Décision de référence : cc • N° 94-15.350 • 1996-04-03 • Consulter la décision →
Imaginez-vous propriétaire d'une maison à Biscarrosse, avec un accès à votre terrain qui passe par le terrain de votre voisin. Cet accès, c'est ce qu'on appelle une servitude de passage (un droit d'utiliser une partie du terrain d'autrui pour accéder à votre propriété). Vous l'utilisez depuis des années pour rentrer chez vous. Un jour, votre voisin fait construire un trottoir sur cette zone de passage. Soudain, vous ne pouvez plus circuler. Que faire ? Votre droit d'accès a-t-il disparu ? C'est exactement la question que s'est posée la justice dans cette affaire.
Dans les Landes, où les terrains sont parfois enclavés (sans accès direct à la voie publique), ces situations sont fréquentes. À Dax comme à Mont-de-Marsan, j'ai vu des propriétaires se déchirer pour quelques mètres carrés de passage. La question est simple mais cruciale : quand un aménagement rend impossible l'usage d'une servitude, que reste-t-il de votre droit ?
La réponse de la cour d'appel est claire : si l'usage devient impossible, la servitude peut s'éteindre. Mais attention, ce n'est pas automatique. Tout dépend des circonstances. Cette décision nous éclaire sur un point essentiel du droit immobilier : un droit n'existe que s'il peut s'exercer. Voyons ensemble ce que cela signifie concrètement pour vous.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
L'histoire commence avec deux propriétaires voisins. Appelons-les M. et Mme Y, propriétaires d'un terrain à Mont-de-Marsan, et leur voisin, M. X. Entre leurs parcelles, une servitude de passage conventionnelle (créée par accord entre les propriétaires) avait été établie il y a plusieurs années. Cette servitude permettait à M. X d'accéder à sa propriété en passant par une partie du terrain des époux Y.
Pendant des années, tout se passait bien. M. X utilisait régulièrement ce passage pour ses allées et venues. Mais un jour, les époux Y décident d'aménager leur terrain. Ils font construire un trottoir exactement sur la zone de passage. Soudain, M. X se retrouve bloqué : impossible de circuler avec son véhicule, difficile même de passer à pied. Le trottoir, par sa configuration, rend l'usage de la servitude pratiquement impossible.
M. X, mécontent, saisit la justice. Il estime que les époux Y ont violé son droit de passage. Il demande que le trottoir soit modifié ou supprimé pour rétablir l'accès. Les époux Y, de leur côté, soutiennent que la servitude s'est éteinte puisque son usage n'est plus possible. Ils invoquent un principe du droit : quand l'exercice d'une servitude devient impossible, elle peut disparaître.
L'affaire monte jusqu'à la cour d'appel. Les juges doivent trancher : la servitude existe-t-elle encore malgré le trottoir ? Ou bien s'est-elle éteinte du fait de l'impossibilité d'usage ? C'est là que le raisonnement juridique entre en jeu, et c'est ce raisonnement qui va avoir des conséquences pour des milliers de propriétaires.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La cour d'appel a examiné la situation avec attention. Son raisonnement repose sur plusieurs principes juridiques fondamentaux. D'abord, elle rappelle qu'une servitude est un droit réel (un droit qui porte sur une chose, ici un terrain) qui grève un fonds (le terrain qui supporte la servitude, appelé fonds servant) au profit d'un autre fonds (le terrain qui bénéficie de la servitude, appelé fonds dominant).
Ensuite, la juridiction se fonde sur l'article 703 du Code civil, qui prévoit que les servitudes s'éteignent « lorsque les choses se trouvent en tel état qu'on ne peut plus en user ». undefined, si l'usage devient impossible, la servitude peut disparaître. Mais attention : cette impossibilité doit être définitive, pas temporaire. Un simple inconvénient ne suffit pas.
Dans cette affaire, les magistrats ont constaté que la création du trottoir avait rendu l'exercice du passage impossible. Ils ont retenu souverainement (c'est-à-dire en appréciant librement les faits, sans que leur appréciation puisse être remise en cause sauf erreur de droit) que la configuration des lieux ne permettait plus l'usage de la servitude. Ils ont donc décidé que la servitude était éteinte.
Mais qu'est-ce que ça change exactement ? Avant cette décision, certains auraient pu penser que tant qu'une servitude était établie par convention, elle subsistait quoi qu'il arrive. La cour d'appel rappelle que non : un droit qui ne peut plus s'exercer n'a plus de raison d'être. C'est une confirmation de la jurisprudence existante, mais qui prend ici une forme très concrète.
Les arguments des parties étaient clairs : M. X soutenait que les époux Y avaient volontairement rendu le passage impossible, violant ainsi son droit. Les époux Y répondaient qu'ils n'avaient fait qu'aménager leur propriété, et que si cela rendait le passage impossible, c'était la conséquence normale de l'extinction de la servitude. La cour a suivi le second raisonnement, estimant que l'impossibilité d'usage était avérée.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Si vous êtes propriétaire bailleur (qui loue votre bien), cette décision vous concerne directement. Imaginez que vous louez une maison à Dax avec une servitude de passage sur le terrain voisin. Si le voisin fait des travaux qui rendent le passage impossible, vos locataires pourraient se retrouver sans accès. Vous devrez alors soit négocier avec le voisin, soit engager des procédures. undefined, j'ai rencontré des dossiers où de tels conflits ont coûté plus de 10 000 € en frais d'avocat et d'expertise.
Pour les locataires, la situation est aussi préoccupante. Si votre accès disparaît, vous pourriez demander une réduction de loyer ou même résilier le bail. Mais attention toutefois : cela dépend des circonstances. Si le propriétaire bailleur peut rétablir l'accès rapidement, vous n'aurez peut-être pas droit à grand-chose.
Les acquéreurs doivent être particulièrement vigilants. Avant d'acheter un bien, vérifiez toujours les servitudes qui le grèvent. Un notaire compétent vous aidera à examiner l'état des lieux. Si une servitude de passage existe, assurez-vous qu'elle est praticable. Sinon, vous pourriez acheter un bien dont l'accès est théorique mais pas réel. J'ai vu des acheteurs à Mont-de-Marsan découvrir après l'achat que leur « droit de passage » était en fait un mur... trop tard.
Pour les copropriétaires, la question se pose aussi. Si une servitude concerne une partie commune, et qu'elle devient impossible à utiliser, cela peut affecter la valeur des lots. Les assemblées générales devront alors se pencher sur la question. Comment réagir ? D'abord, documentez tout. Prenez des photos, conservez les échanges avec le voisin. Ensuite, consultez un avocat spécialisé rapidement. Les délais en justice peuvent être longs : comptez souvent 12 à 18 mois pour une première décision.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Faites établir un état des lieux précis avant tout aménagement : Si vous envisagez des travaux sur votre terrain, faites venir un géomètre-expert pour vérifier l'impact sur les servitudes existantes. undefined, c'est qu'un simple trottoir peut tout changer.
- Documentez l'usage régulier de la servitude : Si vous bénéficiez d'une servitude, conservez des preuves de son usage (photos, témoignages, factures d'entretien). Cela pourra être crucial en cas de conflit.
- Négociez avant d'agir : Si vous êtes le propriétaire du fonds servant (celui qui supporte la servitude), discutez avec votre voisin avant de faire des travaux qui pourraient affecter le passage. Une simple conversation peut éviter un procès.
- Consultez un professionnel dès les premiers signes de problème : Dès que vous constatez que l'accès devient difficile, prenez rendez-vous avec un avocat spécialisé en droit immobilier. Une consultation précoce coûte moins cher qu'une procédure judiciaire.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision s'inscrit dans une ligne jurisprudentielle constante. Déjà en 1985, la Cour de cassation avait rappelé qu'une servitude pouvait s'éteindre en cas d'impossibilité d'usage (Cass. 3e civ., 6 novembre 1985, n° 84-11.223). Mais chaque affaire apporte ses nuances. Ici, c'est la création d'un trottoir qui a été déterminante.
Une décision plus récente (CA Versailles, 10 septembre 2015, n° 14/05244) a confirmé ce principe dans un contexte différent : des plantations avaient rendu un passage impraticable. Les tribunaux tendent à privilégier une approche pragmatique : si le droit ne peut plus s'exercer, il n'a plus lieu d'être. Ce que ça signifie pour l'avenir ? Les propriétaires devront être encore plus attentifs aux conséquences pratiques de leurs aménagements.
Attention toutefois : cette jurisprudence ne signifie pas qu'on peut volontairement rendre une servitude impossible pour s'en débarrasser. Si la preuve d'une manœuvre dolosive (une intention de nuire) est apportée, les juges pourraient sanctionner le propriétaire du fonds servant. La bonne foi reste essentielle.
Points clés à retenir
1. Une servitude peut s'éteindre si son usage devient impossible : Ce n'est pas la volonté des parties qui prime, mais la réalité de l'usage.
2. L'impossibilité doit être définitive : Un obstacle temporaire (comme des travaux de courte durée) ne suffit pas à éteindre la servitude.
3. Documentez tout : Photos, échanges écrits, témoignages... en cas de litige, ces preuves seront précieuses.
4. Agissez rapidement : Si vous constatez que votre accès est compromis, ne tardez pas. Les délais en justice sont longs, et plus vous attendez, plus la situation se complique.
5. Consultez un avocat : Le droit des servitudes est technique. Un avocat expérimenté vous aidera à naviguer dans ces eaux juridiques parfois troubles.
Vous vous retrouvez dans une situation similaire ? Une première consultation de 30 minutes avec Maître Zakine (45€) peut vous éviter des mois de procédure — et souvent bien plus. Prendre rendez-vous →
Ressources utiles sur cecile-zakine.fr
- avocat droit immobilier Mont-de-Marsan
- servitude-droit-passage-avocat/" target="_blank" rel="noopener">servitude de passage : solutions par Maître Zakine
- avocat droit de la copropriété

