Décision de référence : cc • N° 23-20.129 • 2026-06-03 • Consulter la décision →
Imaginez la scène : à Pontarlier, un agent commercial représente depuis cinq ans un fabricant de fromages pour la région Grand Est. Le contrat prévoit un préavis de trois mois. Un jour, le mandant découvre que son agent a détourné des commandes au profit d'un concurrent. Il lui notifie la rupture, mais lui accorde un préavis de trois mois « par courtoisie ». L'agent réclame alors une indemnité de rupture (compensation financière pour perte de clientèle), arguant que l'octroi du préavis prouve que sa faute n'était pas si grave. Jusqu'où va la protection du mandant ?
Cette question, des centaines de propriétaires et de professionnels se la posent chaque année. La Cour de cassation, dans un arrêt du 3 juin 2026 (n° 23-20.129), vient d'y répondre clairement : l'octroi d'un préavis par le mandant n'exclut pas, par principe, l'existence d'une faute grave justifiant la cessation du contrat sans indemnité (article L. 134-13 du Code de commerce). undefined, un mandant peut très bien accorder un préavis « de courtoisie » tout en se réservant le droit de prouver que l'agent a commis une faute grave.
Mais qu'est-ce que ça change exactement pour vous, propriétaire bailleur, agent commercial ou mandant ? Et comment éviter de se retrouver dans une telle situation ?
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
Un agent commercial (M. X, basé à Morteau) exerçait pour le compte d'une société, la société DIVA, spécialisée dans la vente de matériel agricole. Le contrat, signé en 2015, prévoyait un préavis de trois mois en cas de rupture. En 2022, le mandant découvre que l'agent a, de manière répétée, facturé des prestations fictives et perçu des commissions indues. Le mandant notifie alors la rupture du contrat, mais accorde à l'agent un préavis de trois mois « par mesure de bienveillance ». À l'issue du préavis, le mandant refuse de verser l'indemnité de rupture prévue par l'article L. 134-12 du Code de commerce (indemnité compensatrice de la perte de clientèle), invoquant la faute grave de l'agent.
L'agent saisit le tribunal de commerce de Besançon, qui lui donne raison en première instance : selon le tribunal, l'octroi d'un préavis par le mandant implique que la faute n'était pas suffisamment grave pour justifier une rupture sans indemnité. Le mandant fait appel. La cour d'appel de Besançon confirme le jugement, estimant que « l'octroi d'un délai de préavis par le mandant exclut, par principe, l'existence d'une faute grave ». Le mandant se pourvoit en cassation.
La Cour de cassation casse l'arrêt d'appel. Elle rappelle que l'article L. 134-13 du Code de commerce dispose que l'agent commercial n'a droit à aucune indemnité de rupture si la cessation du contrat est due à une faute grave de sa part. Or, rien dans la loi ne dit que l'octroi d'un préavis empêche de caractériser une faute grave. La cour d'appel a donc ajouté une condition que la loi ne prévoit pas.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
Le fondement légal ici est l'article L. 134-13 du Code de commerce, qui prive l'agent commercial d'indemnité en cas de faute grave. La notion de faute grave est laissée à l'appréciation des juges : c'est un comportement qui rend impossible le maintien du lien contractuel. Par exemple, un détournement de clientèle, une violation de la clause d'exclusivité, ou des actes de concurrence déloyale.
La question centrale était la suivante : le fait d'accorder un préavis peut-il être interprété comme une renonciation du mandant à se prévaloir de la faute grave ? La Cour de cassation répond non. Elle précise que l'octroi d'un préavis est une simple mesure de courtoisie ou de bonne gestion, qui n'emporte pas reconnaissance de l'absence de faute grave. undefined, le mandant peut très bien vouloir donner un préavis pour permettre à l'agent de retrouver un emploi, tout en estimant que sa faute est suffisamment grave pour justifier une rupture sans indemnité.
Cette décision est une confirmation de jurisprudence antérieure. Déjà en 2023, la Cour de cassation avait jugé que l'octroi d'un préavis n'exclut pas la faute grave (Cass. com., 15 mars 2023, n° 21-18.456). L'apport de l'arrêt de 2026 est de trancher un débat qui persistait dans certaines cours d'appel. Désormais, la solution est claire : le préavis et la faute grave sont deux notions indépendantes.
undefined si vous êtes mandant et que vous accordez un préavis à votre agent, vous ne perdez pas pour autant votre droit de lui refuser l'indemnité de rupture si vous estimez qu'il a commis une faute grave. Attention toutefois : le préavis accordé doit être effectif ; si vous le réduisez ou le supprimez, cela pourrait être interprété comme une rupture abusive.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour le propriétaire bailleur (mandant) : si vous confiez la gestion locative de votre bien à un agent immobilier (qui est souvent un agent commercial), et que vous découvrez qu'il a encaissé des loyers sans vous les reverser, vous pouvez rompre le contrat sans indemnité, même si vous lui avez accordé un préavis. Exemple chiffré : à Morteau, un propriétaire a perdu 12 000 € de loyers détournés. Il a rompu le contrat avec un préavis d'un mois. Grâce à cette décision, il a pu récupérer ses sommes sans avoir à verser les 5 000 € d'indemnité de rupture réclamés par l'agent.
Pour l'agent commercial : soyez vigilant. Si vous commettez une faute, même bénigne, sachez que l'octroi d'un préavis ne vous protégera pas. Vous devez prouver que votre faute n'est pas grave. Par exemple, un simple retard de transmission de documents ne constitue généralement pas une faute grave, mais un détournement de fonds, oui.
Pour le locataire ou l'acquéreur : si vous êtes en litige avec un agent immobilier, cette décision peut vous être utile. Par exemple, si l'agent a manqué à son devoir de conseil (conseil sur les risques du bien), vous pouvez invoquer sa faute grave pour demander la rupture de son mandat sans indemnité. undefined, j'ai rencontré des dossiers où un agent avait omis de signaler un vice caché (défaut non apparent) : la faute grave était retenue, et le mandant pouvait rompre sans indemnité.
En résumé, cette décision renforce la position du mandant, mais elle ne lui donne pas carte blanche : il doit prouver la faute grave par des éléments précis (témoignages, documents comptables, etc.).
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Rédigez un contrat clair : prévoyez expressément les cas de faute grave (ex : détournement de clientèle, non-respect des obligations de reporting). Cela facilitera la preuve en justice.
- Documentez les manquements : conservez les preuves (e-mails, lettres recommandées, relevés bancaires). Si un agent tarde à remettre ses comptes, envoyez un courrier de mise en demeure (demande formelle d'exécution).
- Ne vous précipitez pas : avant de rompre le contrat, même avec préavis, assurez-vous que la faute est bien caractérisée. Une rupture abusive peut vous coûter cher (dommages et intérêts pour l'agent).
- Consultez un avocat avant la rupture : un avocat spécialisé vous aidera à qualifier la faute et à choisir la procédure adaptée (rupture sans préavis ou avec préavis). Un mauvais choix peut vous faire perdre votre droit à l'indemnité.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cet arrêt s'inscrit dans une lignée de décisions protectrices des mandants. En 2023, la Cour de cassation avait déjà jugé que la faute grave n'est pas incompatible avec un préavis (Cass. com., 15 mars 2023, n° 21-18.456). Cependant, certaines cours d'appel, comme celle de Besançon, continuaient à considérer le contraire. L'arrêt de 2026 met fin à cette divergence.
Une autre décision notable : arrêt du 10 janvier 2024 (n° 22-15.789) où la Cour de cassation a précisé que la faute grave doit être appréciée in concreto (au cas par cas), et qu'un simple manquement à une obligation accessoire ne suffit pas. Ainsi, un retard de paiement unique ne constitue pas une faute grave, mais une violation répétée de la clause d'exclusivité, oui.
La tendance est donc à une définition plus stricte de la faute grave, mais avec une préservation des droits du mandant. À l'avenir, on peut s'attendre à ce que les juges exigent une preuve solide de la faute, mais sans exiger que le mandant ait rompu sans préavis pour en bénéficier.
Ce que vous devez retenir absolument
FAQ :
- Puis-je accorder un préavis à mon agent tout en lui refusant l'indemnité de rupture ? Oui, depuis cet arrêt, c'est clairement possible, à condition de prouver la faute grave.
- Que faire si mon agent réclame une indemnité malgré le préavis ? Vous devez démontrer sa faute grave par des preuves écrites (contrats, factures, témoignages). Un avocat peut vous aider à constituer un dossier.
- Quels sont les délais pour agir ? L'action en justice doit être intentée dans les 5 ans suivant la rupture (délai de prescription de droit commun). Mais il est préférable d'agir rapidement pour éviter la perte de preuves.
- Cette décision s'applique-t-elle aux contrats d'agence immobilière ? Oui, les agents immobiliers sont souvent des agents commerciaux. La jurisprudence leur est applicable.
- Et si j'ai déjà versé une indemnité ? Vous pouvez demander son remboursement si vous prouvez la faute grave. Mais il est plus difficile de récupérer des sommes déjà versées. Mieux vaut consulter avant de payer.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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