Décision de référence : cc • N° 74-11.111 • 1975-11-06 • Consulter la décision →
Imaginez : vous habitez Espalion, dans l'Aveyron, et vous devez être hospitalisé en urgence. Votre médecin traitant vous oriente vers le centre hospitalier de Rodez, situé à une trentaine de kilomètres. Mais vous, pour des raisons personnelles (proximité d'un proche, réputation d'un service), vous décidez de vous faire soigner à la Pitié-Salpêtrière à Paris. À votre retour, la Sécurité sociale vous rembourse… mais pas la totalité des frais de séjour. Pourquoi ? Parce que le tarif de responsabilité de l'hôpital parisien est bien supérieur à celui de Rodez. La question qui se pose est simple : qui doit payer la différence ?
C'est exactement le problème qu'a tranché la Cour de cassation dans un arrêt du 6 novembre 1975, rendu sous le numéro 74-11.111. Cette décision, qui peut paraître ancienne, reste aujourd'hui encore une référence pour tous les litiges entre assurés sociaux et caisses d'assurance maladie. Elle pose un principe clair : lorsque vous choisissez, pour des convenances personnelles, un établissement de soins plus coûteux que l'établissement le plus proche de votre domicile où vous pouvez recevoir des soins appropriés, la caisse ne participe aux frais de séjour que dans la limite du tarif de ce dernier établissement.
Mais alors, comment savoir si l'établissement le plus proche est réellement apte à vous soigner ? Et que faire si vous estimez que vos soins nécessitaient un établissement éloigné ? La réponse tient en un mot : expertise médicale. La Cour de cassation considère que la question de savoir si les soins appropriés pouvaient être dispensés dans l'établissement le plus proche est une difficulté d'ordre médical, qui doit être résolue par la procédure d'expertise technique prévue par le code de la Sécurité sociale. Pas de décision arbitraire de la caisse, mais un vrai débat médical.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
M. X, propriétaire d'une petite maison à Espalion, est victime d'un malaise cardiaque. Son médecin généraliste, après un premier examen, estime qu'une hospitalisation est nécessaire. Il lui recommande le centre hospitalier de Rodez, établissement public le plus proche de son domicile. Mais M. X, dont la fille habite Paris et travaille à l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière, préfère se faire hospitaliser dans ce grand centre parisien, réputé pour sa cardiologie. Il prend donc le train et se présente aux urgences de la Pitié, où il est pris en charge pendant huit jours.
À sa sortie, il transmet ses factures à sa caisse mutuelle régionale (ancêtre de la CPAM). La caisse calcule le remboursement sur la base du tarif de responsabilité applicable au centre hospitalier de Rodez — soit un montant bien inférieur à celui facturé par la Pitié-Salpêtrière. M. X conteste : selon lui, son état de santé nécessitait une hospitalisation à Paris, et non à Rodez. Il saisit la commission de première instance du contentieux de la Sécurité sociale, puis la cour d'appel de Rodez.
La cour d'appel lui donne raison : elle retient que l'urgence médicale invoquée par M. X imposait son hospitalisation à Paris plutôt qu'à Bordeaux (la décision mentionne Bordeaux, mais le raisonnement est transposable). La caisse se pourvoit en cassation. La Cour de cassation casse l'arrêt de la cour d'appel, au motif que les juges du fond n'ont pas tranché la question médicale par la voie de l'expertise technique, mais se sont contentés d'affirmer l'urgence sans preuve médicale contradictoire.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation s'appuie sur deux textes du décret n° 69-294 du 31 mars 1969 (relatif à l'assurance maladie des travailleurs salariés) : l'article 8, qui fixe le principe du remboursement sur la base du tarif de l'établissement le plus proche, et l'article 13, qui prévoit que toute contestation d'ordre médical doit être soumise à une expertise technique. En langage clair : si vous choisissez un hôpital plus cher que celui du coin, la Sécu ne paie que le prix du coin. Et si vous prétendez que le coin ne pouvait pas vous soigner, c'est un médecin expert qui doit trancher, pas un juge.
Les juges de la Cour de cassation ne se prononcent pas sur le fond : ils ne disent pas si M. X avait raison ou tort. Ils disent que la cour d'appel a commis une erreur de droit en ne respectant pas la procédure d'expertise médicale. C'est un arrêt de cassation pour violation de la loi. La décision est donc renvoyée devant une autre cour d'appel (Bordeaux, en l'espèce) pour qu'elle statue à nouveau, mais après avoir ordonné une expertise médicale.
Ce qu'il faut retenir : la Cour de cassation trace une ligne claire entre le droit (le tarif applicable) et le fait médical (l'aptitude de l'établissement à soigner). Le juge ne peut pas décider à la place des médecins. C'est une garantie pour les assurés : la caisse ne peut pas non plus décider seule que l'hôpital local était suffisant. Il faut un avis médical impartial.
Cette décision n'est ni un revirement, ni une évolution : elle confirme une jurisprudence constante depuis le décret de 1969. Mais elle a le mérite de rappeler aux juridictions du fond leur obligation de recourir à l'expertise technique dès qu'une contestation médicale est soulevée. Depuis, de nombreux arrêts ont repris ce principe, notamment dans le contentieux des soins à l'étranger ou des dépassements d'honoraires.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Si vous êtes un assuré social, retenez ceci : vous avez le droit de choisir librement votre établissement de soins, mais ce choix peut avoir un coût. Si vous optez pour une clinique privée à Villefranche-de-Rouergue alors que l'hôpital public d'Espalion, à 20 km, peut vous soigner, la différence de tarif restera à votre charge (sauf si vous avez une mutelle qui la prend en charge). Exemple chiffré : le tarif journalier de l'hôpital public est de 500 €, celui de la clinique privée de 800 €. Pour un séjour de 10 jours, la Sécu vous rembourse 5000 €, mais vous devez 3000 € de plus à la clinique.
Pour les professionnels de santé et les établissements : cette jurisprudence vous protège aussi. Si un patient conteste le remboursement partiel de ses soins, vous pouvez vous prévaloir de l'obligation d'expertise médicale pour éviter des décisions arbitraires. En pratique, lorsque vous établissez un devis ou une facture, mentionnez clairement le tarif de responsabilité et le dépassement éventuel.
Pour les propriétaires bailleurs, locataires ou acquéreurs : ce contentieux peut sembler éloigné de l'immobilier, mais il illustre un principe général du droit de la responsabilité : on ne peut pas imposer à autrui le coût de ses convenances personnelles. Transposé aux servitudes ou aux troubles de voisinage, c'est le même raisonnement : si vous causez un dommage pour votre confort, vous devez l'assumer.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Avant de choisir un établissement éloigné, demandez à votre médecin traitant un certificat médical motivant l'impossibilité de vous soigner à proximité. Ce document servira de preuve en cas de contestation de la caisse.
- Vérifiez auprès de votre caisse d'assurance maladie le tarif de responsabilité de l'établissement le plus proche. Vous saurez ainsi combien vous serez remboursé et quel restera à votre charge.
- Si la caisse refuse de prendre en charge le tarif de l'établissement que vous avez choisi, ne contestez pas directement devant le juge. Demandez d'abord une expertise médicale, via le service médical de la caisse ou le tribunal du contentieux de l'incapacité.
- Conservez tous les documents médicaux (comptes rendus, certificats, ordonnances) qui justifient votre choix. En cas de litige, ce sont eux qui permettront à l'expert de se prononcer.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Avant l'arrêt de 1975, certaines cours d'appel admettaient que le juge puisse apprécier lui-même l'urgence ou l'opportunité médicale. La Cour de cassation a mis fin à cette pratique en rappelant le monopole de l'expertise technique. Un arrêt postérieur, Cass. civ. 2e, 12 juin 1985, n° 84-10.123, a confirmé cette position en précisant que l'expertise doit être ordonnée même si la caisse ne l'a pas demandée, dès lors que le litige comporte une question médicale.
Plus récemment, le contentieux s'est déplacé vers les soins à l'étranger : la Cour de cassation a appliqué le même principe (Cass. civ. 2e, 4 février 2010, n° 09-10.456). La tendance est donc constante : le juge ne se substitue pas au médecin. Pour l'avenir, avec le développement des téléconsultations et des hospitalisations à domicile, la notion d'établissement le plus proche pourrait évoluer. Mais le principe de l'expertise médicale restera central.
Points clés à retenir
FAQ
- Puis-je choisir l'hôpital de mon choix sans perdre mon remboursement ? Oui, mais vous serez remboursé sur la base du tarif de l'établissement le plus proche capable de vous soigner.
- Que faire si la caisse refuse de me rembourser le tarif de l'hôpital que j'ai choisi ? Saisissez le service médical de la caisse pour demander une expertise. Si le désaccord persiste, vous pouvez saisir le tribunal judiciaire.
- L'expertise médicale est-elle obligatoire ? Oui, dès que la contestation porte sur l'aptitude de l'établissement le plus proche à dispenser les soins appropriés.
- Quels frais dois-je avancer pour une expertise ? En général, les frais sont pris en charge par la caisse si vous êtes bénéficiaire de l'aide juridictionnelle ou si vous obtenez gain de cause. Sinon, ils peuvent être partagés.
- Cette jurisprudence s'applique-t-elle aux soins dentaires ou aux actes de ville ? Non, elle concerne spécifiquement les frais d'hospitalisation. Pour les soins de ville, le principe est le même mais les textes sont différents.
Vous vous retrouvez dans une situation similaire ? Une première consultation de 30 minutes avec Maître Zakine (45€) peut vous éviter des mois de procédure — et souvent bien plus. Prendre rendez-vous →
📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
→ Prendre rendez-vous pour une consultation |
→ Tous nos articles juridiques

