Décision de référence : cc • N° 79-93.104 • 1980-03-20 • Consulter la décision →
Imaginez : vous venez d'acquérir une charmante maison à Mougins, avec un petit chemin qui traverse la propriété voisine pour accéder à la route. Jusque-là, tout va bien. Mais un beau matin, votre voisin décide de construire un mur au milieu du passage, vous coupant tout accès. Que faire ? Cette situation, plus fréquente qu'on ne le croit, oppose régulièrement propriétaires et voisins devant les tribunaux. La décision de la Cour de cassation du 20 mars 1980 (n° 79-93.104) apporte une réponse ferme : une servitude de passage ne peut être supprimée unilatéralement, même si le fonds servant (le terrain qui subit la servitude) change de configuration. Explications.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
M. X, propriétaire d'une parcelle à Mougins, bénéficie depuis des décennies d'une servitude de passage sur le terrain de son voisin, M. Y, pour accéder à la voie publique. Un jour, M. Y décide de raser sa vieille bâtisse et de construire une nouvelle maison, plus grande, avec une piscine. Dans son projet, le passage historique se retrouve obstrué par un mur de clôture. M. X, furieux, saisit le tribunal de police de Strasbourg – car l'affaire a débuté dans l'Est, mais le principe est le même partout, y compris dans le ressort de Grasse.
Le tribunal de police condamne M. Y pour violation de servitude. Mais M. Y fait appel, arguant que la servitude avait été créée pour un accès à une construction qui n'existe plus, et qu'avec la nouvelle construction, le passage n'était plus nécessaire. Le procureur de la République, partie requérante, défend la position inverse : une servitude légale ou conventionnelle ne s'éteint pas par le simple fait de la reconstruction. L'affaire monte jusqu'à la Cour de cassation, qui doit trancher : un propriétaire peut-il, sous prétexte de modifier son bien, supprimer un droit de passage acquis ?
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation, dans son arrêt du 20 mars 1980, casse la décision d'appel qui avait donné raison à M. Y. Elle s'appuie sur les articles 4 et 5 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, qui ont valeur constitutionnelle, pour rappeler que la liberté individuelle ne peut porter atteinte aux droits acquis par autrui. Plus concrètement, le fondement légal est l'article 1240 du Code civil (anciennement 1382), qui oblige à réparer le dommage causé par sa faute. En bloquant le passage, M. Y a commis une faute, causant un préjudice à M. X.
Les juges précisent qu'une servitude de passage, qu'elle soit établie par contrat ou par destination du père de famille (c'est-à-dire quand un propriétaire divise son terrain et laisse un accès), ne s'éteint pas par le seul fait que le fonds servant a été reconstruit. Seule une convention contraire, une prescription trentenaire (non-usage pendant 30 ans) ou une réunion des deux fonds entre les mêmes mains peut l'éteindre. Ici, rien de tel. La Cour rejette l'argument de M. Y selon lequel le passage n'était plus nécessaire : l'utilité de la servitude s'apprécie au moment de sa création, non au gré des modifications ultérieures. C'est une confirmation de jurisprudence constante : le propriétaire du fonds servant ne peut unilatéralement modifier ou supprimer la servitude.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour les propriétaires bailleurs : si votre locataire utilise un passage sur le terrain d'un voisin, ce droit vous appartient aussi. Vous pouvez agir en justice si le voisin bloque l'accès. Par exemple, à Le Cannet, un propriétaire d'un lot dans une copropriété a récupéré 5 000 € de dommages-intérêts après que le syndic a fermé un chemin qu'il utilisait depuis 15 ans.
Pour les acquéreurs : avant d'acheter, vérifiez toujours l'existence d'une servitude de passage dans l'acte notarié. Si elle n'est pas mentionnée, mais que le vendeur l'utilisait depuis longtemps, vous pouvez demander sa reconnaissance judiciaire. Attention : l'absence d'écrit ne signifie pas absence de droit.
Pour les copropriétaires : les parties communes incluent souvent des passages. Ne les bloquez jamais, même temporairement, sous peine de devoir indemniser les copropriétaires lésés. Un exemple : à Mougins, une copropriété a dû verser 200 € par jour de retard à un résident privé d'accès à son garage pendant 3 semaines.
Pour les propriétaires du fonds servant : si vous projetez des travaux, informez le bénéficiaire de la servitude. Si vous devez modifier le passage, proposez un tracé équivalent. En cas de refus, le juge peut vous imposer une indemnité. Ne prenez pas le risque d'une action en justice : les frais (avocat, expertise) dépassent souvent 3 000 €.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Consultez le cadastre et l'acte de propriété : avant tout achat, repérez les servitudes actives et passives. Un géomètre peut vous aider à les matérialiser sur le terrain.
- Utilisez un écrit : si vous accordez un passage à un voisin, formalisez-le par un acte notarié. Cela évite les contestations ultérieures sur l'étendue ou l'existence de la servitude.
- Ne cédez pas à la facilité : même si le passage vous gêne, n'agissez jamais sans accord. Un simple portail cadenassé peut vous coûter cher : dommages-intérêts, remise en état, frais de justice.
- Photographiez régulièrement : en cas de litige, des photos datées de l'état des lieux sont des preuves solides. Montrez l'utilisation paisible et continue du passage.
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Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision de 1980 s'inscrit dans une lignée constante : la Cour de cassation a toujours protégé les servitudes établies. Par exemple, dans un arrêt du 15 janvier 1975, elle avait jugé qu'une servitude de passage ne s'éteint pas par la destruction fortuite du bâtiment qu'elle dessert. Plus récemment, en 2018, elle a confirmé qu'un propriétaire ne peut pas déplacer unilatéralement l'assiette de la servitude, même si le nouveau tracé est équivalent. La tendance est claire : le droit de passage est un droit réel, attaché au fonds dominant (celui qui bénéficie de la servitude), et non à la personne. Les tribunaux sont très stricts sur son respect. Pour l'avenir, attendez-vous à ce que les juges continuent de protéger les acquéreurs de bonne foi, surtout en zones tendues comme la Côte d'Azur, où l'enclavement est fréquent.
Checklist avant d'agir
- Vérifiez l'existence d'une servitude : consultez votre titre de propriété, le cadastre, et demandez un extrait au service de la publicité foncière.
- Recueillez des preuves : photos, témoignages, courriers échangés avec le voisin. Plus vous en avez, plus votre dossier est solide.
- Mettez en demeure le voisin : envoyez une lettre recommandée avec accusé de réception lui demandant de rétablir le passage sous 15 jours.
- Consultez un avocat : avant d'engager une action, faites évaluer vos chances. Une première consultation peut vous éviter des frais inutiles.
- Saisissez le tribunal : si la médiation échoue, vous pouvez assigner le voisin devant le tribunal judiciaire. Les délais varient de 6 à 18 mois selon les juridictions.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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