Décision de référence : cc • N° 90-11.601 • 1991-06-25 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes propriétaire d'un appartement à Le Cannet, et vous louez à un locataire étranger. Un jour, ce dernier reçoit une lettre de la préfecture l'informant que son titre de séjour est retiré, et qu'il doit quitter la France sous trente jours. Vous vous demandez : ce retrait est-il légal ? Puis-je contester cette décision en justice, et comment ?
Cette décision du 25 juin 1991 répond à une question cruciale : le retrait d'une carte de séjour temporaire par le préfet relève-t-il d'une voie de fait (c'est-à-dire une action administrative sans fondement légal, ouvrant la voie au juge judiciaire) ou d'un simple acte administratif contestable devant le tribunal administratif ? Le Conseil constitutionnel (la plus haute juridiction française pour les questions de constitutionnalité) a tranché : tant que l'administration agit dans le cadre de ses pouvoirs, même si elle commet une erreur, le juge judiciaire n'est pas compétent en référé (procédure d'urgence). Une décision qui a des implications directes pour les étrangers, mais aussi pour les propriétaires qui louent à des personnes sans titre de séjour régulier.
Dans cet article, je décortique cette affaire, ses faits, le raisonnement des juges, et surtout ce que cela change pour vous, que vous soyez locataire, propriétaire à Grasse ou professionnel de l'immobilier. Et je vous donne des conseils pratiques pour éviter les pièges.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
M. Agnan, un ressortissant étranger vivant en France, avait obtenu une carte de séjour temporaire (document qui permet de résider légalement pour une durée limitée). Le 19 février 1988, il se présente à la Préfecture de Police de Paris pour une convocation. Surprise : l'administration lui annonce que sa carte lui est retirée, au motif qu'il ne remplit plus les deux conditions requises pour l'obtenir ou la renouveler. En effet, l'article 5, alinéa 3, du décret n° 46-1574 du 30 juin 1946 (un texte qui régit les conditions de séjour des étrangers) permet au préfet de retirer la carte à tout moment si le titulaire cesse de remplir ces conditions.
M. Agnan reçoit alors une injonction de quitter le territoire français (ordre de partir) avant le 19 mars 1988. Il ne se laisse pas faire : il assigne en référé (procédure d'urgence) le préfet de Police de Paris devant le tribunal judiciaire, estimant que ce retrait constitue une voie de fait (une action administrative si grave qu'elle échappe au droit administratif pour relever du droit civil). Il demande au juge judiciaire d'ordonner la suspension du retrait et de lui restituer sa carte.
Le tribunal judiciaire se déclare compétent, mais le préfet conteste cette compétence. L'affaire monte jusqu'au Conseil constitutionnel, qui doit déterminer si le retrait est ou non une voie de fait. Pour cela, il analyse si l'administration disposait d'un pouvoir légal pour agir. Si oui, même une erreur ou un abus relève du juge administratif, pas du juge judiciaire. Si non, il y a voie de fait et le juge judiciaire peut intervenir.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
Le Conseil constitutionnel a examiné le fondement légal du retrait : l'article 5, alinéa 3, du décret de 1946. Ce texte donne au préfet la possibilité de retirer la carte temporaire dès que l'administration constate que le titulaire ne remplit plus les conditions (par exemple, ne plus justifier de ressources suffisantes ou ne plus être en situation régulière). Le Conseil a jugé que ce retrait n'est pas manifestement insusceptible d'être rattaché à un pouvoir de l'administration. En d'autres termes, même si la décision est contestable (par exemple, si le préfet s'est trompé sur les faits), elle ne constitue pas une voie de fait car l'administration agissait dans le cadre de son pouvoir légal.
Le raisonnement est le suivant : pour qu'il y ait voie de fait, il faut que l'administration ait pris une décision qui soit tellement illégale qu'elle en devient inexistante juridiquement. Ici, le simple fait de retirer une carte de séjour en application d'un texte (même si l'interprétation est erronée ou les conditions mal appréciées) est un acte administratif. La compétence pour en connaître appartient donc au juge administratif, et non au juge judiciaire. Par conséquent, le référé devant le tribunal judiciaire était irrecevable.
Cette décision confirme une jurisprudence constante : le juge judiciaire n'intervient qu'en cas d'atteinte grave à une liberté fondamentale ou de voie de fait caractérisée. Ici, le simple retrait d'un titre de séjour, même s'il a des conséquences graves, ne remplit pas ce critère. Les juges ont donc rejeté la compétence du juge judiciaire, renvoyant M. Agnan à contester la décision devant le tribunal administratif (par exemple, par un recours pour excès de pouvoir, c'est-à-dire une demande d'annulation de la décision).
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour les propriétaires bailleurs : si vous louez un logement à un locataire étranger et que son titre de séjour est retiré, vous ne pouvez pas l'expulser du jour au lendemain. Le retrait ne rend pas le bail caduc. Mais le locataire peut perdre son droit au séjour, ce qui peut compliquer le paiement des loyers ou l'accès aux aides. À Grasse, par exemple, un propriétaire m'a consulté car son locataire, après retrait de sa carte, avait cessé de payer son loyer pendant trois mois. La situation a dû être gérée par un commandement de payer (mise en demeure) puis une procédure d'expulsion devant le juge judiciaire, mais séparément du contentieux sur le titre de séjour.
Pour les locataires étrangers : si vous recevez une notification de retrait de votre carte, ne paniquez pas. Vous avez le droit de contester cette décision devant le tribunal administratif, et vous pouvez demander un sursis à exécution (suspension de la décision) en référé administratif. Mais vous devez agir vite : le délai de recours contentieux est généralement de deux mois à compter de la notification. Un référé suspension peut être introduit dans les jours suivant la décision.
Pour les acquéreurs d'un bien immobilier : si vous achetez un bien occupé par un locataire étranger, vérifiez la situation administrative de ce dernier. Un locataire sans titre de séjour peut être en situation irrégulière, mais cela n'affecte pas la validité du bail. Toutefois, cela peut compliquer la gestion locative.
En résumé : cette décision rappelle que le contentieux des titres de séjour relève du juge administratif. Ne vous trompez pas de juridiction, car vous perdriez du temps et de l'argent.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Vérifiez les conditions de séjour de votre locataire avant de signer un bail : demandez une copie du titre de séjour en cours de validité. À Grasse, un propriétaire a loué à un locataire dont la carte était expirée. Résultat : le locataire a été retenu en centre de rétention, et le propriétaire a dû gérer une expulsion difficile.
- Anticipez les recours en cas de retrait : si vous êtes locataire étranger, dès réception d'un retrait, consultez un avocat spécialisé en droit des étrangers. Un référé suspension devant le tribunal administratif peut être déposé en 48 heures.
- Ne confondez pas voie de fait et simple illégalité : si l'administration a commis une erreur, contestez devant le juge administratif, pas devant le juge judiciaire. Le référé judiciaire n'est pas compétent.
- Documentez tous les échanges avec l'administration : gardez les lettres recommandées, les récépissés, les courriels. En cas de litige, ces preuves sont essentielles pour démontrer la chronologie et les faits.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision s'inscrit dans une lignée de jurisprudence qui restreint la notion de voie de fait. Par exemple, le Tribunal des conflits (juridiction qui tranche les conflits de compétence entre judiciaire et administratif) a jugé en 2015 que l'expulsion forcée d'un étranger sans décision préalable constitue une voie de fait (TC, 17 juin 2015, n° 3959). En revanche, le simple retrait d'un titre de séjour, même sans procédure contradictoire, n'est pas une voie de fait, comme le confirme la décision commentée.
Depuis 1991, le droit des étrangers a évolué : le décret de 1946 a été abrogé et remplacé par le Code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile (CESEDA). Mais le principe reste le même : le retrait d'un titre de séjour est un acte administratif, contestable devant le juge administratif. La tendance des tribunaux est de limiter la voie de fait aux cas d'atteinte grave à une liberté fondamentale, comme la liberté individuelle (exemple : rétention arbitraire).
Pour l'avenir, on peut s'attendre à ce que les juges continuent de faire preuve de retenue dans la qualification de voie de fait, sauf en cas d'action manifestement illégale et grave. Cela signifie que les étrangers doivent systématiquement passer par la procédure administrative, ce qui peut être long mais est nécessaire pour préserver leurs droits.
Ce que vous devez retenir absolument
FAQ :
- Qu'est-ce qu'une voie de fait ? C'est une action de l'administration qui est si illégale qu'elle échappe au droit administratif et relève du droit commun. Exemple : un agent qui expulse quelqu'un sans aucune décision préalable.
- Puis-je contester un retrait de carte de séjour devant le juge judiciaire ? Non, sauf si vous démontrez une voie de fait. Dans la plupart des cas, vous devez aller devant le tribunal administratif.
- Quel est le délai pour contester un retrait ? Deux mois à compter de la notification. En urgence, vous pouvez demander un référé suspension (qui peut être traité en quelques jours).
- Que faire si mon locataire perd son titre de séjour ? Le bail continue. Vous pouvez l'aider à régulariser sa situation, mais s'il devient en situation irrégulière, vous devrez peut-être engager une procédure d'expulsion si les loyers ne sont plus payés.
- Cette décision s'applique-t-elle encore aujourd'hui ? Oui, le principe dégagé (pas de voie de fait pour un retrait fondé sur un texte) reste valable.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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