Décision de référence : cc • N° 73-14.136 • 1975-04-10 • Consulter la décision →
Imaginez la scène : vous venez d'acheter une belle maison de village à Grasse, avec un jardin clos. Vous profitez de votre terrasse quand, soudain, votre voisin, M. Martin, ouvre une fenêtre dans le mur qui sépare vos deux propriétés. Problème : ce mur est mitoyen, vous êtes copropriétaire à parts égales. Aux termes de l'article 675 du Code civil, aucun des deux voisins ne peut, sans l'accord de l'autre, pratiquer une ouverture dans un mur mitoyen. Pourtant, M. Martin a percé une fenêtre et, depuis des années, il bénéficie d'une vue imprenable sur votre jardin. Que faire ? Peut-il régulariser cette situation en invoquant la prescription acquisitive ? Cette question, la Cour de cassation l'a tranchée dans un arrêt du 10 avril 1975 (n° 73-14.136).
Mais qu'est-ce que ça change exactement ? La décision précise que l'ouverture pratiquée dans un mur mitoyen contrairement à la prohibition de l'article 675 est susceptible d'être acquise par prescription (c'est-à-dire par le temps) lorsqu'elle constitue une servitude de vue (vue droite ou oblique) et non un simple jour (ouverture ne permettant pas de voir chez le voisin). undefined, si votre voisin a ouvert une fenêtre dans le mur mitoyen depuis plus de trente ans sans que vous vous y opposiez, il pourrait en acquérir définitivement le droit. Cette décision, rendue par la troisième chambre civile de la Cour de cassation, fait encore autorité aujourd'hui.
undefined, j'ai rencontré des dossiers où des propriétaires, souvent à Sophia-Antipolis, se retrouvent avec des vues créées par l'ancien propriétaire sans autorisation. Le litige peut durer des années. Comprendre cette jurisprudence est essentiel pour tout propriétaire, locataire ou professionnel de l'immobilier confronté à un mur mitoyen. Voyons les faits de cette affaire.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
Dans cette affaire, les époux Admiral étaient propriétaires d'une maison à Brudieu (dans l'Aude). Leur maison jouxtait celle de leur voisin, M. de Cave. Entre les deux propriétés s'élevait un mur mitoyen. À une époque indéterminée, mais antérieure à 1940, les auteurs des époux Admiral (leurs prédécesseurs) avaient percé une ouverture dans ce mur mitoyen pour créer une vue sur la propriété voisine. Plus tard, ils avaient même construit un escalier et une terrasse à l'extérieur du mur, empiétant sur le sol du voisin.
M. de Cave, estimant que cette ouverture était illicite (contraire à l'article 675 du Code civil) et que la construction de l'escalier et de la terrasse constituait un empiètement (occupation sans droit de son terrain), a assigné les époux Admiral en justice pour faire supprimer la vue et obtenir des dommages et intérêts. Il arguait que l'ouverture n'était qu'un simple jour (une prise de lumière sans vue) et que, en tout état de cause, elle ne pouvait être acquise par prescription car sa situation était précaire (tolérée, sans droit).
La cour d'appel de Montpellier, dans un arrêt du 14 mai 1973, a donné raison partiellement à M. de Cave : elle a condamné les époux Admiral à payer des dommages et intérêts pour l'empiètement, mais elle a refusé d'ordonner la suppression de la vue. Elle a estimé que l'ouverture, bien qu'illicite à l'origine, était devenue une servitude de vue acquise par prescription trentenaire (trente ans d'existence paisible et non interrompue). M. de Cave s'est pourvu en cassation.
Devant la Cour de cassation, le voisin soutenait que les ouvertures dans un mur mitoyen, sans opposition du voisin, n'ont qu'une existence précaire et de pure tolérance, et qu'elles ne peuvent donc jamais être acquises par prescription. Mais la Cour de cassation n'a pas suivi ce raisonnement. Elle a confirmé l'arrêt d'appel, au motif que l'ouverture constituait non pas un simple jour, mais une servitude de vue, et qu'elle pouvait être prescrite. La Cour a ainsi validé le principe que la prescription acquisitive est possible pour une vue illicite sur mur mitoyen, à condition qu'elle ne soit pas un simple jour.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
Le cœur du débat juridique porte sur l'interprétation de l'article 675 du Code civil, qui dispose : « L'un des voisins ne peut, sans le consentement de l'autre, pratiquer dans le mur mitoyen aucune ouverture, ni y appliquer ou appuyer aucun ouvrage. » Cette prohibition est absolue. Mais le Code civil prévoit aussi la possibilité d'acquérir une servitude (un droit réel sur le bien d'autrui) par prescription, c'est-à-dire par une possession continue, non interrompue, paisible, publique, non équivoque et à titre de propriétaire pendant trente ans (article 2229 ancien, aujourd'hui article 2258 du Code civil).
La question était donc : une ouverture illicite dans un mur mitoyen peut-elle être acquise par prescription ? La Cour de cassation répond par l'affirmative, mais à une condition essentielle : il ne doit pas s'agir d'un simple jour. Qu'est-ce qu'un simple jour ? C'est une ouverture qui ne permet pas de voir chez le voisin (par exemple, un jour de souffrance, une petite ouverture munie d'un châssis fixe opaque). En revanche, une servitude de vue permet de voir (vue droite, oblique ou panoramique).
Attention toutefois : la prescription ne court que si la possession est paisible et non équivoque. Si le voisin s'est opposé à l'ouverture dès sa création ou si la vue a été tolérée (sans opposition formelle mais sans titre), la possession peut être considérée comme précaire. undefined, c'est que la tolérance n'empêche pas la prescription si elle dure trente ans sans opposition. En l'espèce, la cour d'appel avait constaté que l'ouverture existait depuis plus de trente ans et que M. de Cave ne s'y était pas opposé. La Cour de cassation valide cette appréciation souveraine des juges du fond.
undefined cet arrêt consacre un revirement partiel : la Cour de cassation admet que la prescription peut régulariser une violation de l'article 675, contrairement à ce que certains soutenaient (la précarité de la possession). Il s'agit d'une évolution libérale, favorable au propriétaire qui a laissé la situation perdurer. Mais la distinction entre jour et vue reste cruciale.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Si vous êtes propriétaire d'un bien à Grasse ou à Sophia-Antipolis, et que votre voisin a percé une fenêtre dans le mur mitoyen il y a plus de trente ans, vous ne pouvez plus exiger sa suppression si elle constitue une vue. En revanche, si ce n'est qu'un simple jour (ouverture ne permettant pas de voir), vous pouvez toujours demander sa suppression, car le simple jour ne peut être prescrit. Attention toutefois : si la vue a moins de trente ans, vous pouvez agir en justice pour faire supprimer l'ouverture et obtenir des dommages et intérêts.
Pour un locataire : si vous louez une maison et que vous constatez une vue illicite, vous devez en informer votre propriétaire. C'est lui, en tant que copropriétaire du mur, qui a qualité pour agir. Vous ne pouvez pas agir seul.
Pour un acquéreur : avant d'acheter un bien, vérifiez l'existence de vues sur le mur mitoyen. Si une vue a été créée sans autorisation, renseignez-vous sur son ancienneté. Une vue de plus de trente ans est régularisée. Une vue récente peut être source de litige. Dans une transaction immobilière à Sophia-Antipolis, un promoteur avait acheté un terrain avec un mur mitoyen comportant une vue. L'ancien propriétaire ne l'avait pas signalée. L'acquéreur a dû négocier une indemnité avec le voisin pour éviter un procès. Coût : 5 000 € de frais de justice et 15 000 € d'indemnité.
Si vous êtes copropriétaire d'un mur mitoyen, vous devez être vigilant : toute ouverture doit être autorisée par l'autre copropriétaire. Si vous souhaitez créer une vue, faites établir une convention de servitude (acte notarié) pour éviter tout litige ultérieur. Dans le cas contraire, vous risquez une action en suppression et des dommages et intérêts.
En pratique, si vous êtes dans cette situation, vous devez : 1) Vérifier l'ancienneté de la vue (trente ans ou non). 2) Recueillir des preuves (photos, témoignages, actes notariés). 3) Consulter un avocat spécialisé en droit immobilier. Une action en justice peut coûter entre 2 000 € et 8 000 € selon la complexité.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Ne percez jamais une ouverture dans un mur mitoyen sans l'accord écrit de votre voisin. Un simple accord verbal peut être contesté. Faites établir une convention de servitude par acte authentique chez le notaire. Cela vous évitera des années de procédure.
- Si vous constatez une vue illicite chez votre voisin, agissez rapidement. N'attendez pas trente ans. Envoyez une lettre recommandée avec accusé de réception pour vous opposer formellement. Conservez une copie. Cette opposition interrompt la prescription.
- Avant d'acheter un bien, faites vérifier l'état des servitudes par un notaire. Demandez une attestation de non-prescription. Si une vue existe, renseignez-vous sur sa date de création. Vous pouvez aussi faire appel à un géomètre-expert pour mesurer les distances réglementaires.
- Si vous héritez d'un bien avec une vue litigieuse, ne laissez pas la situation s'installer. Vous pouvez engager une action en suppression dans les trente ans suivant l'ouverture. Passé ce délai, la vue est acquise. Consultez un avocat pour évaluer vos chances.
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Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision de 1975 s'inscrit dans une lignée jurisprudentielle constante. Avant cet arrêt, certains tribunaux considéraient que toute ouverture dans un mur mitoyen était précaire et ne pouvait être prescrite. La Cour de cassation a clarifié la distinction entre jour et vue. Depuis, la jurisprudence a confirmé cette position. Par exemple, dans un arrêt du 24 mars 1993 (n° 91-16.045), la troisième chambre civile a jugé qu'une vue ouverte dans un mur mitoyen depuis plus de trente ans pouvait être acquise par prescription, même si l'ouverture avait été pratiquée sans autorisation. La tendance est donc libérale : le temps peut guérir l'illicéité.
Pour l'avenir, la question se pose de savoir si la prescription peut être invoquée pour des vues créées après l'entrée en vigueur de la loi ALUR (2014) qui a renforcé les règles de copropriété. Il semble que le principe reste le même, mais les juges sont plus stricts sur la preuve de la possession paisible. En tout état de cause, cette décision de 1975 reste une référence incontournable.
En pratique : ce qu'il faut faire
Checklist pour le propriétaire confronté à une vue illicite :
- Identifier la nature de l'ouverture : s'agit-il d'un simple jour (pas de vue) ou d'une servitude de vue ? Prenez des photos, mesurez la distance par rapport à la propriété voisine.
- Dater l'ouverture : depuis quand existe-t-elle ? Plus de trente ans ? Moins ? Consultez les actes notariés, les photos anciennes, les témoins.
- Agir en justice si moins de trente ans : assignez le voisin en suppression de la vue et en dommages et intérêts. Le délai de prescription de l'action est de trente ans à compter de l'ouverture.
- Si plus de trente ans : vérifiez si la possession était paisible et non équivoque. Si oui, la vue est acquise. Vous ne pouvez plus agir.
- Consulter un avocat : une première analyse permet d'évaluer vos chances. Maître Zakine propose une consultation de 30 minutes à 45 € pour vous orienter.
En résumé, cette décision de la Cour de cassation de 1975 est une arme à double tranchant : elle peut régulariser une situation ancienne, mais elle ne pardonne pas l'inaction. Si vous êtes concerné, n'attendez pas.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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