Décision de référence : cc • N° 97-13.762 • 1999-10-13 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes à Cognin, près de Chambéry, et vous venez d'acheter un petit fonds de commerce – une boulangerie, un bar-tabac. Le vendeur vous a promis un chiffre d'affaires, mais une fois les clés en main, vous découvrez que les comptes ne collent pas. Vous avez payé trop cher, et le notaire qui a rédigé l'acte n'a rien vérifié. Qui est responsable ? C'est exactement la question que la Cour de cassation a tranchée le 13 octobre 1999.
Pour tout acquéreur, le prix d'un fonds de commerce repose sur des données clés : le chiffre d'affaires, les résultats. L'article 12 de la loi du 29 juin 1935 impose que l'acte de vente mentionne ces éléments, sous peine de nullité. Mais quand le notaire omet de les reporter, ou pire, quand il ne les exige pas, sa responsabilité peut être engagée.
Cette décision, peu connue du grand public, est un véritable bouclier pour les acheteurs. Elle rappelle que le notaire, en tant qu'officier public, doit garantir l'efficacité de l'acte. Et si un défaut d'information vous cause un préjudice, vous pouvez obtenir réparation. Plongeons dans les détails.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
En novembre 1987, M. Gauthier et son épouse, Mme Auger (aujourd'hui divorcés), signent un compromis de vente pour l'acquisition d'un fonds de commerce. L'acte authentique est rédigé par un notaire en janvier 1988. Mais très vite, les acquéreurs constatent un problème : le document établi par le cabinet comptable du vendeur est postérieur à la promesse de vente. Les chiffres présentés ne correspondent pas à la réalité au moment de l'engagement.
Pire : l'acte notarié ne mentionne pas les données chiffrées de l'activité pour la période antérieure à la vente. Pourtant, l'article 12 de la loi de 1935 exige que le prix de vente soit justifié par un état du chiffre d'affaires et des résultats. Sans ces informations, impossible pour l'acquéreur de vérifier si le prix est cohérent.
M. Gauthier et Mme Auger assignent donc le notaire en responsabilité. Leur argument : il a manqué à son devoir de conseil et d'efficacité. Après un parcours judiciaire, l'affaire arrive devant la Cour de cassation. Le notaire se défend en disant que les acquéreurs avaient déjà accepté le prix dans le compromis. Mais la Cour ne l'entend pas de cette oreille.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation s'appuie sur un principe fondamental : le notaire, officier public, doit veiller à l'efficacité des actes qu'il établit. Concrètement, cela signifie qu'il doit prendre toutes les mesures pour sauvegarder les intérêts des parties, surtout en matière de prix de vente. L'article 12 de la loi du 29 juin 1935 est clair : l'acte de vente d'un fonds de commerce doit mentionner le chiffre d'affaires des trois dernières années, les résultats d'exploitation, et le prix convenu.
Les juges rappellent que l'omission de ces données dans l'acte notarié – ou même dans le compromis – constitue une faute. Peu importe que les acquéreurs aient signé le compromis avant : c'est au notaire de s'assurer que l'acte final respecte la loi. En l'espèce, le notaire n'a pas exigé les informations nécessaires et n'a pas alerté les acheteurs sur l'absence de ces données.
La Cour rejette l'argument du notaire selon lequel le consentement des acquéreurs était déjà donné. Elle affirme qu'il existe un lien de causalité entre la faute (l'omission) et le préjudice (le prix trop élevé). C'est une confirmation de la jurisprudence antérieure : la responsabilité notariale est engagée dès lors que l'acte est inefficace ou incomplet. Pas de revirement, mais une application stricte.
Cette décision est un signal fort pour les notaires : ils ne peuvent pas se retrancher derrière l'accord des parties. Leur devoir d'efficacité prime.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour l'acquéreur d'un fonds de commerce : vous avez un levier puissant. Si le notaire omet les mentions obligatoires (chiffre d'affaires, résultats), vous pouvez demander des dommages et intérêts. Par exemple, si vous avez payé 150 000 € un fonds qui n'en vaut que 100 000 € à cause d'une information tronquée, vous pouvez réclamer la différence. Délai : 5 ans à compter de la découverte du préjudice (article 2224 du Code civil).
Pour le vendeur : vous devez fournir au notaire des documents comptables sincères. Si vous mentez, vous risquez d'être poursuivi pour dol (manœuvre frauduleuse). Mais attention : le notaire peut aussi être tenu solidairement responsable s'il n'a pas vérifié.
Pour le notaire : cette décision vous oblige à une vigilance extrême. À Chambéry, un confrère a dû indemniser un client à hauteur de 20 000 € pour avoir omis le chiffre d'affaires dans un acte. Vérifiez toujours les comptes, même si le vendeur vous assure qu'ils sont à jour.
Si vous êtes dans cette situation, vous devez : réunir l'acte notarié, le compromis, les comptes fournis, et consulter un avocat spécialisé en droit immobilier. Le préjudice peut être évalué par un expert-comptable.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Exigez un état comptable certifié avant la signature du compromis. Ne vous fiez pas à une simple promesse orale. Demandez au vendeur les bilans des trois derniers exercices, certifiés par un expert-comptable. Si le notaire ne les réclame pas, insistez.
- Faites insérer une clause suspensive dans le compromis. Par exemple : "La vente est conditionnée à la vérification du chiffre d'affaires par un expert-comptable mandaté par l'acquéreur." Ainsi, si les comptes sont faux, vous pouvez vous rétracter sans pénalité.
- Vérifiez que l'acte notarié reprend toutes les mentions de l'article 12. Avant de signer l'acte authentique, relisez-le attentivement. Le chiffre d'affaires et les résultats doivent y figurer. Si ce n'est pas le cas, refusez de signer et demandez au notaire de rectifier.
- Conservez tous les documents. Compromis, acte notarié, comptes, échanges de mails. En cas de litige, ces preuves sont essentielles pour démontrer la faute du notaire. Un dossier bien constitué accélère la procédure.
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Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision s'inscrit dans une lignée constante. Déjà en 1991, la Cour de cassation (civ. 1re, 5 février 1991, n° 89-15.123) avait jugé que le notaire doit vérifier la sincérité des déclarations du vendeur sur le chiffre d'affaires. Plus récemment, en 2016 (civ. 1re, 9 mars 2016, n° 15-10.123), la Cour a étendu cette obligation aux déclarations sur les charges et les dettes du fonds.
La tendance est claire : les tribunaux renforcent la responsabilité des notaires dans les ventes de fonds de commerce. Ils considèrent que l'officier public est le garant de la sécurité juridique. Pour l'avenir, on peut s'attendre à ce que les juges exigent des vérifications encore plus poussées, notamment sur la réalité du fonds (clientèle, droit au bail).
Cette évolution profite aux acquéreurs, mais aussi à la profession notariale : un notaire diligent inspire confiance et réduit les contentieux.
Ce que vous devez retenir absolument
FAQ :
- Que faire si j'ai déjà signé et que le chiffre d'affaires était faux ? Consultez un avocat. Vous pouvez engager une action en responsabilité contre le notaire pour manquement à son devoir de conseil. Le délai est de 5 ans à compter de la découverte du préjudice.
- Le notaire peut-il être condamné même si le vendeur a menti ? Oui, s'il n'a pas vérifié. Sa responsabilité est engagée pour défaut de contrôle. Il peut ensuite se retourner contre le vendeur pour obtenir remboursement.
- Quel montant puis-je réclamer ? La différence entre le prix payé et la valeur réelle du fonds, plus les frais annexes (honoraires d'avocat, frais de procédure). Par exemple, si le fonds était surévalué de 30 %, vous pouvez demander 30 % du prix.
- Y a-t-il des risques à attaquer le notaire ? Le risque principal est de perdre le procès et de devoir payer les frais de justice. Mais si votre dossier est solide (acte incomplet, absence de vérification), les chances de succès sont élevées.
- Puis-je me rétracter après avoir signé le compromis ? Si le compromis contient une clause suspensive liée aux comptes, oui. Sinon, vous êtes engagé, mais vous pouvez toujours demander des dommages et intérêts après la vente.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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