- Consultez un avocat spécialisé en droit immobilier et fiscal : Avant d'engager une action en responsabilité, faites évaluer vos chances par un expert. Un avocat vous aidera à déterminer le point de départ exact de la prescription.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision s'inscrit dans une lignée favorable aux clients des professionnels du droit. Déjà, dans un arrêt du 18 juin 2020 (n° 18-26.654), la Cour de cassation avait jugé que le délai de prescription de l'action en responsabilité contre un avocat pour manquement au devoir de conseil fiscal court à compter de la décision définitive du juge de l'impôt. L'arrêt du 29 juin 2022 étend ce principe aux notaires, unifiant ainsi le régime.
En revanche, certains juges du fond avaient auparavant considéré que le point de départ était la notification du redressement, créant une insécurité juridique. La Cour de cassation met fin à ces divergences. Dorénavant, la règle est claire : attendez la fin du contentieux fiscal. Cette solution protège le contribuable qui, de bonne foi, conteste un redressement tout en préservant ses droits contre son conseil.
À l'avenir, on peut s'attendre à ce que les professionnels du droit soient plus prudents dans leurs conseils fiscaux et qu'ils informent systématiquement leurs clients des risques et des recours. La jurisprudence pourrait encore évoluer sur la question de l'information due au client sur la prescription elle-même, mais pour l'instant, retenez cette règle essentielle.
Points clés à retenir
- Quand le délai de prescription commence-t-il ? À la date de la décision définitive du juge administratif confirmant le redressement fiscal, pas à la notification initiale.
- Quelle est la durée de la prescription ? Cinq ans à compter de cette décision définitive (article 2224 du Code civil).
- Que faire si vous recevez un redressement ? Contestez-le d'abord par tous les voies de recours. Conservez les preuves de la faute du notaire.
- Puis-je agir avant la fin du contentieux fiscal ? Oui, mais c'est risqué : le tribunal pourrait estimer que le dommage n'est pas certain et rejeter votre action, ou que la prescription court dès la notification.
- Dois-je consulter un avocat ? Absolument. Un avocat spécialisé vous aidera à déterminer la stratégie optimale entre contentieux fiscal et action en responsabilité.
Vous vous retrouvez dans une situation similaire ? Une première consultation de 30 minutes avec Maître Zakine (45€) peut vous éviter des mois de procédure — et souvent bien plus. Prendre rendez-vous →
📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
→ Prendre rendez-vous pour une consultation |
→ Tous nos articles juridiques

