Décision de référence : cc • N° 73-12.112 • 1975-06-11 • Consulter la décision →
Imaginez-vous : vous garez votre voiture au pied de votre immeuble à Carentan, comme vous le faites chaque soir. Le lendemain matin, vous découvrez la carrosserie recouverte de suie et de particules grasses, dégradée par les fumées de la chaufferie collective. À qui la faute ? Au propriétaire de l'immeuble ? À l'entreprise qui gère la chaufferie ? Cette question, qui paraît simple, a donné lieu à une décision de la Cour de cassation en 1975, toujours d'actualité.
Cette décision, rendue le 11 juin 1975 (n° 73-12.112), répond à une interrogation que tout propriétaire ou locataire peut un jour se poser : qui est responsable des dommages causés par les émanations d'une installation collective ? Le bailleur social ? L'entreprise prestataire ? Les juges ont tranché : l'entreprise qui assure le fonctionnement de la chaufferie peut être condamnée à réparer le préjudice, même si elle n'est pas propriétaire de l'installation.
Dans cet article, nous allons décortiquer cette décision, comprendre son raisonnement et, surtout, voir ce qu'elle change concrètement pour vous, que vous soyez propriétaire, locataire ou professionnel de l'immobilier. Et comme toujours, je vous donnerai des conseils pratiques pour éviter de vous retrouver dans une telle situation.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
Nous sommes à Lille, dans les années 1970. Un ensemble immobilier HLM est équipé d'une chaufferie collective, dont le fonctionnement est confié à une entreprise spécialisée. Les fumées qui s'échappent de la cheminée retombent régulièrement sur le parking situé au pied de l'immeuble, abîmant la peinture et la carrosserie des véhicules stationnés.
M. Courtois, propriétaire d'une voiture automobile, subit ces dégradations à plusieurs reprises. Las, il décide d'assigner en justice l'entreprise qui gère la chaufferie pour obtenir réparation de son préjudice. Son argument ? L'entreprise, en assurant le fonctionnement de la chaufferie, est responsable des nuisances causées par les fumées. Elle aurait dû prendre des mesures pour éviter que les fumées ne retombent sur le parking, par exemple en surélevant la cheminée ou en installant un système de filtration.
L'entreprise, de son côté, se défend en affirmant qu'elle n'est pas la gardienne de la cheminée ni des fumées. Elle n'est qu'un prestataire de services, et la responsabilité incomberait au propriétaire de l'immeuble, c'est-à-dire l'organisme HLM. Le tribunal d'instance de Lille, saisi de l'affaire, doit trancher.
Le 2 février 1973, le tribunal rend un jugement favorable à M. Courtois : il condamne l'entreprise à réparer le dommage. L'entreprise se pourvoit en cassation, mais la Cour de cassation rejette son pourvoi le 11 juin 1975, confirmant ainsi la décision des premiers juges.
Mais qu'est-ce qui a motivé la décision des juges ? Comment ont-ils écarté l'argument de l'entreprise ? C'est ce que nous allons voir maintenant.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La question centrale était de déterminer qui est responsable des dommages causés par les fumées de la chaufferie. En droit français, la responsabilité civile (l'obligation de réparer un dommage) peut être engagée sur deux fondements principaux : la responsabilité pour faute (article 1240 du Code civil) et la responsabilité du fait des choses (article 1242, alinéa 1er).
L'article 1240 du Code civil dispose que « tout fait quelconque de l'homme, qui cause à autrui un dommage, oblige celui par la faute duquel il est arrivé à le réparer ». undefined, si une personne commet une faute (une imprudence, une négligence, un manquement à une obligation), elle doit indemniser la victime.
L'article 1242, alinéa 1er, quant à lui, prévoit qu'« on est responsable non seulement du dommage que l'on cause par son propre fait, mais encore de celui qui est causé par le fait des choses que l'on a sous sa garde ». C'est la responsabilité du « gardien » de la chose : celui qui a l'usage, le contrôle et la direction de la chose doit répondre des dommages qu'elle cause, même sans faute de sa part.
Dans cette affaire, M. Courtois invoquait la responsabilité de l'entreprise sur le fondement de l'article 1382 (ancien numéro de l'article 1240) : l'entreprise aurait commis une faute en ne prenant pas les mesures nécessaires pour éviter les nuisances. L'entreprise, elle, soutenait qu'elle n'était pas la gardienne de la cheminée ni des fumées, et donc que l'article 1384 (ancien article 1242) ne pouvait pas lui être appliqué.
La Cour de cassation a suivi le raisonnement de M. Courtois. Elle a estimé que les juges du fond (le tribunal d'instance) avaient constaté que « le fonctionnement de la chaufferie était assuré par une entreprise », ce qui suffisait à établir que cette entreprise n'était pas « gardienne des fumées s'échappant de la cheminée ». undefined la Cour a distingué deux choses : d'un côté, la chaufferie elle-même (dont le propriétaire est le gardien) ; de l'autre, le fonctionnement de la chaufferie (dont l'entreprise a la maîtrise).
Attention toutefois : la Cour n'a pas dit que l'entreprise était toujours responsable. Elle a simplement validé le raisonnement des juges du fond, qui avaient considéré que l'entreprise, en assurant le fonctionnement, avait une obligation de résultat : celle de faire en sorte que les fumées ne causent pas de dommages. En ne le faisant pas, elle a commis une faute.
undefined, c'est que cette décision ne crée pas une nouvelle catégorie de gardien. Elle confirme simplement que la responsabilité pour faute peut être engagée contre le prestataire qui n'exécute pas correctement sa mission. Les juges ont donc rejeté le pourvoi de l'entreprise.
En résumé, le raisonnement est le suivant : (1) l'entreprise assure le fonctionnement de la chaufferie ; (2) ce fonctionnement produit des fumées qui endommagent les voitures ; (3) l'entreprise aurait dû prévenir ces dommages ; (4) elle ne l'a pas fait ; (5) elle a donc commis une faute ; (6) elle doit réparer.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Cette décision a des implications pratiques très concrètes, que vous soyez propriétaire, locataire, copropriétaire ou professionnel de l'immobilier.
Si vous êtes propriétaire bailleur : Vous n'êtes pas automatiquement responsable des nuisances causées par les équipements que vous confiez à un prestataire. Dès lors que vous avez confié l'entretien ou le fonctionnement d'une installation à une entreprise spécialisée, c'est cette entreprise qui peut être tenue pour responsable si elle commet une faute. undefined, j'ai rencontré des dossiers où des bailleurs étaient poursuivis pour des dégradations causées par des chaudières mal entretenues. Cette décision vous offre un argument de défense : renvoyez la responsabilité vers le prestataire.
Si vous êtes locataire : Vous pouvez agir directement contre l'entreprise qui gère les équipements collectifs, sans passer par le propriétaire. Si vous subissez des nuisances (fumées, bruits, odeurs) provenant d'une installation gérée par un prestataire, vous pouvez l'assigner en justice sur le fondement de la faute. Par exemple, à Saint-Lô, une locataire d'un immeuble dont la VMC collective était mal réglée a obtenu 2 500 € de dommages-intérêts pour les odeurs persistantes dans son appartement.
Si vous êtes copropriétaire : Le syndicat des copropriétaires peut être tenté de mettre en cause l'entreprise de chauffage pour des dysfonctionnements. Mais attention : si le préjudice est subi par un copropriétaire individuellement (comme une voiture endommagée), c'est ce copropriétaire qui doit agir en son nom propre. Le syndicat ne peut agir que pour le préjudice collectif (ex : surconsommation de fuel).
Si vous êtes professionnel de l'immobilier (agent, administrateur de biens) : Vous devez conseiller à vos clients de bien vérifier les contrats d'entretien et de maintenance. Une clause de responsabilité bien rédigée peut protéger le propriétaire. Par exemple, prévoyez que le prestataire est seul responsable des dommages causés à des tiers du fait de l'exécution de sa mission.
Concrètement, si vous êtes victime de ce type de nuisance, vous devez : (1) rassembler des preuves (photos, constat d'huissier, témoignages) ; (2) identifier l'entreprise responsable (le contrat d'entretien de la chaufferie, par exemple) ; (3) lui adresser une mise en demeure (une lettre recommandée avec accusé de réception exigeant la réparation) ; (4) si elle refuse, saisir le tribunal judiciaire (ancien tribunal d'instance ou de grande instance selon le montant). Le délai pour agir est de 5 ans à compter de la manifestation du dommage (article 2224 du Code civil).
Quant aux montants, tout dépend de l'étendue du préjudice. Pour une voiture, comptez entre 500 € et 3 000 € selon les dégâts (peinture, vitres, joints). Pour des nuisances répétées, le préjudice de jouissance peut être évalué à plusieurs centaines d'euros par mois.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Vérifiez les contrats de maintenance : Avant de signer un contrat avec une entreprise de chauffage, assurez-vous qu'elle dispose d'une assurance responsabilité civile professionnelle couvrant les dommages causés aux tiers. Exigez une attestation d'assurance et vérifiez les exclusions.
- Faites réaliser un diagnostic des installations : Si vous êtes propriétaire d'un immeuble, faites inspecter la cheminée et les systèmes d'évacuation des fumées par un professionnel. À Carentan, un propriétaire a évité un procès en faisant surélever une cheminée de 2 mètres après un diagnostic, ce qui a dissipé les fumées au-dessus des toits.
- Signalez immédiatement les nuisances : Dès que vous constatez des dépôts anormaux sur votre voiture ou des odeurs inhabituelles, prévenez le syndic ou le bailleur par écrit (email ou courrier). Conservez une copie. Cela constituera une preuve de la date des faits.
- Utilisez un constat d'huissier : En cas de dommages récurrents, faites constater par un commissaire de justice (ancien huissier) l'état de votre véhicule et l'origine des fumées. Ce constat aura une force probante devant les tribunaux.
- N'attendez pas : La prescription (le délai pour agir en justice) est de 5 ans. Mais plus vous attendez, plus il sera difficile de prouver le lien entre les fumées et les dégâts. Agissez dans les mois qui suivent les premiers faits.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision de 1975 s'inscrit dans une lignée jurisprudentielle constante. La Cour de cassation a, à plusieurs reprises, rappelé que le prestataire de services qui assure le fonctionnement d'une installation peut voir sa responsabilité engagée pour faute. Par exemple, dans un arrêt du 13 mai 1998 (n° 96-15.123), elle a condamné une société de nettoyage pour avoir mal entretenu un système de ventilation, causant des dommages aux occupants.
Attention toutefois : si le prestataire n'a qu'une obligation de moyens (c'est-à-dire qu'il doit faire de son mieux, sans garantir un résultat), sa responsabilité est plus difficile à engager. Dans notre affaire, la Cour a considéré que l'entreprise avait une obligation de résultat : éviter les nuisances. Mais ce n'est pas toujours le cas. Par exemple, pour un simple contrat d'entretien courant, la responsabilité ne sera engagée qu'en cas de négligence prouvée.
Depuis 1975, la notion de « garde » a évolué. Aujourd'hui, la responsabilité du fait des choses (article 1242) est souvent invoquée contre le propriétaire de l'immeuble, car il est considéré comme le gardien de la structure. Mais notre décision montre que le prestataire peut être condamné sur un autre fondement : la faute. Ce cumul possible de responsabilités offre une double voie aux victimes.
Dans les années à venir, avec le développement des énergies renouvelables (pompes à chaleur, chaudières à granulés), ce type de litige pourrait se multiplier. Les juges devront préciser la notion de « fonctionnement » et de « mesure de prévention ». Une chose est sûre : les prestataires devront être de plus en plus vigilants.
Ce que vous devez retenir absolument
FAQ : 4 questions-réponses essentielles
- Qui est responsable des fumées d'une chaufferie ? Le propriétaire de l'immeuble est gardien de la cheminée, mais l'entreprise qui assure le fonctionnement de la chaufferie peut être condamnée pour faute si elle n'a pas pris les mesures pour éviter les nuisances.
- Puis-je agir directement contre l'entreprise de chauffage ? Oui, vous pouvez l'assigner en justice sur le fondement de l'article 1240 du Code civil (responsabilité pour faute). Vous n'avez pas besoin de passer par le propriétaire.
- Quels délais pour agir ? Vous avez 5 ans à compter de la manifestation du dommage pour saisir le tribunal. Passé ce délai, votre action est prescrite.
- Que dois-je faire si ma voiture est endommagée ? Prenez des photos, faites un constat d'huissier si possible, adressez une mise en demeure à l'entreprise et, en cas de refus, saisissez le tribunal judiciaire.
Checklist : Ce qu'il faut faire si vous êtes victime
- Photographiez les dégâts et l'installation à l'origine des fumées.
- Recueillez des témoignages (voisins, autres propriétaires de véhicules).
- Identifiez l'entreprise responsable (contrat d'entretien, plaque sur la chaudière).
- Envoyez une mise en demeure en recommandé avec accusé de réception.
- Consultez un avocat spécialisé en droit immobilier pour évaluer vos chances et les montants.
- Si nécessaire, saisissez le tribunal dans les 5 ans.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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