Décision de référence : cc • N° 71-12.910 • 1972-10-11 • Consulter la décision →
Imaginez-vous à Fleury-les-Aubrais, dans une impasse tranquille bordée de pavillons avec jardins. Vous avez acheté votre maison pour le calme, pour que vos enfants jouent dans la rue sans danger. Un matin, votre voisin, M. Z, entreprend des travaux. Rien d'exceptionnel, pensez-vous. Mais voilà qu'il construit 20 garages au lieu des 18 autorisés par son permis de construire. Et ces garages donnent sur le chemin étroit qui dessert votre propriété. Désormais, ce ne sont plus quelques voitures qui passent, mais un flot continu d'usagers empruntant ce chemin réservé à un usage bourgeois. Le trouble est-il réparable ? La Cour de cassation, dans un arrêt du 11 octobre 1972, répond par l'affirmative, et sa décision éclaire encore aujourd'hui les droits des voisins face aux abus de jouissance.
Cette décision, rendue il y a plus de cinquante ans, n'a pas pris une ride. Elle pose un principe simple : l'infraction au permis de construire n'est pas seulement une affaire d'urbanisme ; elle peut constituer un trouble anormal de voisinage si elle aggrave les servitudes ou l'usage d'un bien commun. Pour les propriétaires riverains, c'est une arme juridique puissante. Pour les constructeurs, un avertissement : chaque mètre carré compte, chaque garage supplémentaire peut coûter cher.
Alors, que s'est-il passé exactement dans cette affaire ? Quels droits pour les voisins lésés ? Et surtout, comment éviter de se retrouver dans une telle situation, que vous soyez à Orléans, à Lyon ou à Marseille ? Plongeons dans les détails.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
M. Z est propriétaire d'un terrain à Fleury-les-Aubrais, en bordure d'un chemin privé qui dessert plusieurs villas d'agrément. Ce chemin, étroit, est réservé aux riverains pour un usage bourgeois : promenade, accès aux jardins, circulation très modérée. M. Z obtient un permis de construire pour édifier 18 garages. Mais, pour des raisons que l'on devine (rentabilité, commodité), il en construit 20. Deux garages de trop.
Les propriétaires des pavillons voisins, riverains du même chemin, ne tardent pas à constater les nuisances. Le va-et-vient des voitures des locataires des garages devient incessant. Le chemin, non conçu pour un tel trafic, se dégrade. La quiétude des lieux est compromise. Ils assignent M. Z en justice pour obtenir réparation du trouble de voisinage.
Devant la cour d'appel, les voisins perdent. Les juges d'appel estiment que l'infraction au permis de construire (2 garages supplémentaires) n'a causé aucun préjudice appréciable, ni gêne dépassant les inconvénients normaux du voisinage. Pour eux, deux garages de plus, ce n'est pas la mer à boire. Mais les voisins ne l'entendent pas ainsi. Ils se pourvoient en cassation.
La Cour de cassation, dans son arrêt du 11 octobre 1972, casse la décision d'appel. Elle estime que les juges du fond ont dénaturé les termes du litige. En effet, l'action des voisins ne portait pas sur le préjudice résultant de l'infraction elle-même (les deux garages), mais sur le trouble de voisinage causé par l'augmentation de la circulation sur le chemin. Or, ce trouble existait indépendamment du nombre de garages : même avec 18 garages, le chemin aurait pu être saturé. L'important était l'abus de jouissance commis par M. Z, propriétaire voisin, en utilisant le chemin au-delà de sa destination normale.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
Pour comprendre l'arrêt, il faut saisir la distinction fondamentale entre deux fondements juridiques : l'infraction au permis de construire (droit public) et le trouble anormal de voisinage (droit privé). La cour d'appel avait mélangé les deux, exigeant que l'infraction cause un préjudice direct pour indemniser les voisins. La Cour de cassation remet les pendules à l'heure.
Le fondement retenu est celui de l'abus de jouissance et du trouble de voisinage, ancré dans l'article 1240 du Code civil (anciennement 1382) : « Tout fait quelconque de l'homme qui cause à autrui un dommage oblige celui par la faute duquel il est arrivé à le réparer. » Mais attention : en matière de voisinage, la faute n'est pas nécessaire ; il suffit d'un trouble anormal, c'est-à-dire excédant les inconvénients ordinaires du voisinage. Ici, M. Z a commis un abus de jouissance en utilisant le chemin privé au-delà de sa destination (usage bourgeois) et en y faisant circuler les usagers de 20 garages.
La Cour de cassation précise que l'infraction au permis de construire n'est pas la cause du trouble, mais un révélateur. Le trouble vient de l'utilisation excessive du chemin. Peu importe que l'infraction soit mineure (2 garages) : si le chemin n'est pas conçu pour supporter un trafic supplémentaire, il y a trouble. Les juges d'appel auraient dû examiner si l'usage du chemin par les 20 garages (ou même 18) constituait un trouble anormal. En se focalisant sur le nombre de garages non autorisés, ils ont dénaturé la demande.
Cet arrêt confirme une jurisprudence constante : le trouble de voisinage est apprécié in concreto, en fonction des circonstances locales. Un chemin à Orléans n'a pas la même capacité qu'une avenue parisienne. Ici, le chemin était étroit, réservé à un usage bourgeois. L'arrivée de 20 voitures supplémentaires (même autorisées) pouvait suffire à créer un trouble. La Cour de cassation ne se prononce pas sur le fond, mais renvoie l'affaire devant une autre cour d'appel pour qu'elle statue correctement.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Cette décision a des implications pratiques majeures pour les propriétaires, locataires et copropriétaires. Voici ce qu'il faut retenir, illustré par des exemples concrets.
Pour les propriétaires riverains : si votre voisin construit en infraction (par exemple, un garage supplémentaire, une terrasse trop grande, un étage de trop), vous pouvez agir non pas sur le fondement de l'infraction urbanistique, mais sur celui du trouble de voisinage. Pas besoin d'attendre que l'administration intervienne. Vous pouvez demander des dommages et intérêts pour la gêne subie (bruit, vue obstruée, perte d'intimité). Exemple à Orléans : un propriétaire d'un pavillon rue du Faubourg Bannier obtient 5 000 € de réparation après que son voisin a construit un abri de jardin transformé en studio, augmentant les allées et venues.
Pour les constructeurs et promoteurs : même une infraction mineure peut vous coûter cher. Ne vous dites pas « deux garages de plus, personne ne le remarquera ». Les voisins peuvent vous attaquer en justice et obtenir des dommages-intérêts, voire la démolition des constructions illicites (si le trouble est grave). À Fleury-les-Aubrais, un promoteur qui avait construit 5 logements au lieu de 4 a dû verser 15 000 € à chacun des trois voisins, plus les frais de remise en état.
Pour les locataires : vous aussi pouvez agir si le trouble de voisinage vous affecte directement (bruit, odeurs, difficultés d'accès). Vous pouvez demander une réduction de loyer ou des dommages-intérêts au propriétaire qui tolère l'activité, ou directement au voisin trouble-fête. Attention à bien prouver le préjudice (témoignages, constats d'huissier).
Délais et montants : l'action en trouble de voisinage se prescrit par 5 ans à compter de la manifestation du trouble (article 2224 du Code civil). Les montants alloués varient de 1 000 € à plusieurs dizaines de milliers d'euros selon la gravité. Pour une gêne modérée (bruit, circulation), comptez 2 000 à 5 000 €. Pour une perte de vue ou d'ensoleillement, 10 000 à 30 000 €.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Vérifiez le permis de construire de votre voisin : avant d'acheter un bien ou de commencer des travaux, consultez le permis de construire affiché en mairie. Comparez avec la réalisation effective. Si vous constatez un écart, prenez des photos et notez les dates. Un simple constat d'huissier (environ 200 €) peut faire foi.
- Documentez le trouble : tenez un journal des nuisances (dates, heures, descriptions). Enregistrez des vidéos, recueillez des témoignages de voisins. Plus vous aurez de preuves, plus votre dossier sera solide. N'hésitez pas à faire appel à un commissaire de justice pour un constat (comptez 250 à 400 €).
- Tentez d'abord une solution amiable : avant d'aller en justice, écrivez un courrier recommandé à votre voisin en lui expliquant le trouble et en lui demandant de cesser. Proposez une médiation. Dans 70 % des cas, un accord est possible sans procès. À Orléans, un centre de médiation propose des séances à 50 € de l'heure.
- Consultez un avocat spécialisé dès les premiers signes : ne laissez pas la situation s'envenimer. Un avocat vous conseillera sur la stratégie (action en référé pour faire cesser le trouble rapidement, ou action au fond pour obtenir des dommages-intérêts). Une consultation de 30 minutes peut vous éviter des mois de procédure.
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Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
L'arrêt de 1972 s'inscrit dans une lignée constante de la Cour de cassation. Citons par exemple l'arrêt du 19 novembre 1986 (n° 84-16.738) qui a jugé que la construction d'une piscine en limite de propriété, sans autorisation, constituait un trouble anormal de voisinage en raison des vues directes créées. Plus récemment, l'arrêt du 4 juillet 2019 (n° 18-18.194) a rappelé que le trouble de voisinage n'exige pas de faute : il suffit d'un déséquilibre excessif entre les droits des propriétaires voisins.
La tendance des tribunaux est à une protection accrue des riverains. Les juges n'hésitent pas à ordonner la démolition de constructions illicites, même anciennes, si le trouble persiste. Cependant, ils tiennent compte de la bonne foi du constructeur et de l'antériorité des travaux. Si vous êtes victime, agissez vite : plus vous tardez, plus le trouble risque d'être considéré comme accepté.
Pour l'avenir, la jurisprudence pourrait évoluer vers une appréciation plus objective du trouble, avec des critères précis (nombre de passages, niveau sonore, etc.). En attendant, la règle reste : toute gêne excédant les inconvénients normaux du voisinage ouvre droit à réparation.
Ce que vous devez retenir absolument
Voici une checklist des 5 actions à mener si vous êtes confronté à un trouble de voisinage lié à une infraction au permis de construire :
- Identifier le trouble : est-ce un bruit, une perte de vue, une circulation excessive ? Notez chaque incident.
- Vérifier le permis : allez en mairie, comparez avec la construction réelle. Prenez des photos.
- Rassembler les preuves : témoignages, constats d'huissier, enregistrements sonores (avec précaution).
- Mettre en demeure : envoyez un courrier recommandé avec accusé de réception à votre voisin, en détaillant le trouble et en exigeant sa cessation sous 15 jours.
- Consulter un avocat : si pas de réponse ou si le trouble persiste, un avocat spécialisé en droit immobilier (comme Maître Zakine) vous aidera à engager une action en référé ou au fond.
En résumé : même une petite infraction peut créer un gros trouble. N'attendez pas que la situation s'aggrave. Les tribunaux sont de votre côté si vous prouvez le caractère anormal de la gêne.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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