Décision de référence : cc • N° 18-85.820 • 2019-10-23 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes propriétaire d'un appartement à Bastia que vous louez à un couple. Un jour, vous découvrez que votre locataire a monté une escroquerie immobilière et a placé l'argent volé sur une assurance-vie ou un compte bancaire à son nom. Vous portez plainte, le parquet ouvre une information judiciaire. Vous vous dites : « Je vais récupérer mon argent, c'est le produit de l'escroquerie, il est à moi. » Mais la justice vous oppose une fin de non-recevoir : vous n'êtes pas propriétaire de ces fonds, et si le mis en examen est en liquidation judiciaire, vous ne pouvez pas obtenir la restitution avant le procès.
C'est exactement ce que la Cour de cassation a tranché dans son arrêt du 23 octobre 2019 (n° 18-85.820). Une décision qui paraît contre-intuitive, mais qui repose sur une logique juridique précise. Qui peut alors réclamer ces sommes ? Et comment faire valoir vos droits ?
Dans cet article, je vais vous expliquer pas à pas le raisonnement des juges, ce que cette décision change concrètement pour vous, et vous donner des conseils pratiques pour éviter de vous retrouver dans cette situation. Car à Bastia comme ailleurs, mieux vaut prévenir que guérir.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
L'affaire commence à Lille, mais elle aurait tout aussi bien pu se dérouler à Bastia ou Lucciana. Un promoteur immobilier, appelons-le M. X, propose à des investisseurs d'acheter des biens à rénover. Les victimes versent des sommes importantes, parfois plusieurs centaines de milliers d'euros. Mais M. X détourne les fonds : il les dépose sur son compte bancaire personnel, souscrit des contrats d'assurance-vie au nom de son épouse et de ses enfants, et achète même un bien immobilier au nom de ses beaux-parents. Bref, une escroquerie classique (détournement de fonds par abus de confiance et escroquerie).
Les victimes portent plainte. Une information judiciaire est ouverte. En parallèle, M. X est placé en liquidation judiciaire par le tribunal de commerce de Lille le 26 mai 2015. Les victimes, constituées parties civiles, demandent alors au juge d'instruction la restitution des fonds saisis sur les comptes et les assurances-vie. Leur argument : ces fonds sont le produit de l'infraction, ils nous appartiennent.
Le juge d'instruction refuse. Les parties civiles font appel devant la chambre de l'instruction, qui confirme le refus. La Cour de cassation est alors saisie. Et le 23 octobre 2019, elle rejette le pourvoi des victimes. Pourquoi ? Parce que, selon la loi, la victime d'une escroquerie ou d'un abus de confiance n'est pas considérée comme propriétaire des fonds qui en sont le produit au sens de l'article 99, alinéa 4, du code de procédure pénale (CPP). undefined, ce n'est pas parce que l'argent a été volé que la victime en est juridiquement propriétaire dans la procédure pénale.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
Pour comprendre cette décision, il faut plonger dans l'article 99 du CPP. Cet article prévoit que, pendant l'enquête, les biens saisis peuvent être restitués à leur propriétaire si celui-ci en fait la demande. Mais attention : le propriétaire doit être celui qui détient un droit de propriété sur le bien au sens civil, c'est-à-dire qu'il doit pouvoir prouver qu'il en est le légitime propriétaire. Or, dans le cas d'une escroquerie ou d'un abus de confiance, la Cour de cassation considère que la propriété des fonds a été transférée au fraudeur au moment de la remise volontaire. undefined quand une victime verse de l'argent à un escroc, elle lui transfère la propriété des fonds, même si ce transfert est vicié par le dol (le mensonge).
Alors, comment la victime peut-elle récupérer son argent ? Par une action civile en responsabilité (article 1240 du Code civil) ou par une action en revendication de propriété, mais pas dans le cadre de la restitution pénale. undefined, c'est que le droit pénal et le droit civil ont des logiques différentes. Le pénal punit, le civil répare. Ici, la victime doit attendre la condamnation définitive du fraudeur et se constituer partie civile pour obtenir des dommages et intérêts. Mais si le fraudeur est en liquidation judiciaire, comme c'était le cas, la confiscation des biens (mesure pénale) prime sur la restitution. Pourquoi ? Parce que la confiscation n'est pas une action en paiement, elle ne vise pas à rembourser les victimes mais à priver le condamné des fruits de son crime.
Les juges ont donc retenu deux obstacles : d'une part, la partie civile ne peut revendiquer la propriété des fonds ; d'autre part, la liquidation judiciaire du mis en examen fait obstacle à toute restitution au stade de l'information. La décision s'inscrit dans une jurisprudence constante : la victime d'une infraction n'est pas propriétaire des fonds au sens de l'article 99, alinéa 4, du CPP (Crim. 10 mai 2007, n° 06-88.449).
Ce que ça change pour vous — concrètement
Si vous êtes propriétaire bailleur à Lucciana et que votre locataire détourne les loyers que vous lui avez confiés pour les placer sur son assurance-vie, vous ne pourrez pas demander la restitution de ces sommes pendant l'enquête. Vous devrez attendre le jugement et espérer que le fraudeur ait encore des biens saisissables. Mais attention : si le fraudeur est en liquidation judiciaire, vous serez simple créancier, et la confiscation pénale passera avant vous.
Prenons un exemple chiffré : vous avez versé 50 000 € à un promoteur à Bastia pour un projet de rénovation qui n'a jamais vu le jour. Le promoteur place cet argent sur un compte à son nom. Vous portez plainte. Le juge d'instruction saisit le compte. Vous demandez la restitution : refus. Vous devrez attendre le procès, puis vous constituer partie civile pour obtenir des dommages et intérêts. Si le promoteur est en liquidation, vous serez classé parmi les créanciers chirographaires (sans garantie), et vous ne récupérerez qu'une fraction, voire rien.
Pour le locataire, la situation est différente : si vous êtes victime d'une escroquerie de la part de votre bailleur (par exemple, un dépôt de garantie détourné), vous êtes dans la même situation que ci-dessus. En revanche, si vous êtes un copropriétaire et que le syndic a détourné les fonds du syndicat, la copropriété peut agir en justice, mais la restitution des fonds saisis sera bloquée par la même jurisprudence.
Alors, comment réagir ? D'abord, ne tardez pas à agir. Plus vite vous portez plainte, plus vite les fonds peuvent être saisis et gelés. Ensuite, envisagez une action civile parallèle : une assignation au fond devant le tribunal judiciaire pour obtenir la restitution sur le fondement de l'enrichissement injustifié ou de la répétition de l'indu (article 1302 du Code civil). Mais méfiez-vous : en cas de liquidation judiciaire, le passif est figé, et vous devez déclarer votre créance au mandataire judiciaire dans les délais (2 mois à compter de la publication du jugement d'ouverture).
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Vérifiez toujours la solvabilité et l'honnêteté de votre cocontractant. Avant de verser des fonds importants, demandez des références, consultez le registre du commerce, et exigez des garanties (caution bancaire, garantie financière pour les promoteurs). À Bastia, un promoteur sérieux doit pouvoir justifier d'une garantie de livraison.
- Évitez les virements sur des comptes personnels. Exigez que les fonds soient versés sur un compte professionnel dédié ou sur un compte séquestre. En cas de litige, il sera plus facile de tracer les fonds et de prouver leur origine.
- En cas de soupçon, agissez vite. Dès les premiers signes de détournement, portez plainte et informez le juge d'instruction de l'existence d'assurances-vie ou de comptes à l'étranger. Les délais de prescription (6 ans en matière civile pour les actions en responsabilité contractuelle) courent vite.
- Consultez un avocat spécialisé. Un avocat en droit immobilier et pénal pourra vous conseiller sur la meilleure stratégie : action pénale, action civile, déclaration de créance. Une consultation précoce peut vous éviter des années de procédure.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
La Cour de cassation confirme ici une jurisprudence bien établie. Dans un arrêt du 10 mai 2007 (n° 06-88.449), elle avait déjà jugé que la victime d'un abus de confiance ne peut revendiquer la propriété des fonds au sens de l'article 99 du CPP. Cette position est constante : la remise volontaire des fonds, même viciée, transfère la propriété. Toutefois, certaines décisions récentes ouvrent des brèches. Par exemple, en matière de blanchiment, la Cour de cassation a admis que les fonds saisis peuvent être restitués à la partie civile si celle-ci prouve qu'elle en est le véritable propriétaire (Crim. 6 mars 2019, n° 18-82.640). Mais attention : ce n'est pas le cas pour l'escroquerie simple.
La tendance des tribunaux est donc stricte : la restitution pénale est réservée aux propriétaires au sens civil, et la liquidation judiciaire bloque toute demande. Pour l'avenir, on peut espérer une évolution législative, mais en attendant, la prudence est de mise.
Questions fréquentes
Puis-je récupérer mon argent si le fraudeur n'est pas en liquidation judiciaire ?
Oui, mais pas par la voie de la restitution pénale. Vous devez attendre la condamnation et vous constituer partie civile. Si le fraudeur a des biens, vous pourrez obtenir des dommages et intérêts. Mais si les fonds saisis sont confisqués, ils reviennent à l'État (sauf décision contraire du juge).
Que faire si j'ai déjà versé de l'argent à un promoteur suspect à Bastia ?
Portez plainte immédiatement et faites opposition sur les comptes bancaires et assurances-vie. Consultez un avocat pour savoir si une action civile en référé est possible pour bloquer les fonds.
Quel est le délai pour déclarer ma créance en cas de liquidation judiciaire ?
Vous avez 2 mois à compter de la publication du jugement d'ouverture de la liquidation au Bodacc (Bulletin officiel des annonces civiles et commerciales). Passé ce délai, votre créance est forclose.
Puis-je demander la confiscation des biens du fraudeur à mon profit ?
Non, la confiscation profite à l'État. Vous ne pouvez que demander des dommages et intérêts, mais si le fraudeur est insolvable, vous ne serez pas payé.
L'assurance-vie du fraudeur peut-elle être saisie pour me rembourser ?
Oui, mais seulement après condamnation définitive, et sous réserve des droits des tiers (bénéficiaires de l'assurance-vie). La procédure est complexe.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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