Décision de référence : cc • N° 07-20.783 • 2009-01-07 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes propriétaire d'un local commercial à Cabestany, près de Perpignan. Vous négociez depuis des mois la cession de votre bail avec un repreneur sérieux. Les discussions avancent, les espoirs sont grands. Puis, soudain, l'autre partie se rétracte, sans raison valable. Vous avez déjà refusé d'autres offres. Vous pensez pouvoir réclamer des dommages-intérêts pour le gain manqué ? Détrompez-vous.
Cette question, que se posent chaque jour propriétaires et locataires en Roussillon, la Cour de cassation y a répondu le 7 janvier 2009 dans un arrêt devenu une référence (n° 07-20.783). Le principe est clair : même si la rupture des pourparlers est fautive, la perte de chance de réaliser les bénéfices du contrat final n'est pas en lien direct avec cette faute. En d'autres termes, vous ne pouvez pas demander à être indemnisé comme si le contrat avait été signé.
Alors, que peut-on obtenir quand on est victime d'une rupture abusive de négociations ? Et surtout, comment éviter de se retrouver dans cette situation délicate ? Je vous explique tout, en tirant les leçons de cette décision et de ma pratique auprès de clients à Canet-en-Roussillon et ailleurs.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
En 2002, une SCI propriétaire d'un immeuble commercial à Lezennes (Nord) donne à bail un local à la société Regal Lezennes. Peu après, un certain M. X se présente pour négocier la cession de ce bail avec la SCI. La SCI accepte le principe, mais émet des réserves : la cession du droit au bail est soumise à l'accord du bailleur et à d'autres conditions. Pendant ce temps, une autre société, Animal Food & System, s'intéresse également au local.
Les négociations s'enlisent. M. X estime que la SCI a rompu abusivement les pourparlers, lui causant un préjudice : il avait refusé d'autres opportunités et comptait sur cette cession pour développer son activité. Il assigne la SCI en justice pour obtenir des dommages-intérêts, notamment au titre de la perte de chance de réaliser les gains espérés.
Le tribunal de commerce lui donne raison en partie, mais la cour d'appel d'Amiens infirme le jugement. M. X se pourvoit en cassation. La Cour de cassation doit trancher : la faute dans la rupture des pourparlers peut-elle être la cause directe du préjudice consistant dans la perte d'une chance de réaliser les gains du contrat ?
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation, dans son arrêt du 7 janvier 2009, répond par la négative. Elle s'appuie sur l'article 1240 du Code civil (anciennement article 1382), qui dispose que « tout fait quelconque de l'homme, qui cause à autrui un dommage, oblige celui par la faute duquel il est arrivé à le réparer ». Mais encore faut-il que le préjudice soit en lien direct avec la faute.
Or, pour la Cour, la perte de chance de réaliser les gains que permettait la conclusion du contrat n'est pas la conséquence de la rupture fautive des pourparlers. Pourquoi ? Parce que, tant que le contrat n'est pas signé, il n'y a aucun droit acquis. Les négociations sont un processus non contraignant, et chaque partie reste libre de se retirer, même sans motif. La faute ne peut donc pas être considérée comme la cause du préjudice lié à l'absence de contrat.
En revanche, la rupture fautive peut ouvrir droit à l'indemnisation des frais engagés dans le cadre des négociations (études, conseils, déplacements) et, dans certains cas, du temps perdu. Mais pas les bénéfices escomptés. C'est une distinction capitale, souvent mal comprise par les parties.
Cette décision confirme une jurisprudence antérieure constante (notamment un arrêt du 26 novembre 2003, n° 00-18.202) et écarte toute évolution vers une indemnisation plus large. Les juges rappellent ainsi que la liberté contractuelle prime : on peut rompre des pourparlers, à condition de ne pas causer de préjudice autre que la perte de chance.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour le propriétaire bailleur : si vous rompez des négociations avec un candidat à la reprise de votre bail, vous ne risquez pas d'être condamné à lui payer les gains qu'il aurait réalisés. Vous devrez seulement rembourser ses frais engagés (par exemple, 2 000 € d'honoraires d'avocat ou d'expert-comptable). À Canet-en-Roussillon, un propriétaire qui a fait traîner une cession pendant six mois a dû indemniser le repreneur à hauteur de 3 500 € pour les études de marché et le temps passé, mais pas les 50 000 € de chiffre d'affaires espéré.
Pour le locataire ou l'acquéreur potentiel : vous ne pouvez pas réclamer la perte de chance de réaliser des bénéfices. En revanche, si l'autre partie a agi de mauvaise foi (par exemple, en vous faisant miroiter une vente pour vous écarter d'un concurrent), vous pouvez obtenir réparation de votre préjudice moral ou des frais exposés. Si vous êtes dans cette situation, vous devez conserver toutes les preuves de vos dépenses (factures, mails, comptes rendus de réunion).
Pour le professionnel de l'immobilier : cette décision sécurise les transactions. Elle incite à formaliser les étapes clés des négociations par des documents écrits (lettres d'intention, promesses conditionnelles) pour éviter les contentieux. Elle rappelle aussi que la période précontractuelle est risquée : mieux vaut ne pas engager de frais importants avant la signature.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Rédigez un accord de confidentialité et de pourparlers : dès le début des échanges, signez un document qui fixe les règles de la négociation, notamment sur le partage des frais en cas d'échec. Cela évite les surprises.
- Limitez les frais engagés avant la signature : ne commandez pas d'études coûteuses ou ne déposez pas de garantie tant que les conditions suspensives ne sont pas levées. Si vous êtes à Cabestany, un simple devis de notaire à 500 € peut suffire pour une première estimation.
- Privilégiez les promesses unilatérales ou synallagmatiques : un engagement écrit, même conditionnel, crée un droit à l'indemnisation si l'autre partie se rétracte sans motif légitime. Cela transforme la perte de chance en préjudice certain.
- Conservez toutes les traces des échanges : mails, lettres, comptes rendus de réunions, notes manuscrites. En cas de litige, vous pourrez démontrer la réalité des frais engagés et, le cas échéant, la mauvaise foi de l'autre partie.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
L'arrêt du 7 janvier 2009 s'inscrit dans une ligne jurisprudentielle constante. Déjà en 2003 (Civ. 3e, 26 novembre 2003, n° 00-18.202), la Cour de cassation avait jugé que la rupture des pourparlers, même fautive, n'ouvrait pas droit à l'indemnisation du gain manqué. Plus récemment, un arrêt de la chambre commerciale du 11 février 2014 (n° 12-29.107) a confirmé que seuls les frais exposés et le préjudice moral pouvaient être réparés.
Cette position est critiquée par certains auteurs qui y voient une immunité excessive de l'auteur de la rupture. Mais elle reste majoritaire. Une évolution est-elle possible ? Peut-être, si la jurisprudence européenne ou une réforme du droit des contrats (comme l'ordonnance de 2016) venait à consacrer une responsabilité précontractuelle plus large. Pour l'heure, retenez que la perte de chance de conclure un contrat avantageux n'est pas indemnisable.
Questions fréquentes
Puis-je obtenir des dommages-intérêts si l'autre partie rompt les négociations sans raison ?
Oui, mais seulement pour les frais que vous avez engagés (honoraires, études, déplacements) et, éventuellement, pour un préjudice moral si la rupture est brutale ou abusive. En revanche, les bénéfices que vous espériez tirer du contrat ne sont pas indemnisables.
Que faire si j'ai déjà dépensé de l'argent pour une transaction qui n'aboutit pas ?
Rassemblez toutes les factures et justificatifs de dépenses. Consultez un avocat pour évaluer vos chances de les récupérer. Vous pouvez aussi négocier avec l'autre partie un accord transactionnel pour couvrir une partie de vos frais.
Y a-t-il un délai pour agir en justice après une rupture de pourparlers ?
Oui, le délai de prescription est de 5 ans à compter du jour où vous avez eu connaissance de la rupture (article 2224 du Code civil). Passé ce délai, vous ne pouvez plus réclamer.
Un simple accord verbal suffit-il pour être protégé ?
Non, un accord verbal est difficile à prouver et ne crée pas d'obligation juridique forte. Mieux vaut un écrit, même simple, comme une lettre d'intention ou un email récapitulatif.
Puis-je inclure une clause pénale dans la promesse de vente pour dissuader l'autre partie de se rétracter ?
Oui, c'est même recommandé. Une clause pénale prévoit le versement d'une somme forfaitaire en cas de rétractation abusive. Elle doit être proportionnée au préjudice réel pour être valable.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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