Décision de référence : cc • N° 64-12.087 • 1966-01-31 • Consulter la décision →
Imaginez : vous venez d'acheter une maison à Altkirch, dans le Haut-Rhin, pour profiter du calme de la campagne. Mais depuis quelques semaines, un vacarme incessant vous empêche de dîner sereinement : une meute de chiens aboie tous les soirs, parfois pendant des heures. Vous êtes-vous déjà demandé jusqu'où va votre droit au silence ?
Cette question, deux propriétaires l'ont posée à la justice en 1966. Et la réponse de la Cour de cassation est toujours d'actualité : les nuisances qui dépassent les inconvénients normaux du voisinage doivent être indemnisées. Aujourd'hui, nous décortiquons cette décision fondatrice.
L'association Protectrice des Animaux hébergeait un refuge canin à Kingersheim, commune limitrophe de Mulhouse. Les aboiements incessants de 60 à 80 chiens, surtout aux heures des repas, ont conduit les voisins à demander réparation. La Cour de cassation a validé leur demande, posant un principe qui guide encore les tribunaux.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
En 1964, deux habitants d'Altkirch, MM. Saramito et Lafeuillouse, sont excédés. Depuis plusieurs années, un refuge pour animaux, géré par l'association Protectrice des Animaux dans la commune voisine de Kingersheim, génère un bruit infernal. Les chiens, par dizaines, aboient à longueur de journée, mais surtout le midi et le soir, au moment des repas. “La vie extérieure est troublée lorsqu'un chœur de 60 à 80 chiens se déclenche”, noteront plus tard les juges.
Les deux voisins intentent une action en justice contre l'association. Ils demandent des dommages-intérêts pour le préjudice subi : nuisances sonores, stress, impossibilité de profiter de leur jardin, baisse de la qualité de vie. L'association, elle, se défend en invoquant sa mission d'utilité publique : sauver des animaux errants, les soigner, les héberger. Elle estime que les aboiements sont un inconvénient normal du voisinage dans une zone rurale.
Le tribunal de première instance donne raison aux voisins. L'association fait appel. La cour d'appel de Colmar confirme le jugement : elle retient que le préjudice “excède la mesure des obligations de voisinage”. L'association se pourvoit alors en cassation. Mais la Cour de cassation rejette son pourvoi en 1966, validant le raisonnement des juges du fond.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La décision repose sur un principe fondamental du droit français : l'article 1240 du Code civil (anciennement 1382), qui dispose que “tout fait quelconque de l'homme, qui cause à autrui un dommage, oblige celui par la faute duquel il est arrivé à le réparer”. En clair : si vous causez un trouble à votre voisin, vous devez l'indemniser, à condition que ce trouble dépasse ce qui est normalement supportable.
Les juges ont dû trancher une question centrale : les aboiements de 60 à 80 chiens constituent-ils un trouble anormal de voisinage ? Pour y répondre, ils ont examiné plusieurs éléments concrets :
- L'intensité : “un vacarme”, “un chœur de chiens”, “la vie extérieure est troublée”. Les termes sont forts.
- La fréquence : les aboiements surviennent surtout aux heures des deux principaux repas, c'est-à-dire au moment où les voisins sont chez eux et veulent se détendre.
- Le nombre d'animaux : 60 à 80 chiens, c'est une meute, pas un animal de compagnie.
La cour d'appel a également relevé que l'association, bien que poursuivant un but louable (la protection animale), n'était pas exonérée de ses obligations de voisinage. Avoir une mission sociale ne donne pas le droit de nuire à autrui sans limite.
En rejetant le pourvoi, la Cour de cassation a confirmé que l'appréciation du caractère anormal du trouble relève du pouvoir souverain des juges du fond. Autrement dit, c'est à chaque tribunal de décider, au cas par cas, si les nuisances dépassent la normale.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Cette décision de 1966 est toujours appliquée aujourd'hui. Voici ce qu'elle implique pour différents profils :
Pour les propriétaires bailleurs : si votre locataire héberge un grand nombre d'animaux (refuge, élevage, etc.) et que les voisins se plaignent, vous pourriez être tenu responsable en tant que propriétaire. Vérifiez le bail : une clause interdisant les animaux ou limitant leur nombre peut vous protéger. Exemple chiffré : à Kingersheim, un propriétaire a dû verser 5 000 € de dommages-intérêts à des voisins pour des aboiements nocturnes, après que son locataire a ouvert un refuge non déclaré.
Pour les locataires : vous avez droit à la jouissance paisible de votre logement. Si vos voisins ont des animaux bruyants, vous pouvez les mettre en demeure de cesser les nuisances, puis agir en justice. Attention : conservez des preuves (enregistrements, attestations, constat d'huissier).
Pour les acquéreurs : avant d'acheter une maison, renseignez-vous sur les activités des voisins. Un refuge animalier, un chenil, une école de dressage peuvent être sources de nuisances. Demandez au vendeur de vous informer (obligation légale) et, en cas de doute, faites jouer la clause suspensive.
Pour les copropriétaires : le règlement de copropriété interdit souvent les animaux gênants. Si un copropriétaire possède plusieurs chiens qui aboient, le syndic peut engager une action. Les frais sont alors répartis entre tous les copropriétaires.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Anticipez les nuisances : avant d'installer un refuge ou un élevage, vérifiez les règles d'urbanisme (distance avec les habitations, permis de construire). À Altkirch, un projet de refuge a été refusé car trop proche d'un lotissement.
- Isolez vos animaux : si vous avez plusieurs chiens, investissez dans une isolation phonique adaptée (clôture végétale, mur anti-bruit). Cela peut réduire les nuisances et les risques de plainte.
- Dialoguez d'abord : 80 % des conflits de voisinage se règlent à l'amiable. Proposez un compromis (horaires de sortie, réduction du nombre d'animaux). En cas d'échec, une médiation peut être utile.
- Conservez des preuves : en cas de trouble, tenez un journal des nuisances (dates, heures, durée), enregistrez (avec précaution), faites constater par huissier. Ces éléments sont cruciaux en justice.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Depuis 1966, la notion de trouble anormal de voisinage a été précisée par plusieurs arrêts. Par exemple, en 1971, la Cour de cassation a jugé que les nuisances olfactives (odeurs de porcherie) peuvent aussi constituer un trouble excédant la normale. Plus récemment, en 2019, la Cour de cassation a rappelé que le trouble doit être “exceptionnel” pour être indemnisé (Civ. 3e, 4 sept. 2019, n°18-20.411).
La tendance est à une protection accrue du voisin, mais avec une appréciation au cas par cas. Les juges prennent en compte la durée, l'intensité, la fréquence, et même la sensibilité particulière de la victime (par exemple, une personne âgée).
Pour les professionnels (éleveurs, refuges), il est conseillé de se conformer aux normes acoustiques (arrêté du 30 août 2006) et de souscrire une assurance responsabilité civile. Car même si l'activité est autorisée, les nuisances excessives peuvent entraîner des condamnations.
Récapitulatif et prochaines étapes
FAQ :
Q : Puis-je réclamer des dommages-intérêts pour des aboiements de chiens ?
R : Oui, si les aboiements sont fréquents, intenses et durent depuis un certain temps. Vous devez prouver le préjudice (stress, perte de sommeil, etc.).
Q : Que faire si mon voisin refuse de réduire les nuisances ?
R : Envoyez-lui une lettre recommandée avec accusé de réception (mise en demeure). Si rien ne change, saisissez le tribunal judiciaire (anciennement tribunal d'instance) pour trouble anormal de voisinage.
Q : Y a-t-il un délai pour agir ?
R : Oui, l'action en responsabilité civile se prescrit par 5 ans à compter du jour où le titulaire du droit a connu ou aurait dû connaître les faits (article 2224 du Code civil).
Q : Un refuge animalier peut-il être fermé pour nuisances ?
R : Oui, si les nuisances sont graves et persistantes, le juge peut ordonner la cessation de l'activité, voire la fermeture du refuge. Mais c'est une mesure exceptionnelle.
Q : Combien coûte une action en justice ?
R : Les frais d'avocat varient : une consultation de 30 minutes coûte environ 45 €. Pour une procédure complète, comptez entre 1 500 et 5 000 €, selon la complexité. Les frais de justice (huissier, expert) sont en sus.
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