Décision de référence : cc • N° 75-13.463 • 1977-02-07 • Consulter la décision →
Imaginez la scène : vous êtes commerçant à Falaise, dans le Calvados. Un matin, vous recevez un courrier d'un confrère qui refuse de vous livrer des marchandises, prétextant que vous êtes « fiché » comme mauvais payeur. Pourtant, vous n'avez qu'une seule créance en cours, que vous contestez d'ailleurs sérieusement. Que s'est-il passé ? Une société de renseignements commerciaux a mentionné sur une liste diffusée à ses abonnés que vous faisiez l'objet de plusieurs ordres de paiement, alors qu'il n'y en avait qu'un seul. Résultat : votre réputation est ternie, vos relations commerciales compromises.
Cette situation, vécue par un commerçant strasbourgeois dans les années 1970, a donné lieu à un arrêt de la Cour de cassation du 7 février 1977 (n° 75-13.463) qui fait toujours autorité aujourd'hui. La question est simple : une société de recouvrement peut-elle diffuser des informations inexactes sur un débiteur sans en assumer les conséquences ? La réponse, sans surprise, est non.
Dans cet article, je décortique cette décision fondatrice. Vous découvrirez pourquoi une simple erreur dans la mention d'ordres de paiement a valu à la société de renseignements une condamnation à des dommages-intérêts. Et surtout, ce que cela signifie pour vous, que vous soyez propriétaire bailleur, locataire, professionnel de l'immobilier ou simple particulier confronté à une procédure de recouvrement.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
Revenons à l'affaire. Un commerçant – appelons-le M. Dupont – avait une dette envers une société. Celle-ci a confié le recouvrement de la créance à une société spécialisée dans les renseignements commerciaux. Cette dernière, dans le cadre de son activité, a établi une liste de débiteurs « faisant l'objet d'ordres de paiement », diffusée auprès de ses abonnés (d'autres commerçants, des fournisseurs, etc.).
Le problème ? La liste indiquait que M. Dupont faisait l'objet de plusieurs ordres de paiement, alors qu'il n'y en avait qu'un seul. De plus, ce dernier contestait sérieusement la créance : il estimait ne pas devoir cette somme, et l'affaire n'avait pas encore été tranchée par un tribunal. En diffusant une information inexacte et prématurée, la société de renseignements a causé un préjudice à M. Dupont : perte de crédibilité, difficultés à obtenir des fournitures, atteinte à sa réputation commerciale.
M. Dupont a donc assigné la société en justice devant le tribunal de grande instance de Strasbourg, demandant réparation. Le tribunal a fait droit à sa demande, condamnant la société à lui verser des dommages-intérêts. La société s'est pourvue en cassation. Mais la Cour de cassation a rejeté son pourvoi, confirmant la décision des juges du fond.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation s'est appuyée sur l'article 1382 du Code civil (aujourd'hui 1240) qui dispose : « Tout fait quelconque de l'homme, qui cause à autrui un dommage, oblige celui par la faute duquel il est arrivé à le réparer. » En termes simples, si vous commettez une faute et que quelqu'un en subit un préjudice, vous devez indemniser.
En l'espèce, la faute était double. D'une part, la société a mentionné « des ordres de recouvrement » au pluriel, alors qu'il n'y en avait qu'un seul. C'est une inexactitude matérielle. D'autre part, et c'est le point essentiel, la créance faisait l'objet de contestations sérieuses qui n'avaient pas encore été jugées. Or, diffuser une information négative sur un débiteur avant même que le litige ne soit tranché est une imprudence : la société aurait dû vérifier le bien-fondé de la créance ou, à tout le moins, mentionner qu'elle était contestée.
Les juges ont donc retenu une faute à la charge de la société. La Cour de cassation a validé ce raisonnement, estimant que les juges du fond avaient pu, sans erreur, condamner la société à des dommages-intérêts. Cette décision illustre un principe fondamental : les sociétés de recouvrement et de renseignements commerciaux ont un devoir de prudence et d'exactitude. Elles ne peuvent pas se contenter de transmettre des informations brutes, surtout lorsqu'elles sont de nature à nuire à la réputation d'une personne.
Notons que la décision ne crée pas une jurisprudence nouvelle, mais confirme une application classique du droit de la responsabilité civile. Elle aurait pu être rendue de la même manière aujourd'hui, d'autant que le développement des fichiers de crédit et des bases de données commerciales rend ce type de litige plus fréquent.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Que vous soyez propriétaire bailleur, locataire, acquéreur ou professionnel, cette décision a des implications pratiques.
Si vous êtes propriétaire bailleur : vous confiez parfois le recouvrement de loyers impayés à une société spécialisée. Veillez à ce que celle-ci ne diffuse pas d'informations inexactes sur votre locataire auprès des agences de crédit. Si elle le fait, vous pourriez être tenu pour responsable solidairement ? Non, mais vous pouvez être exposé à un recours du locataire. Exemple chiffré : un locataire à Vire conteste un arriéré de loyer de 2 000 €. Vous confiez le recouvrement à une société qui le signale comme mauvais payeur. Si le locataire prouve que la créance était contestée et que l'information était inexacte, il peut obtenir des dommages-intérêts, et vous pourriez être appelé en garantie.
Si vous êtes locataire : vous figurez peut-être dans un fichier de mauvais payeurs (comme le FICP de la Banque de France, ou un fichier privé). Si l'information est erronée, vous pouvez exiger sa rectification et demander des dommages-intérêts. L'arrêt de 1977 vous donne un argument solide : la simple diffusion d'une information inexacte constitue une faute.
Si vous êtes professionnel de l'immobilier : agences immobilières, administrateurs de biens, syndics… vous utilisez parfois des services de renseignements pour vérifier la solvabilité des candidats locataires. Assurez-vous que ces informations sont à jour et exactes. Ne vous fiez pas aveuglément à une base de données : si elle contient une erreur et que vous l'utilisez pour refuser un dossier, vous pourriez être poursuivi pour discrimination ou préjudice moral.
En pratique, les montants alloués dans ce type d'affaires varient. Dans l'arrêt de 1977, le tribunal de Strasbourg avait accordé une somme modeste (quelques milliers de francs). Aujourd'hui, avec l'essor des fichiers numériques et l'impact sur la réputation, les dommages-intérêts peuvent atteindre plusieurs milliers d'euros, voire davantage si le préjudice est important (perte d'un marché, impossibilité d'obtenir un prêt, etc.).
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Vérifiez toujours l'exactitude des informations avant de les transmettre : que vous soyez créancier ou société de recouvrement, ne diffusez pas de données négatives sans avoir vérifié leur véracité. Une simple relecture peut éviter une inexactitude (passer de « plusieurs » à « un seul » ordre).
- Ne signalez une créance que si elle est certaine, liquide et exigible : si le débiteur conteste, attendez la décision de justice. Mentionnez toujours le caractère contesté de la créance si elle fait l'objet d'un litige en cours.
- Respectez les délais de prescription et les procédures de mise en demeure : avant d'inscrire un débiteur dans un fichier, assurez-vous que toutes les démarches amiables ont été effectuées et que le débiteur a été informé préalablement.
- Contractualisez vos obligations de prudence avec les prestataires : si vous confiez le recouvrement à un tiers, exigez une clause de garantie en cas d'erreur de sa part. Cela vous permettra de vous retourner contre lui si vous êtes condamné solidairement.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision s'inscrit dans une lignée constante : la Cour de cassation a toujours sanctionné les informations inexactes diffusées par des tiers. Ainsi, dans un arrêt du 10 janvier 1995 (n° 92-20.822), elle a condamné une société de recouvrement qui avait adressé à un débiteur une mise en demeure pour un montant erroné. Plus récemment, avec le développement du big data et des algorithmes de notation, la question de l'exactitude des données est devenue cruciale. La CNIL (Commission nationale de l'informatique et des libertés) rappelle régulièrement que les fichiers commerciaux doivent respecter le principe de loyauté et d'exactitude.
La tendance est donc à une responsabilité accrue des sociétés de renseignements. Les tribunaux n'hésitent pas à allouer des dommages-intérêts substantiels lorsque le préjudice moral ou économique est démontré. Pour les propriétaires et professionnels de l'immobilier, cela signifie qu'il faut redoubler de vigilance dans le choix de vos prestataires de recouvrement.
Ce que vous devez retenir absolument
FAQ :
- Puis-je être inscrit sur un fichier de mauvais payeurs pour une créance contestée ? Non, si la créance est sérieusement contestée et non encore jugée, l'inscription est abusive. Vous pouvez demander la radiation et des dommages-intérêts.
- Quels sont mes recours si une information inexacte a été diffusée sur moi ? Vous pouvez saisir le juge civil (tribunal judiciaire) pour obtenir réparation. Pensez à conserver toutes les preuves (courriers, extraits de fichiers).
- Quel délai pour agir ? L'action en responsabilité civile se prescrit par 5 ans à compter de la découverte du dommage (article 2224 du Code civil).
- Un propriétaire peut-il être tenu responsable des erreurs de son prestataire de recouvrement ? Oui, si le prestataire est considéré comme son mandataire. Mieux vaut choisir un professionnel fiable et vérifier ses pratiques.
- Cette décision s'applique-t-elle aux fichiers bancaires comme le FICP ? Indirectement, oui. Le principe est le même : toute information inexacte engage la responsabilité de son auteur. Les banques et établissements financiers sont soumis à des obligations strictes de mise à jour des données.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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