Prescription des compléments de loyers : quand le bailleur ignore le montant dû
Droit-immobilier

Prescription des compléments de loyers : quand le bailleur ignore le montant dû

📅 Décision du 21 février 1996⚖️ Cour de cassation👁️ 2 vues📖 5 min de lecture

La Cour de cassation rappelle que les juges doivent répondre aux arguments du bailleur qui soutient que la prescription quinquennale des loyers ne peut courir lorsqu'il ignore le montant exact de sa créance, faute de déclarations du locataire.

Décision de référence : cc • N° 94-14.821 • 1996-02-21 • Consulter la décision →

La prescription des compléments de loyers peut être suspendue lorsque le bailleur ignore le montant dû, notamment lorsque le locataire n'a pas fourni les déclarations nécessaires au calcul. C'est ce qu'a jugé la Cour de cassation dans un arrêt du 21 février 1996, dont la solution reste d'actualité.

La décision (n° 94-14.821) rappelle que le juge doit examiner si le créancier pouvait connaître sa créance. La prescription quinquennale (article 2277 du Code civil, aujourd'hui 2224) ne s'applique pas mécaniquement : si le locataire ne déclare pas les éléments nécessaires, le délai ne court pas. Une victoire de bon sens, mais qui exige d'avoir bien plaidé.

Dans cet article, nous vous racontons l'histoire de cette affaire, décortiquons le raisonnement des juges et vous donnons des conseils concrets pour éviter de perdre vos créances. Que vous soyez bailleur ou locataire, vous y trouverez des clés pour comprendre vos droits.

Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour

La société Pierre Romet, propriétaire de locaux commerciaux à Angers, avait donné à bail à la société Prisunic. Le contrat prévoyait un loyer de base complété par des compléments indexés sur le chiffre d'affaires réalisé dans les lieux. Chaque année, la locataire devait fournir une déclaration de son chiffre d'affaires, permettant de calculer le complément dû.

Pendant plusieurs années, Prisunic a envoyé ses déclarations, mais sans que le bailleur ne les conteste. Ce n'est qu'en 1991 que la société Romet, après un contrôle, s'aperçoit que les déclarations étaient minorées. Elle réclame alors les compléments de loyers pour les années 1986 à 1990. La locataire oppose la prescription quinquennale de l'article 2277 du Code civil : les loyers échus depuis plus de cinq ans seraient prescrits.

Devant la cour d'appel d'Angers, le bailleur soutient qu'il ne pouvait pas connaître le montant exact des compléments, car ceux-ci dépendaient des déclarations de la locataire. Or, la prescription ne peut courir contre un créancier ignorant sa créance, surtout quand le débiteur est le seul à détenir les informations. La cour d'appel rejette cet argument : elle estime que l'article 2277 ne subordonne pas la prescription à la fixité de la créance, et déclare la demande prescrite pour la période antérieure à 1986.

La société Romet se pourvoit en cassation. La Cour de cassation lui donne raison : elle casse l'arrêt d'Angers au motif que la cour d'appel n'a pas répondu aux conclusions du bailleur. En effet, les juges doivent examiner si le créancier pouvait raisonnablement connaître sa créance, faute de quoi la prescription ne peut être opposée. L'affaire est renvoyée devant la cour d'appel de Rennes.

Le raisonnement de la juridiction — décortiqué

La Cour de cassation s'appuie sur l'article 455 du nouveau Code de procédure civile (aujourd'hui article 458 du même code). Ce texte impose aux juges de répondre aux conclusions des parties. En l'espèce, la cour d'appel d'Angers avait simplement affirmé que la prescription quinquennale s'appliquait sans condition de fixité, sans examiner l'argument du bailleur selon lequel il ignorait sa créance.

En droit, la prescription quinquennale des loyers (article 2277 du Code civil, devenu article 2224) vise à protéger le débiteur contre l'accumulation de dettes anciennes. Mais cette protection n'est pas absolue : elle suppose que le créancier ait eu la possibilité d'agir. Or, si le montant de la créance dépend d'éléments connus du seul débiteur (ici, le chiffre d'affaires), le créancier ne peut pas exercer son droit tant que le débiteur n'a pas fourni les informations nécessaires.

Cette décision est une confirmation de la jurisprudence antérieure : la Cour de cassation avait déjà jugé, dans un arrêt du 8 juillet 1986, que la prescription ne court pas contre le créancier qui ignore sa créance, notamment lorsque le débiteur est tenu de lui fournir des déclarations. Ici, la haute juridiction va plus loin en sanctionnant le défaut de réponse aux conclusions. C'est un rappel procédural important : les juges du fond doivent motiver leur décision sur chaque point contesté.

La question centrale est donc : le bailleur pouvait-il connaître sa créance ? La réponse est non, tant que la locataire n'a pas déclaré le chiffre d'affaires exact. La prescription ne peut donc pas courir avant cette déclaration. En pratique, cela signifie que le délai de cinq ans ne commence à courir qu'à partir du moment où le bailleur a eu connaissance des éléments lui permettant de calculer le complément.

Ce que ça change pour vous — concrètement

Pour les propriétaires bailleurs, cette décision est une bouée de sauvetage. Si vous louez un local avec un loyer variable (chiffre d'affaires, bénéfices, etc.), vous n'êtes pas prisonnier de la prescription si le locataire ne vous fournit pas les données exactes.

Pour les locataires, attention : vous ne pouvez pas vous retrancher derrière la prescription si vous avez vous-même dissimulé des informations. La jurisprudence exige de bonne foi. Si vous avez sous-déclaré, le bailleur pourra agir même après cinq ans. En revanche, si vous avez fourni des déclarations complètes et que le bailleur n'a rien réclamé, la prescription jouera normalement.

Pour les acquéreurs de biens loués, vérifiez les clauses de révision et les déclarations antérieures. Vous pourriez hériter de créances impayées si le locataire a minoré ses déclarations. Un audit préalable est recommandé.

Quatre conseils pour éviter ce type de litige

  • Exigez des déclarations annuelles écrites : dans votre bail, imposez au locataire de fournir chaque année une déclaration de chiffre d'affaires certifiée, avec accusé de réception. En cas de défaut, mettez-le en demeure par lettre recommandée.
  • Vérifiez les déclarations dans un délai raisonnable : ne laissez pas passer des années sans contrôler. Un retard de trois ans peut être toléré, mais au-delà, vous risquez de perdre tout ou partie de votre créance.
  • Faites intervenir un expert-comptable : pour les baux complexes, un audit annuel peut révéler des écarts. Le coût est modeste comparé aux sommes en jeu.
  • Conservez tous les documents : baux, avenants, déclarations, correspondances. En cas de litige, vous devrez prouver la date à laquelle vous avez eu connaissance de la créance.

Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions

La Cour de cassation a confirmé cette solution dans un arrêt du 13 mars 2001 (n° 98-22.903) : la prescription ne court pas contre le bailleur qui ignore le montant des compléments, faute de déclaration du locataire. De même, pour les loyers variables indexés sur le chiffre d'affaires, le délai de prescription commence à la date à laquelle le bailleur a eu connaissance des éléments nécessaires (Civ. 3e, 12 juillet 2000, n° 98-20.626).

La tendance est donc favorable aux bailleurs, mais avec

Questions fréquentes

Puis-je réclamer des compléments de loyers de plus de cinq ans ?

Oui, si vous démontrez que vous ignoriez leur existence, par exemple parce que le locataire n'a pas fourni les déclarations exactes. La prescription ne court qu'à partir de la connaissance de la créance.

Que faire si le locataire ne répond pas à ma demande de déclaration de chiffre d'affaires ?

Mettez-le en demeure par lettre recommandée avec accusé de réception. S'il persiste, vous pouvez saisir le tribunal pour obtenir la communication des documents sous astreinte.

Quel est le délai pour agir après avoir découvert la créance ?

Cinq ans à compter de la connaissance effective des éléments permettant de calculer le complément. Passé ce délai, la prescription est acquise.

Puis-je inclure une clause dans le bail pour éviter la prescription ?

Oui, une clause prévoyant que le défaut de déclaration interrompt la prescription est valable, mais elle ne doit pas contourner les règles d'ordre public. Faites-la rédiger par un avocat.

Que risque le locataire qui a sous-déclaré son chiffre d'affaires ?

Il doit payer les compléments avec intérêts légaux, et peut être condamné à des dommages-intérêts pour mauvaise foi, voire à une clause pénale si le bail le prévoit.

Informations juridiques

  • Numéro: 94-14.821
  • Juridiction: Cour de cassation
  • Date de décision: 21 février 1996

Mots-clés

prescriptionloyersbail commercialcompléments de loyerscour de cassation

Cas d'usage pratiques

1

Propriétaire d'un local commercial à Saint-Nazaire avec loyer variable

Vous louez un local à une enseigne de prêt-à-porter. Le bail prévoit un complément de loyer de 5% du chiffre d'affaires annuel. Pendant 6 ans, vous recevez des déclarations, mais un contrôle révèle une sous-déclaration de 20 000 € sur 3 ans. La locataire oppose la prescription pour les deux premières années.

Application pratique:

Vous pouvez invoquer l'arrêt du 21 février 1996 : vous ignoriez la créance faute de déclarations exactes. La prescription ne court qu'à partir de la découverte. Il faut rassembler les déclarations reçues, prouver l'écart, et agir rapidement dans les 5 ans suivant la découverte.

2

Locataire commercial à Nantes confronté à une réclamation tardive

Vous êtes locataire d'un local commercial depuis 10 ans. Le bailleur vous réclame soudain des compléments de loyers pour les années 2016-2018, alors que vous avez toujours fourni des déclarations exactes. Vous pensez que la prescription est acquise.

Application pratique:

Si vous avez bien déclaré chaque année, le bailleur avait connaissance de sa créance. La prescription quinquennale s'applique. Vous pouvez opposer la prescription pour les années antérieures à 2019. Conservez vos déclarations et accusés de réception.

3

Acquéreur d'un immeuble de rapport à Pornic avec baux commerciaux

Vous achetez un immeuble avec plusieurs baux commerciaux. L'un des baux prévoit un loyer variable. Vous découvrez que le précédent propriétaire n'a pas réclamé de compléments depuis 8 ans. Vous voulez savoir si vous pouvez les réclamer.

Application pratique:

En tant qu'acquéreur, vous êtes subrogé dans les droits du vendeur. Si le vendeur ignorait la créance (déclarations inexactes), la prescription n'a pas couru. Vous pouvez réclamer, mais attention : vous devez agir dans les 5 ans suivant la découverte. Faites auditer les déclarations dès l'acquisition.

Maître Cécile Zakine

À propos de l'auteur

Maître Cécile Zakine — Avocate au Barreau des Alpes-Maritimes, Docteur en Droit. Chaque article de ce magazine est rédigé à partir de l'analyse d'une décision de jurisprudence réelle, commentée et mise en perspective par les équipes de Maître Zakine.

Prendre rendez-vous →

Avertissement: Les analyses présentées sur ce site sont fournies à titre informatif uniquement et ne constituent pas des conseils juridiques personnalisés. Pour une consultation adaptée à votre situation, contactez un avocat.

Articles similaires en Droit-immobilier

Voir tout →

Servitude de passage et tierce opposition : protéger son droit d'accès en copropriété

Un copropriétaire peut-il s'opposer à la suppression d'une servitude de passage qui profite à son lot, même si le syndicat accepte la fin de l'enclave ? La Cour de cassation répond oui, reconnaissant un intérêt distinct pour agir en tierce opposition.

23 juil. 2026Lire →

Enclave et servitude : quand le droit du travail ne crée pas de passage forcé

La Cour de cassation rappelle que l'état d'enclave d'un fonds ne peut résulter des obligations réglementaires imposées aux entreprises en matière d'issues et dégagements. Ainsi, un propriétaire ne peut exiger un passage sur le fonds voisin au seul motif que son bâtiment doit respecter des normes de sécurité incendie.

23 juil. 2026Lire →

Lorsque, faute de convention écrite ou

Lorsque, faute de convention écrite ou dans le silence de cette convention, les parties à un contrat de transport public routier de marchandises n'ont pas stipulé une durée de préavis de rupture, cette durée est fixée par un contrat-type approuvé par décret pris en application de l'article L. 1432-4 du code des transports. Les dispositions de l'article L. 442-6, I, 5°, devenu L. 442-1, II, du code de commerce ne trouvent alors pas à s'appliquer. Il en va de même lorsque la convention écrite renvoie expressément à la clause du contrat-type fixant une telle durée. Lorsque les parties ont conclu un contrat écrit stipulant la durée du préavis de rupture, les dispositions de l'article L. 442-1, II, du code de commerce sont applicables. Dans cette hypothèse, l'auteur de la rupture qui a consenti à son partenaire un délai de préavis au moins égal à celui prévu au contrat-type dans sa version en vigueur à la date de la notification de la rupture, ne saurait voir sa responsabilité engagée sur le fondement de ce texte

23 juil. 2026Lire →

Explorez plus d'analyses juridiques en droit droit-immobilier

Tous les articles Droit-immobilier

Avocat Maître Zakine, Docteur En Droit

Consultation par téléphone et en visio - Rendez-vous Rapide

Prendre rendez-vous
1ère Consultation 30 Minutes - 45€