Décision de référence : cc • N° 87-14.088 • 1989-06-14 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes propriétaire d'un local commercial à Bobigny. Vous le louez à une société qui y exploite un fonds de commerce. Un jour, cette société vous propose de racheter le local. Vous vous serrez la main, vous fixez un prix, vous commencez même à préparer les papiers. Mais au moment de signer l'acte authentique chez le notaire, plus rien. Le silence. La société nie tout accord verbal. Que faire ? Cette question, des centaines de propriétaires et de commerçants se la posent chaque année dans les tribunaux de commerce et les cours d'appel de Pontoise, Bobigny ou Paris. La réponse tient en une phrase : la vente immobilière, même entre commerçants, est un acte civil. Et cette qualification change tout, surtout en matière de preuve.
Cette décision de la Cour de cassation du 14 juin 1989 (n° 87-14.088) est un pilier du droit immobilier. Elle rappelle que, hormis une exception très limitée introduite par la loi de 1967, la vente d'un immeuble ne peut jamais être considérée comme un acte de commerce. undefined, même si vous êtes commerçant, même si l'immeuble est destiné à votre activité commerciale, la vente reste soumise aux règles civiles. Et le droit civil est très strict sur la preuve : sans écrit, pas de contrat valable.
Mais qu'est-ce que ça change exactement pour vous ? Tout. Si vous êtes propriétaire, cela vous protège contre les revendications verbales. Si vous êtes acquéreur, cela vous impose de formaliser chaque étape par écrit. undefined, j'ai rencontré des dossiers où des commerçants pensaient avoir conclu une vente « sur un coin de table » et se retrouvaient sans aucun recours. Cette décision est leur cauchemar, et votre bouclier.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
En 1987, la cour d'appel de Chambéry est saisie d'un litige qui pourrait se dérouler aujourd'hui à Pontoise ou Marseille. Une société immobilière (une SNC, société en nom collectif) avait vendu un local à un commerçant. Le problème ? Les parties n'étaient pas d'accord sur les termes exacts de la vente. Le vendeur affirmait que l'acheteur s'était engagé à ne pas exercer une activité commerciale spécifique dans les lieux. L'acheteur, lui, contestait cette clause.
Le vendeur, pour prouver l'existence de cette restriction, produisait des témoignages, des courriers, des attestations. Mais il n'avait pas d'acte notarié mentionnant cette clause. La cour d'appel a donné raison au vendeur, estimant que les éléments apportés constituaient un « commencement de preuve par écrit » suffisant pour admettre la preuve par témoins.
La SNC, mécontente, a formé un pourvoi en cassation. Son argument : la vente immobilière est un acte civil, donc la preuve doit être faite par écrit, conformément aux articles 1341 et 1347 du Code civil. Un commencement de preuve par écrit n'était pas suffisant, selon elle. La Cour de cassation lui a donné raison, cassant l'arrêt de la cour d'appel.
undefined les juges du fond avaient considéré que, puisque les deux parties étaient commerçantes, la vente était un acte de commerce, pour lequel la preuve est libre. Mais la Cour de cassation a rappelé que la vente immobilière est « par essence » un acte civil, même entre commerçants. Seule une exception légale très précise (loi de 1967 modifiée en 1970) peut la faire basculer dans le commerce, et cette exception ne s'appliquait pas ici. Résultat : la preuve testimoniale était irrecevable.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La décision de la Cour de cassation repose sur une lecture rigoureuse de l'article 632 du Code de commerce. Cet article énumère les actes considérés comme des actes de commerce : achats pour revente, opérations de banque, etc. La vente immobilière n'en fait pas partie, sauf une exception : depuis la loi du 13 juillet 1967 (modifiée le 9 juillet 1970), les ventes d'immeubles faites par des marchands de biens (professionnels de l'achat-revente immobilier) sont commerciales. Mais en dehors de ce cas particulier, la vente d'un immeuble reste un acte civil, quel que soit le statut des parties.
La Cour précise : « Hormis l'exception introduite dans l'article 632 du Code de commerce par la loi du 13 juillet 1967, modifiée par la loi du 9 juillet 1970, la vente immobilière, même conclue entre commerçants, demeure un acte civil. »
Cette qualification a une conséquence directe sur les règles de preuve. L'article 1341 du Code civil (dans sa version alors en vigueur) impose un écrit pour les contrats dont l'objet dépasse une certaine somme (aujourd'hui 1 500 €). L'article 1347 permet d'écarter cette règle s'il existe un « commencement de preuve par écrit » (un document émanant de la personne contestant l'acte, qui rend vraisemblable le fait allégué).
La cour d'appel avait estimé que les attestations et correspondances produites constituaient un commencement de preuve par écrit. Mais la Cour de cassation n'est pas de cet avis : un simple commencement de preuve ne suffit pas à prouver un acte authentique (acte notarié). En effet, l'acte authentique fait foi jusqu'à inscription de faux. Vouloir prouver le contraire de ce qui est écrit dans l'acte nécessite une preuve écrite, et non de simples témoignages.
Attention toutefois : la décision n'interdit pas totalement la preuve par témoins. Elle exige simplement que, pour contredire un acte authentique, il faut un écrit probant. Un commencement de preuve par écrit peut suffire si l'acte authentique n'est pas en cause (par exemple, pour prouver un accord oral sur un point non mentionné dans l'acte). Mais ici, la clause litigieuse était censée faire partie de l'acte, donc seule une preuve écrite pouvait l'établir.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Cette décision a des implications pratiques majeures pour tous les acteurs de l'immobilier.
Pour les propriétaires bailleurs : si vous vendez un immeuble à votre locataire commerçant, tout accord verbal est sans valeur. Par exemple, si vous lui promettez un droit de préférence pour l'achat du local voisin, sans l'écrire dans le bail ou dans un acte séparé, vous ne pourrez pas l'invoquer plus tard. En revanche, si l'acheteur vous avait fait une promesse verbale (ex : ne pas ouvrir une activité concurrente), vous ne pourrez pas l'obliger à la respecter sans un écrit signé.
Pour les acquéreurs : vous devez exiger que tout soit consigné dans l'acte authentique. Si le vendeur vous promet des travaux de rénovation ou une réduction de prix, faites-le inscrire. Sinon, vous n'aurez aucun recours.
Pour les professionnels de l'immobilier (agents, marchands de biens) : attention à ne pas vous fier aux accords verbaux. Même entre commerçants, la vente immobilière reste civile. Si vous êtes marchand de biens, vous bénéficiez de l'exception commerciale, mais seulement pour les ventes que vous réalisez dans le cadre de votre activité professionnelle. Pour une vente personnelle, vous êtes traité comme un simple particulier.
Exemple chiffré : à Pontoise, un commerçant achète un local 200 000 €. Le vendeur lui promet oralement de lui louer le parking attenant pour 100 €/mois. Un an après, le vendeur loue le parking à un tiers. Le commerçant ne peut rien faire, car la promesse n'est pas écrite dans l'acte de vente. Il aurait dû exiger une clause de bail ou une promesse de bail dans l'acte notarié.
Si vous êtes dans cette situation, vous devez agir vite. La prescription de l'action en nullité pour défaut d'écrit est de 5 ans. Mais le mieux est de prévenir : ne signez jamais un acte authentique sans avoir vérifié qu'il contient toutes vos promesses.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Faites rédiger un compromis de vente écrit avant tout acte authentique. Même entre proches, un écrit signé des deux parties (même sous seing privé) vaut mieux qu'un accord verbal. Ce compromis servira de preuve écrite.
- Exigez que toutes les clauses particulières soient mentionnées dans l'acte authentique : servitudes, restrictions d'usage, promesses de travaux, etc. Si le notaire refuse, demandez un avenant ou un acte séparé.
- Conservez tous les échanges écrits : courriers, emails, SMS. Même un email peut constituer un commencement de preuve par écrit. Mais attention : il doit émaner de la personne que vous voulez opposer (ex : un email du vendeur promettant une réduction).
- Consultez un avocat avant de signer si le montant est important ou si des clauses complexes sont en jeu. Un avocat spécialisé en droit immobilier vous évitera de vous fier à des promesses verbales qui ne vaudront rien devant un tribunal.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision de 1989 s'inscrit dans une jurisprudence constante. Déjà en 1978, la Cour de cassation avait jugé que la vente d'un immeuble par un commerçant à un autre commerçant est un acte civil (Cass. civ. 3e, 11 octobre 1978). Plus récemment, dans un arrêt du 13 janvier 2021 (n° 19-22.809), la Cour a rappelé que l'activité de marchand de biens est commerciale, mais que la vente d'un immeuble par un non-marchand reste civile, même si l'acheteur est un commerçant.
La tendance est donc claire : les juges protègent la sécurité juridique des transactions immobilières en exigeant un écrit. L'exception pour les marchands de biens est strictement interprétée. Pour l'avenir, cette règle pourrait être renforcée par la digitalisation des actes notariés, qui rend la preuve écrite encore plus fiable.
undefined, c'est que la règle s'applique aussi aux baux commerciaux. Même si le bail commercial est un acte de commerce (car il porte sur un fonds de commerce), la cession de bail ou la vente du droit au bail peut être requalifiée en acte civil si elle est accessoire à une vente immobilière. Attention donc aux montages complexes.
Questions fréquentes
Un accord verbal pour une vente immobilière est-il valable ?
Non, il est juridiquement inexistant en cas de contestation. Sans écrit, vous ne pouvez pas prouver l'accord devant un tribunal. La vente immobilière doit être constatée par un acte authentique ou, à défaut, par un écrit sous seing privé.
Puis-je prouver un accord oral avec des témoins ?
En principe non, car la vente immobilière est un acte civil. Les témoignages ne sont admis que s'il existe un commencement de preuve par écrit (un document écrit émanant de la partie adverse). Sans cela, les témoins ne suffisent pas.
Quels sont les délais pour agir si je n'ai pas d'écrit ?
Vous avez 5 ans à compter de la signature de l'acte pour demander la nullité de la vente pour défaut d'écrit. Mais il est préférable de consulter un avocat dès les premiers signes de litige.
Que faire si l'acte authentique contient une erreur ou une omission ?
Vous pouvez demander une rectification amiable au notaire. Si le vendeur refuse, vous devrez saisir le tribunal judiciaire. La preuve de l'erreur devra être rapportée par écrit (courriers, projets d'acte antérieurs).
Cette règle s'applique-t-elle aux ventes entre particuliers ?
Oui, et même plus strictement. Entre particuliers, la vente immobilière est toujours un acte civil. Les règles de preuve sont les mêmes.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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