Décision de référence : cc • N° 93-11.695 • 1995-04-11 • Consulter la décision →
Imaginez : vous venez de vendre un bien immobilier hérité de votre père, à Pamiers. L'acheteur est ravi, le notaire a enregistré l'acte. Mais un an plus tard, un autre héritier conteste la vente devant le tribunal. Vous croyez être tranquille, jusqu'à ce que le juge déclare votre action irrecevable, simplement parce qu'une formalité de publication a été oubliée. C'est exactement ce que cette décision de la Cour de cassation rappelle avec force.
Voici une question que se pose tout propriétaire : que faire si un cohéritier estime que vous avez vendu vos droits à un prix trop bas ? La rescision (annulation pour lésion) d'une cession de droits successoraux est une arme juridique redoutable. Mais elle ne peut prospérer que si elle est précédée d'une publication au bureau des hypothèques de chaque immeuble concerné. Sans cela, le tribunal ne peut même pas examiner le fond du litige.
Cette décision du 11 avril 1995, rendue par la Cour de cassation, tranche un point de procédure essentiel : lorsque la succession comprend des immeubles situés dans plusieurs ressorts (comme Bordeaux et une autre ville), l'acte introductif d'instance (demande en justice) doit être publié dans chacun de ces bureaux. Un oubli, et l'action est irrecevable. Décryptage.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
M. X décède en laissant pour héritiers son épouse et plusieurs enfants. La succession comprend un ensemble immobilier à Bordeaux, ainsi qu'un autre immeuble (dont le lieu n'est pas précisé dans l'arrêt, mais qui implique un bureau des hypothèques distinct). Le mari opte pour la quotité disponible maximale : 1/4 en pleine propriété et 3/4 en usufruit. En 1986, l'un des héritiers, M. Y, cède ses droits dans la succession à un tiers, moyennant un prix déterminé.
Plus tard, d'autres héritiers (les consorts Z) estiment que le prix de cession est dérisoire, qu'il y a lésion (préjudice résultant d'un déséquilibre manifeste). Ils assignent M. Y et l'acquéreur devant le tribunal de grande instance de Bordeaux pour obtenir la rescision de la cession. Leur demande est publiée à la conservation des hypothèques de Bordeaux. Mais qu'en est-il de l'autre immeuble ?
La cour d'appel de Bordeaux, dans un arrêt du 17 décembre 1992, avait déclaré leur action recevable. Les défendeurs se pourvoient en cassation, arguant que la publication n'avait pas été faite pour l'immeuble situé dans un autre ressort. La Cour de cassation leur donne raison : elle casse l'arrêt d'appel et renvoie l'affaire devant la même cour d'appel, mais autrement composée, pour qu'elle recherche si la demande a été publiée dans chacun des bureaux des hypothèques concernés.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
Le fondement légal est l'article 28 de la loi du 1er juillet 1924 (aujourd'hui codifié à l'article 28 du décret du 4 janvier 1955, mais l'esprit est le même). Ce texte impose la publication au bureau des hypothèques de toute demande en justice tendant à obtenir la rescision d'une convention portant sur des droits immobiliers. Pourquoi ? Parce que cette publication rend la demande opposable aux tiers (elle les informe du litige) et garantit la sécurité juridique des transactions immobilières.
La Cour de cassation interprète strictement cette obligation. Elle considère que, lorsque la succession comprend plusieurs immeubles situés dans des ressorts de conservation des hypothèques différents, la demande doit être publiée dans chacun de ces bureaux. Autrement, l'action est irrecevable, et le juge ne peut pas statuer sur le bien-fondé de la rescision.
Les juges du fond devaient donc, en l'espèce, vérifier si la publication avait été effectuée pour les deux immeubles. Ne l'ayant pas fait, leur arrêt est cassé. Ce n'est pas une révolution juridique : il s'agit d'une application classique du principe de publicité foncière. Mais c'est un piège redoutable pour les plaideurs qui négligent cette formalité.
Les arguments des parties ? Les demandeurs (les héritiers lésés) soutenaient sans doute que la publication à Bordeaux suffisait, puisque l'acte de cession portait sur l'ensemble des droits successoraux, incluant tous les biens. La Cour de cassation rejette cette approche : chaque immeuble a son propre bureau des hypothèques, il faut publier dans chacun.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour les propriétaires bailleurs : si vous êtes assigné en rescision d'une vente de droits successoraux, vérifiez immédiatement si la demande adverse a été publiée dans tous les bureaux des hypothèques concernés. À défaut, vous pouvez soulever l'irrecevabilité, ce qui peut faire gagner du temps et de l'argent. Exemple chiffré : un bien à Ramonville-Saint-Agne (Haute-Garonne) et un autre à Paris. Si l'action n'est publiée qu'à Paris, elle est irrecevable pour le bien toulousain.
Pour les acquéreurs : avant d'acheter des droits successoraux, demandez à votre notaire de vérifier qu'aucune action en rescision n'est en cours. Si elle l'est, assurez-vous qu'elle a été publiée partout. Sinon, vous risquez de voir la vente remise en cause plusieurs années après. Imaginez : vous achetez une maison à Pamiers pour 200 000 €, et deux ans plus tard, un héritier conteste. Sans publication, l'action est irrecevable, mais si elle est bien publiée, vous pourriez perdre le bien ou devoir payer un supplément.
Pour les héritiers : si vous estimez qu'une cession de droits vous a lésé, ne tardez pas à publier votre demande en justice dès le dépôt de l'assignation. Le délai pour agir en rescision pour lésion est de 5 ans à compter de la vente (article 1676 du Code civil). Mais la publication doit être faite dans les 2 mois de l'assignation (délai de l'article 28 du décret de 1955). Un oubli, et c'est la fin de votre action.
Si vous êtes dans cette situation, vous devez consulter un avocat spécialisé en droit immobilier pour vérifier les publications. Les frais de publication sont modiques (quelques dizaines d'euros par bureau), mais l'absence de publication peut vous coûter des milliers.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Publiez systématiquement votre assignation au bureau des hypothèques de chaque immeuble. Dès que vous engagez une action en rescision, demandez à votre avocat de faire publier l'acte introductif d'instance dans tous les ressorts concernés. Ne vous fiez pas à un seul bureau.
- Vérifiez les publications avant d'acquérir des droits successoraux. Lors d'une vente, votre notaire doit vous remettre un état hypothécaire. S'il révèle une action en rescision non publiée partout, signalez-le au vendeur : cela pourrait fragiliser la transaction.
- En cas de litige, demandez une copie des publications. Si vous êtes défendeur, exigez que le demandeur prouve la publication dans chaque bureau. S'il ne le peut pas, soulevez l'irrecevabilité dès le début de la procédure.
- Anticipez les successions complexes. Si une succession comprend des biens dans plusieurs départements (par exemple, un appartement à Ramonville-Saint-Agne et une maison à Bordeaux), prévoyez dès le départ plusieurs publications. Un bon notaire vous guidera.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision s'inscrit dans une lignée constante. Déjà, un arrêt du 18 janvier 1984 (pourvoi n° 82-15.671) avait jugé que l'action en rescision doit être publiée pour être recevable. La Cour de cassation n'a fait que préciser l'exigence de publication dans chaque bureau. Plus récemment, dans un arrêt du 13 février 2019 (n° 17-27.572), elle a étendu cette exigence aux demandes en nullité d'une vente immobilière. La tendance est claire : la publicité foncière est une condition de recevabilité impérative.
Pour l'avenir, avec la dématérialisation des bureaux des hypothèques (aujourd'hui services de publicité foncière), il est plus facile de publier en ligne. Mais la multiplicité des ressorts reste un piège. Les tribunaux sont de plus en plus stricts : mieux vaut trop publier que pas assez.
Points clés à retenir
FAQ
Qu'est-ce que la rescision pour lésion ? C'est l'annulation d'une vente lorsque le prix est inférieur de plus de 7/12e à la valeur réelle du bien. En matière successorale, elle peut viser la cession de droits.
Puis-je agir en rescision si je n'ai pas publié ma demande ? Non. L'action sera déclarée irrecevable par le juge. Vous devrez recommencer, mais le délai de 5 ans court toujours.
Quels sont les délais pour publier ? La publication doit intervenir dans les 2 mois suivant l'assignation. Passé ce délai, l'action est irrecevable.
Combien coûte une publication aux hypothèques ? Environ 20 à 30 € par bureau. Pour une succession avec 3 immeubles, comptez 90 €. C'est dérisoire par rapport aux enjeux.
Que faire si je suis propriétaire à Pamiers et qu'une action est intentée à Bordeaux ? Vérifiez que l'assignation a été publiée à Pamiers. Sinon, vous pouvez demander le rejet de l'action pour votre bien.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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