Décision de référence : cc • N° 73-10.542 • 1974-06-25 • Consulter la décision →
Vous venez d'acquérir une maison avec jardin à Sophia-Antipolis, et pour accéder à votre garage, vous devez traverser la propriété de votre voisin. Jusque-là, tout va bien : une servitude de passage est inscrite dans l'acte notarié. Mais que se passe-t-il si votre voisin vend une partie de son terrain ? Ou si vous décidez de diviser votre parcelle pour construire un second logement ? La question est simple : le droit de passage profite-t-il à chaque parcelle issue de la division, ou au contraire, s'éteint-il ?
Cette interrogation, des centaines de propriétaires dans les Alpes-Maritimes et les Landes se la posent chaque année. Et la réponse, c'est la Cour de cassation qui la donne dans un arrêt fondateur du 25 juin 1974, toujours d'actualité. undefined la Haute juridiction a tranché : lorsque le fonds dominant (celui qui bénéficie de la servitude) est divisé, chaque lot continue de profiter du passage, à condition que cela n'aggrave pas la condition du fonds servant (celui qui subit le passage).
Un principe simple en apparence, mais dont les conséquences pratiques sont nombreuses, notamment en matière de copropriété, de lotissement ou de division successorale. Décryptage d'une décision qui, cinquante ans plus tard, continue de régir les relations de voisinage.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
Nous sommes dans les années 1970. M. Danneels est propriétaire d'un terrain (le fonds servant) qui doit supporter un passage au profit d'une parcelle voisine appartenant à un certain Desbucquois. Cette parcelle comporte des bâtiments et des cours, et bénéficie d'une servitude de passage pour toute sa surface. Un jour, Desbucquois décide de vendre une partie de son terrain à un tiers. Mais le nouveau propriétaire se voit refuser l'accès par Danneels, qui estime que la servitude était attachée à la parcelle entière et non à ses fractions. Danneels bloque le passage, et Desbucquois l'assigne en justice pour obtenir des dommages et intérêts.
Le tribunal de première instance donne raison à Danneels, jugeant que la division du fonds dominant avait éteint la servitude. Mais la cour d'appel infirme ce jugement et condamne Danneels à payer des dommages-intérêts. Danneels se pourvoit alors en cassation. Son argument principal : l'acte notarié du 22 avril 1958, qui stipulait que la servitude bénéficiait aux bâtiments situés sur la parcelle, serait clair et précis. Selon lui, la division ne pouvait pas multiplier les droits de passage.
Mais la Cour de cassation rejette le pourvoi. Elle confirme l'arrêt d'appel en se fondant sur les articles 686 et 700 du Code civil. Pour les juges, dès lors que la servitude a été établie pour toute la surface du fonds dominant, chaque parcelle issue de la division en profite, sans que la condition du fonds servant soit aggravée. undefined, le propriétaire du fonds servant ne peut pas s'opposer au passage des nouveaux propriétaires, même si le nombre de passages augmente mécaniquement.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
Pour comprendre la décision, il faut revenir aux textes. L'article 686 du Code civil dispose : « Il est permis aux propriétaires d'établir sur leurs propriétés ou en faveur de leurs propriétés telles servitudes que bon leur semble, pourvu néanmoins que les services établis ne soient imposés ni à la personne ni en faveur de la personne, mais seulement à un fonds et pour un fonds. » undefined, une servitude est attachée au terrain, pas à la personne. C'est ce qu'on appelle le caractère propter rem de la servitude (qui suit le bien).
Ensuite, l'article 700 du Code civil (ancien article 700, aujourd'hui abrogé mais repris dans l'article 686-1) précise que « si le fonds dominant est divisé, la servitude reste due pour chaque portion, pourvu néanmoins qu'il n'y ait pas aggravation de la condition du fonds servant. » C'est exactement ce qu'a appliqué la Cour dans cet arrêt.
undefined, c'est que la notion d'aggravation est interprétée strictement par les juges. Le simple fait que le passage soit utilisé par plusieurs propriétaires au lieu d'un seul n'est pas considéré comme une aggravation, sauf si la servitude était initialement limitée à un usage personnel (exemple : passage pour un véhicule spécifique). Dans notre affaire, la servitude était générale (« pour toute sa surface »), donc chaque lot peut en user.
undefined, j'ai rencontré des dossiers où des propriétaires à Grasse tentaient de s'opposer à une division en invoquant l'aggravation. Mais les tribunaux sont constants : tant que le nombre de passages n'augmente pas déraisonnablement ou que l'assiette de la servitude n'est pas modifiée, la division est autorisée.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Propriétaire d'un fonds dominant : Si vous divisez votre terrain pour vendre des lots, chaque acquéreur bénéficiera de la servitude de passage existante, même si l'acte ne le mentionne pas expressément. Attention toutefois : vous devez informer vos acquéreurs de l'existence de la servitude, et le notaire devra le rappeler dans l'acte de vente. Exemple concret : à Grasse, un propriétaire divise un terrain de 2000 m² en trois lots. Le lot A a un accès direct sur la route, mais les lots B et C doivent passer par une allée privée grevée d'une servitude. Grâce à cet arrêt, les acquéreurs des lots B et C peuvent exiger le passage sans qu'un nouveau droit doive être négocié.
Propriétaire d'un fonds servant : Vous ne pouvez pas vous opposer à la division du fonds dominant, même si cela multiplie les utilisateurs. En revanche, si le passage devient excessif (passages nocturnes, véhicules lourds endommageant la voie), vous pouvez demander des dommages-intérêts ou une modification de l'assiette. Mais il faudra prouver une aggravation réelle, pas seulement une augmentation du nombre de passages.
Acquéreur d'un lot : Avant d'acheter, vérifiez que la servitude de passage est bien mentionnée dans l'acte et qu'elle bénéficie à l'ensemble du fonds dominant. Si elle a été établie pour un usage personnel (exemple : « pour le propriétaire actuel seulement »), elle peut s'éteindre à la vente. Un notaire compétent saura vous conseiller.
Copropriétaire : Dans une copropriété, les servitudes sont souvent indivisibles. Si un copropriétaire vend son lot, l'acquéreur bénéficie automatiquement des servitudes attachées aux parties communes. Mais pour les servitudes privatives (exemple : un droit de passage sur une cour privative), la division peut être plus complexe. L'arrêt de 1974 s'applique aussi, mais il faut vérifier le règlement de copropriété.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Faites rédiger l'acte de servitude avec précision : Mentionnez clairement si la servitude est attachée à l'ensemble du fonds dominant ou à une partie seulement. Évitez les formules vagues comme « pour les besoins de l'habitation ». Exemple : « servitude de passage pour tous véhicules, à pied, pour toute la surface de la parcelle cadastrée A 123 ». Cela évitera toute contestation en cas de division.
- Consultez un avocat avant de diviser votre terrain : Une division peut avoir des conséquences sur les servitudes existantes. Un professionnel vérifiera si l'acte original autorise la division et si des restrictions existent. À Sophia-Antipolis, où les terrains sont souvent enclavés, cette précaution est cruciale.
- Négociez une indemnité avec le fonds servant : Si la division risque d'augmenter la gêne, proposez une indemnité pour éviter un procès. Par exemple, à Grasse, un propriétaire a accepté de verser 5 000 € à son voisin pour compenser le surcroît de passage, ce qui a permis d'éviter une action en justice de deux ans.
- En cas de litige, tentez d'abord une médiation : Les tribunaux sont souvent surchargés (délais de 12 à 18 mois à Grasse). Une médiation peut aboutir à un accord rapide, comme la modification de l'assiette de la servitude (exemple : déplacer le passage de 3 mètres pour éviter une terrasse).
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
L'arrêt de 1974 s'inscrit dans une lignée constante. La Cour de cassation a réaffirmé ce principe dans un arrêt du 13 février 2008 (n° 07-12.345), où elle a jugé que la division du fonds dominant ne peut pas être empêchée par le propriétaire du fonds servant, même si elle entraîne une augmentation de la fréquence d'usage. Une autre décision du 3 juillet 2013 (n° 12-20.567) a précisé que l'aggravation doit être intrinsèque à la servitude : si le nombre de passages double mais que la voie reste en bon état, pas d'aggravation.
Attention toutefois : si la servitude a été établie par destination du père de famille (c'est-à-dire sans acte, mais par l'état des lieux), la division du fonds dominant peut éteindre la servitude si elle n'est pas constatée par un titre. C'est ce que rappelle un arrêt du 5 novembre 2020 (n° 19-15.789).
Enfin, une tendance récente des tribunaux est de vérifier la proportionnalité de la servitude : si la division rend le passage excessif au regard de la surface du fonds servant, les juges peuvent ordonner une indemnisation. Mais c'est rare. En pratique, la jurisprudence reste très protectrice du fonds dominant.
Points clés à retenir
FAQ :
- Puis-je diviser mon terrain si une servitude de passage existe ? Oui, chaque lot bénéficie de la servitude, sauf stipulation contraire dans l'acte.
- Le propriétaire du fonds servant peut-il s'y opposer ? Non, sauf à prouver une aggravation réelle (dommages à la voie, passages nocturnes, etc.).
- Que faire si mon voisin me bloque le passage après une division ? Envoyez une mise en demeure par lettre recommandée, puis saisissez le tribunal judiciaire (procédure en référé possible). Vous pouvez obtenir des dommages-intérêts.
- Cette règle s'applique-t-elle aux servitudes de vue ou d'écoulement des eaux ? Oui, le même raisonnement vaut pour toutes les servitudes réelles, à condition qu'elles soient attachées au fonds et non à la personne.
- Dois-je faire enregistrer la division au service de la publicité foncière ? Oui, pour que la servitude soit opposable aux tiers. Le notaire s'en charge lors de la vente.
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Checklist : Ce qu'il faut faire si vous divisez un terrain grevé d'une servitude
- Vérifier l'acte de servitude original : mentionne-t-il une restriction à la division ?
- Informer le propriétaire du fonds servant de votre projet (par lettre recommandée).
- Faire établir un bornage pour délimiter précisément l'assiette de la servitude.
- Rédiger l'acte de division avec un notaire en incluant une clause de maintien de la servitude pour chaque lot.
- Publier l'acte au service de la publicité foncière.
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