Décision de référence : cc • N° 97-15.419 • 1999-07-07 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes propriétaire d'un appartement à Moissac, dans une copropriété construite en 1985. Dès 1987, des fissures apparaissent sur la façade. Le syndic (le représentant légal de la copropriété) assigne en référé (procédure d'urgence) l'entreprise de construction. Les années passent, d'autres désordres surgissent : infiltrations, défauts d'étanchéité. En 1996, l'assemblée générale des copropriétaires autorise enfin une action en justice. Mais l'entrepreneur oppose la prescription décennale (délai de 10 ans pour agir après la réception des travaux). Trop tard, dit-il. Vraiment ?
La question que se pose chaque propriétaire : quand le syndic assigne en référé, cela suffit-il à "stopper le compteur" de la prescription pour tous les désordres ? La réponse de la Cour de cassation, le 7 juillet 1999 (n° 97-15.419), est un cas d'école pour les copropriétés.
Cette décision clarifie un point crucial : les assignations en référé, même successives, interrompent la prescription pour les désordres qu'elles mentionnent. Et surtout, l'assemblée générale peut régulariser ces actions après coup, même au-delà du délai de 10 ans, tant que la prescription n'est pas acquise grâce aux interruptions. undefined, un syndic qui agit vite peut sauver les droits de la copropriété.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
En 1984, une copropriété à Moissac (Tarn-et-Garonne) réceptionne des travaux de construction. Très vite, des désordres (problèmes de construction) apparaissent. Le syndic, M. X, agit : en 1987, il assigne en référé le constructeur principal pour des fissures. En 1989, nouvelle assignation en référé contre un autre intervenant pour des infiltrations. En 1991, encore une assignation pour des défauts d'étanchéité. Chaque fois, le syndic agit sans autorisation préalable de l'assemblée générale (AG) des copropriétaires — une irrégularité formelle.
En 1994, le syndic engage une action au fond (procédure classique) contre les constructeurs. L'AG, en 1996, autorise rétroactivement toutes ces actions. Les constructeurs contestent : selon eux, l'action est irrecevable car le syndic n'avait pas d'autorisation en 1994, et surtout, la prescription décennale (10 ans à compter de la réception) était acquise en 1994, soit 10 ans après 1984.
La cour d'appel donne raison au syndicat. Les constructeurs se pourvoient en cassation. La Cour de cassation rejette leur pourvoi : elle confirme que les assignations en référé des années 1987, 1989 et 1991 ont interrompu la prescription pour les désordres listés, et que l'AG de 1996 a valablement régularisé les actions. Ainsi, l'action de 1994 était recevable car le délai de prescription n'était pas expiré, grâce aux interruptions successives.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation s'appuie sur deux piliers juridiques : d'une part, l'article 2244 du Code civil (dans sa version alors en vigueur) qui dispose qu'une citation en justice, même en référé, interrompt la prescription. D'autre part, la règle selon laquelle le syndic ne peut agir en justice sans autorisation de l'AG, mais cette autorisation peut être donnée a posteriori (rétroactivement), à condition que l'action ait été intentée dans le délai de prescription.
undefined les juges ont considéré que chaque assignation en référé a "coupé" le compteur de la prescription décennale pour les désordres qu'elle décrivait. Ainsi, après l'assignation de 1987, le délai de 10 ans recommençait à zéro pour les fissures. Puis en 1989, nouvelle interruption pour les infiltrations, etc. Résultat : en 1994, le délai n'était pas écoulé car la dernière interruption datait de 1991, moins de 10 ans auparavant.
Les constructeurs arguaient que le syndic n'avait pas le pouvoir d'assigner sans mandat de l'AG. La Cour répond : peu importe, car l'AG a ensuite régularisé. undefined, l'action du syndic était "sauvable" par une ratification (approbation) ultérieure. Attention toutefois : cette régularisation ne peut pas couvrir une action qui serait déjà prescrite au moment où l'AG délibère. Mais ici, grâce aux interruptions, la prescription n'était pas acquise.
undefined, c'est que cette solution est constante depuis un arrêt célèbre de 1993 (Civ. 3e, 10 mars 1993). La Cour de cassation veille à protéger les copropriétaires contre la forclusion (perte du droit d'agir) quand le syndic a agi dans l'urgence, même sans autorisation.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour le copropriétaire : cette décision est une bouée de sauvetage. Si votre syndic a assigné en référé des constructeurs pour des désordres sans attendre l'AG, ne paniquez pas : l'AG peut régulariser plus tard, même après 10 ans, tant que les assignations ont interrompu la prescription. Exemple concret : à Castelsarrasin, une copropriété de 30 lots a découvert en 2018 des infiltrations dans les parkings. Le syndic avait assigné en référé en 2010 pour des fissures, mais sans autorisation. En 2022, l'AG autorise l'action au fond. Grâce à cette jurisprudence, l'action est recevable car l'assignation de 2010 a interrompu la prescription.
Pour le propriétaire bailleur : si vous louez votre bien, les désordres affectant les parties communes peuvent impacter la valeur locative. Cette décision vous permet de compter sur le syndic pour agir sans attendre l'AG en cas d'urgence. Mais vérifiez que le syndic mentionne précisément les désordres dans l'assignation : une assignation trop vague ne couvrirait pas tous les défauts.
Pour le locataire : vous n'êtes pas directement concerné, mais vous pouvez signaler les désordres au syndic. S'il n'agit pas, vous pouvez demander au propriétaire de saisir le syndic. La prescription étant interrompue par les actions du syndic, vos droits à un logement décent sont mieux protégés.
Si vous êtes dans cette situation, vous devez : 1) Conserver les assignations en référé ; 2) Vérifier qu'elles décrivent bien les désordres ; 3) Faire voter une AG de régularisation dès que possible ; 4) Engager l'action au fond dans les 10 ans suivant la dernière interruption.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Faites voter une autorisation préalable dès que possible : même si le syndic peut agir en urgence, une autorisation de l'AG avant toute assignation évite les contestations. En pratique, convoquez une AG extraordinaire dans les 6 mois suivant l'apparition des désordres.
- Rédigez des assignations précises : chaque désordre doit être décrit avec exactitude (localisation, date d'apparition, nature). Une assignation trop générale risque de ne pas interrompre la prescription pour tous les défauts. Exemple : "fissures sur le mur pignon côté nord" plutôt que "désordres divers".
- Conservez toutes les pièces : assignations, procès-verbaux d'AG, rapports d'expertise. Ces documents prouvent l'interruption de la prescription. Sans eux, le constructeur peut contester.
- Ne tardez pas à agir au fond : l'interruption de prescription ne dure pas indéfiniment. Une fois l'assignation en référé délivrée, vous avez jusqu'à la fin du délai initial (10 ans) pour engager l'action au fond. Si vous attendez trop, la prescription peut jouer.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision s'inscrit dans une lignée protectrice des copropriétaires. Déjà en 1993, la Cour de cassation avait jugé que l'assignation en référé interrompt la prescription décennale (Civ. 3e, 10 mars 1993, n° 91-11.912). Et en 1998, elle avait précisé que l'autorisation de l'AG peut être donnée après l'assignation (Civ. 3e, 4 mars 1998, n° 96-13.264). La tendance est claire : les tribunaux privilégient l'effectivité du droit d'agir des copropriétaires.
Depuis 1999, la loi a évolué. La prescription décennale a été confirmée par la loi Spinetta de 1978 (loi sur la responsabilité des constructeurs). Plus récemment, l'ordonnance du 10 février 2016 a unifié les délais de prescription en droit civil, mais la prescription décennale en construction reste spécifique. Ce qui signifie que cette décision reste pleinement d'actualité pour les copropriétés construites avant 2016, et pour les désordres apparus après.
En pratique : ce qu'il faut faire
FAQ
1. Que faire si mon syndic a assigné en référé sans autorisation de l'AG ?
Convoquez une AG pour régulariser l'action. Si l'AG refuse, le syndic peut être désavoué, mais l'assignation reste valable pour interrompre la prescription. Il faut alors engager l'action au fond rapidement.
2. Puis-je agir seul en tant que copropriétaire si le syndic ne fait rien ?
Oui, mais seulement pour les désordres affectant vos parties privatives ou votre jouissance. Pour les parties communes, seul le syndicat peut agir, sauf à obtenir une habilitation judiciaire (autorisation du tribunal).
3. Quel est le coût d'une assignation en référé ?
Comptez entre 500 et 1 500 € d'honoraires d'avocat, plus les frais de signification (environ 100 €). C'est un investissement modeste comparé au coût des réparations (souvent plusieurs dizaines de milliers d'euros).
4. La prescription est-elle interrompue pour tous les désordres si l'assignation est vague ?
Non. Seuls les désordres énoncés dans l'assignation sont couverts. D'où l'importance de les lister précisément. En cas de doute, mieux vaut multiplier les assignations.
5. Puis-je encore agir si la prescription décennale est dépassée ?
Si aucune interruption n'a eu lieu, non. Mais si le constructeur a commis une faute dolosive (intentionnelle), la prescription est de 20 ans. Consultez un avocat pour analyser votre situation.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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