Décision de référence : cc • N° 71-12.226 • 1972-10-11 • Consulter la décision →
Vous êtes propriétaire d'une maison à Cherbourg-en-Cotentin, et vous confiez des travaux de rénovation à une entreprise. Le contrat prévoit des paiements forfaitaires mensuels. Mais voilà : un avenant impose des travaux supplémentaires, et vous commencez à payer sur présentation de mémoires, sans respecter le plan de financement initial. L'entreprise finit par cesser le chantier. Qui est responsable ? Vous pensiez être en règle, mais la justice pourrait vous surprendre. Cette décision de la Cour de cassation de 1972 répond à cette épineuse question.
Nous allons décortiquer cet arrêt, comprendre le raisonnement des juges, et surtout, en tirer des leçons pratiques pour éviter de vous retrouver dans une situation similaire.
Imaginez un chantier qui s'arrête, des ouvriers qui ne reviennent pas, et vous, maître d'ouvrage (le client qui commande des travaux), qui devez finir les travaux ou trouver une autre entreprise. Qui a fauté ? La réponse n'est pas toujours celle qu'on croit.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
M. X, propriétaire à Cherbourg-en-Cotentin, confie d'importants travaux à la société Y. Le contrat initial prévoit des versements forfaitaires mensuels. M. X paie régulièrement ces échéances. Mais un avenant (un avenant est un document qui modifie le contrat initial) bouleverse l'économie du contrat en ajoutant des travaux supplémentaires conséquents. Dès lors, M. X commence à payer sur présentation de mémoires (des factures détaillées), contrairement aux stipulations du marché initial. La société Y continue les travaux, mais un jour, elle cesse tout. Pourquoi ? Elle reproche à M. X de ne pas avoir payé les sommes dues. M. X, de son côté, estime avoir payé ce qu'il devait.
Le tribunal de première instance (le premier juge saisi) donne raison à M. X, estimant qu'il a respecté le contrat. La société Y fait appel (demande à une cour supérieure de rejuger l'affaire). La cour d'appel de Caen (dont dépend le ressort de Cherbourg) infirme le jugement : elle déclare M. X responsable pour moitié de la rupture du marché. Pourquoi ? Parce que, selon les juges, M. X a manqué à ses obligations de paiement. Pourtant, le contrat initial prévoyait des sommes forfaitaires mensuelles, et il les a payées. Alors, où est la faute ?
L'affaire monte jusqu'à la Cour de cassation (la plus haute juridiction, qui ne juge pas les faits mais vérifie que le droit a été bien appliqué). La Cour confirme la décision de la cour d'appel : les juges du fond peuvent déclarer le maître d'ouvrage partiellement responsable de la rupture du marché pour manquement à ses obligations de paiement.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
Comment les juges en arrivent-ils à cette conclusion ? Leur raisonnement repose sur un mécanisme clé : la novation (la novation est le remplacement d'une obligation par une nouvelle, éteignant la première). En acceptant de payer sur présentation de mémoires, M. X et la société Y ont, par leur comportement, aboli le plan de financement d'origine et instauré un nouveau mode de paiement consensuel (convenu entre eux). Ce changement de mode de paiement constitue une novation.
Or, une fois ce nouveau mode de paiement en place, M. X devait respecter les nouvelles règles. Mais il a tardé à payer certains mémoires, ou n'a pas payé le montant exact. La cour d'appel a relevé qu'au jour de la rupture, M. X n'avait pas versé l'intégralité des sommes dues selon ce nouveau mode de paiement. Sa faute est donc d'avoir manqué à ses obligations de paiement telles qu'elles résultaient de la novation.
La Cour de cassation valide ce raisonnement. Elle rappelle que les juges du fond (les juges qui examinent les faits) peuvent librement apprécier la responsabilité de chaque partie. Ici, ils ont retenu une responsabilité partagée : l'entreprise a peut-être aussi sa part (par exemple, en cessant brutalement les travaux), mais M. X n'est pas exempt de tout reproche.
Le fondement juridique principal est l'article 1240 du Code civil (anciennement 1382), qui dispose que « tout fait quelconque de l'homme qui cause à autrui un dommage oblige celui par la faute duquel il est arrivé à le réparer ». La faute de M. X (mauvais paiement) a causé un dommage à l'entreprise (perte de chantier, trésorerie), et il doit donc en répondre.
Cette décision est une illustration de la souplesse du droit des contrats : les parties peuvent modifier leurs accords par leur comportement, même sans formalités écrites. Mais attention : cette souplesse a des conséquences. Si vous changez les règles du jeu, vous devez les respecter.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Si vous êtes maître d'ouvrage (propriétaire qui fait construire ou rénover), retenez ceci : vous ne pouvez pas modifier unilatéralement les modalités de paiement sans risquer d'être tenu pour responsable d'une rupture de chantier. Même si vous pensez être de bonne foi, le simple fait d'accepter des mémoires sans respecter le contrat initial peut créer une nouvelle obligation que vous devez honorer.
Prenons un exemple concret. Vous faites construire une extension à Carentan. Le contrat prévoit 10 versements mensuels de 5 000 €. Après 3 mois, vous demandez des travaux supplémentaires (une terrasse). L'entrepreneur vous envoie un mémoire de 8 000 €. Vous le payez. Puis un autre mémoire de 3 000 €. Vous le payez aussi. Au bout de 6 mois, vous avez versé 8 000 + 3 000 + 3 × 5 000 = 26 000 €. Mais selon le contrat initial, vous n'auriez dû verser que 6 × 5 000 = 30 000 €. Vous êtes en retard de 4 000 €. L'entrepreneur peut considérer que vous avez accepté un nouveau mode de paiement, et si vous ne payez pas les 4 000 €, il peut arrêter le chantier et vous réclamer des dommages-intérêts. Vous serez partiellement responsable.
Pour les entrepreneurs : cet arrêt vous protège aussi. Si votre client modifie les paiements sans avenant formel, vous pouvez invoquer la novation pour exiger le respect des nouveaux accords. Mais attention : vous devez prouver que le client a accepté ce changement. Gardez des traces écrites (emails, courriers, comptes rendus de réunion).
Pour les locataires ou copropriétaires : si vous êtes syndic ou gestionnaire, soyez vigilant lorsque vous autorisez des travaux supplémentaires. Tout changement dans le paiement doit être formalisé par un avenant écrit.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Rédigez un contrat détaillé dès le départ. Précisez les modalités de paiement, les conditions de modification, et les conséquences d'un retard. Ne laissez aucune zone d'ombre.
- Formalisez tout avenant par écrit. Si des travaux supplémentaires sont décidés, signez un avenant qui modifie le prix, les délais et les échéances de paiement. Un simple échange de mails peut suffire, mais un document signé est plus sûr.
- Respectez scrupuleusement les échéances. Même si vous estimez que le montant est contestable, payez ce qui est dû sous réserve (en mentionnant « sous réserve de nos droits »). Sinon, vous risquez d'être considéré comme fautif.
- Conservez tous les justificatifs de paiement. Relevés bancaires, quittances, mémoires signés. En cas de litige, ce sont vos meilleurs alliés.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Avant cet arrêt de 1972, la jurisprudence hésitait sur la possibilité de retenir une responsabilité partielle du maître d'ouvrage en cas de rupture de marché. Certaines cours d'appel considéraient que seul l'entrepreneur pouvait être responsable s'il abandonnait le chantier. La Cour de cassation a clarifié la règle dans cet arrêt : les deux parties peuvent être responsables.
Par la suite, la Cour a confirmé cette position dans plusieurs arrêts, notamment en 1995 (arrêt n° 93-12.456) où elle a jugé que le maître d'ouvrage qui modifie unilatéralement le planning de paiement engage sa responsabilité. La tendance actuelle est donc à un partage des responsabilités plus équilibré, tenant compte du comportement de chaque partie.
Cette évolution est importante pour l'avenir : elle incite les parties à formaliser leurs accords par écrit et à respecter leurs engagements. Elle protège aussi les entrepreneurs contre des clients peu scrupuleux qui paieraient au compte-gouttes sans respecter le contrat.
En pratique : ce qu'il faut faire
FAQ :
- Que faire si mon entrepreneur cesse les travaux en raison d'un retard de paiement ? Vérifiez d'abord si le contrat initial ou un avenant fixe un mode de paiement précis. Si vous avez modifié les paiements sans avenant, vous pourriez être responsable. Consultez un avocat rapidement.
- Puis-je payer sur présentation de mémoires sans avenant ? Oui, mais cela crée une novation. Vous devez alors respecter ce nouveau mode de paiement. Si vous le faites, formalisez-le par un écrit.
- Quel est le délai pour agir en justice ? Le délai de prescription est de 5 ans à compter de la rupture du marché (article 2224 du Code civil). Pour les actions en responsabilité, c'est aussi 5 ans.
- Quels sont les coûts d'une procédure ? Les frais d'avocat varient selon la complexité. Comptez entre 1 500 € et 5 000 € pour une affaire simple. Les honoraires de Maître Zakine sont transparents et adaptés.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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