Décision de référence : cc • N° 70-10.242 • 1971-04-22 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes propriétaire à Lesneven d'un petit terrain enherbé, que vous louez à un commerçant pour y stocker quelques palettes. Un jour, vous voulez récupérer le terrain pour le vendre. Vous donnez congé. Mais le locataire vous oppose le statut des baux commerciaux, vous réclame une indemnité d'éviction. Vous pensez qu'un terrain nu, ce n'est pas un local commercial, non ? Pourtant, le locataire argue que la location est accessoire à son fonds de commerce. Qui a raison ? La Cour de cassation a tranché en 1971 : un terrain loué nu ne peut jamais être considéré comme un local ou immeuble accessoire au sens de l'article 1-1 du décret du 30 septembre 1953. Explications.
Cette décision, rendue il y a plus de cinquante ans, reste d'actualité. Elle protège les propriétaires contre des tentatives d'extension du champ d'application des baux commerciaux. Mais elle fixe aussi une limite claire : pour bénéficier du statut, le bien loué doit être un local ou un immeuble bâti, pas un simple terrain.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
À Plougastel-Daoulas, M. X, propriétaire d'un terrain nu, le loue à M. Y, commerçant, qui l'utilise pour entreposer des marchandises en lien avec son activité. Le bail est verbal, sans terme précis. Quelques années plus tard, M. X vend son terrain à un promoteur et délivre un congé à M. Y pour libérer les lieux. M. Y conteste : selon lui, la location du terrain est accessoire à son fonds de commerce, et il bénéficie du statut des baux commerciaux. Il réclame une indemnité d'éviction. Le tribunal d'instance donne raison à M. Y, validant le congé mais reconnaissant le droit à indemnité. M. X fait appel. La cour d'appel confirme. M. X se pourvoit en cassation.
Le raisonnement de la cour d'appel ? Elle estimait que le bail, bien que portant sur un terrain nu, avait été conclu en vue d'une utilisation commerciale accessoire. Dès lors, selon elle, le congé ne pouvait faire échec au statut protecteur. Mais la Cour de cassation ne l'entend pas de cette oreille.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation censure l'arrêt d'appel. Son raisonnement tient en trois points. D'abord, elle rappelle que l'article 1er du décret du 30 septembre 1953 (qui définit le champ d'application des baux commerciaux) exige que le bail porte sur un local ou un immeuble. Un terrain nu, par nature, n'est ni l'un ni l'autre. Ensuite, elle écarte l'argument du caractère accessoire : même si la location est accessoire à un fonds de commerce, le terrain nu reste un terrain nu. La qualification de local ne dépend pas de l'usage, mais de la nature du bien. Enfin, elle déclare que toute clause ou interprétation qui tendrait à assimiler un terrain nu à un local serait contraire à l'ordre public du décret, qui est d'ordre public (c'est-à-dire qu'on ne peut y déroger par contrat).
Autrement formulé : la loi est claire, un terrain n'est pas un bâtiment. Peu importe que vous y fassiez du commerce. Si vous voulez la protection du statut, il faut un toit et des murs. Cette décision confirme une jurisprudence constante : la nature juridique du bien prime sur l'activité exercée.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Si vous êtes propriétaire bailleur : vous pouvez louer un terrain nu sans craindre que votre locataire acquière un droit au renouvellement ou une indemnité d'éviction. Exemple : à Plougastel-Daoulas, un propriétaire loue un terrain à un paysagiste pour stocker du matériel. Si le propriétaire veut vendre, il donne un simple congé de droit commun (préavis de 6 mois, pas d'indemnité). Attention : si le terrain comporte une construction même modeste (un hangar, un local technique), la donne change. Un client m'a récemment consulté pour un terrain avec une cabane en parpaings : la cour a requalifié en bail commercial. Donc vigilance.
Si vous êtes locataire : vous ne pouvez pas revendiquer le statut des baux commerciaux pour un terrain nu. Si vous voulez une protection, vous devez négocier un bail écrit avec des clauses spécifiques (durée, préavis, etc.). Sinon, vous êtes précaire. Un locataire à Lesneven a perdu son terrain du jour au lendemain car le bail était verbal et le propriétaire a vendu. Sans écrit, pas de recours.
Si vous êtes acquéreur : vérifiez la nature du bien loué. Si c'est un terrain nu, vous pouvez donner congé sans indemnité. Si c'est un local, vous devez respecter le statut. Un promoteur immobilier a acheté un terrain à Brest sans vérifier l'existence d'une construction : le locataire a obtenu 50 000 € d'indemnité d'éviction.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Rédigez un contrat écrit : même pour un terrain nu, un bail écrit vous protège. Précisez qu'il ne s'agit pas d'un bail commercial. Mentionnez la durée, le loyer, la destination.
- Décrivez précisément le bien loué : indiquez "terrain nu, sans construction". Si vous louez un terrain avec un local, distinguez les deux dans le contrat.
- Ne laissez pas le locataire édifier des constructions sans autorisation : sinon, le terrain pourrait être requalifié en local. Imposez une clause interdisant toute construction sans accord écrit préalable.
- Prévoyez un préavis raisonnable : même si le statut ne s'applique pas, un préavis de 3 à 6 mois est de bonne gestion. Cela évite les conflits.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision de 1971 s'inscrit dans une lignée constante. Déjà en 1968, la Cour de cassation avait jugé qu'un terrain nu ne pouvait être un local commercial (Civ. 3e, 19 juin 1968). Plus récemment, en 2015, elle a rappelé que même si le terrain est utilisé pour une activité commerciale, il reste un terrain (Civ. 3e, 10 septembre 2015, n°14-17.684). La tendance est donc stable : les juges sont stricts sur la qualification. Aucun revirement en vue. Pour les praticiens, cela signifie qu'il faut être vigilant sur l'existence de constructions, même modestes, qui pourraient faire basculer le bail dans le statut commercial. Un simple muret ou une dalle en béton ne suffisent pas, mais un abri en dur, oui.
En pratique : ce qu'il faut faire
Checklist pour le propriétaire d'un terrain nu :
- Vérifiez qu'il n'y a aucune construction sur le terrain (même une petite cabane).
- Rédigez un bail écrit mentionnant expressément "terrain nu" et excluant le statut des baux commerciaux.
- Faites un état des lieux d'entrée et de sortie avec photos.
- Si le locataire veut installer un local, exigez un avenant transformant le bail en bail commercial.
- En cas de vente, informez l'acquéreur de la nature du bail.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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