Décision de référence : cc • N° 85-16.352 • 1987-02-10 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes propriétaire d'une cressonnière à Douarnenez, exploitez cette culture depuis des années, et soudain, l'eau vient à manquer. Les bassins s'assèchent, les plantes jaunissent, votre récolte est compromise. De l'autre côté de la clôture, une gravière pompe l'eau pour extraire du sable. Qui est responsable ? Et surtout, qui paie ? Chaque propriétaire se pose cette question quand un voisin cause un dommage. La réponse tient dans un arrêt de la Cour de cassation du 10 février 1987, qui a tranché un litige emblématique entre un exploitant de gravière et des cressiculteurs. Cette décision, toujours d'actualité, clarifie le rôle de l'assurance responsabilité civile face aux troubles de voisinage.
En droit français, le trouble anormal de voisinage permet à une victime d'obtenir réparation sans avoir à prouver une faute. Il suffit que le dommage excède les inconvénients ordinaires du voisinage. Mais quand une assurance garantit les conséquences d'« accidents », jusqu'où va sa couverture ? L'assureur peut-il refuser d'indemniser au motif que le dommage est dû à une faute de son assuré ? C'est précisément ce que la Cour de cassation a dû clarifier dans cette affaire.
L'arrêt du 10 février 1987 pose un principe fort : sauf exclusion formelle et limitée dans le contrat, l'assureur doit prendre en charge les dommages causés par la faute de l'assuré, y compris les troubles de voisinage. Une décision qui fait encore jurisprudence aujourd'hui, et que tout propriétaire ou professionnel de l'immobilier devrait connaître.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
M. X, exploitant d'une gravière à Quimper, creuse et pompe l'eau de sa carrière depuis des années. De l'autre côté de la route, la société Les Gravières modernes exploite des cressonnières. L'eau, indispensable à la culture du cresson, provient de la nappe phréatique. Or, en creusant toujours plus profond, M. X pompe l'eau qui alimente les bassins voisins. Résultat : les cressonnières s'assèchent, la production chute de 30 %, et les propriétaires subissent un préjudice économique important. Ils assignent l'exploitant de la gravière en justice pour trouble anormal de voisinage, et appellent en garantie son assureur, la compagnie d'assurances.
Le tribunal de première instance donne raison aux cressiculteurs : il condamne l'exploitant à les indemniser. Mais l'assureur refuse de payer, arguant que le dommage n'est pas un « accident » au sens du contrat. Pour lui, l'assèchement progressif des cressonnières n'est ni soudain, ni imprévu, ni extérieur à la chose endommagée. Il invoque une clause d'exclusion. La cour d'appel de Rennes le suit et met l'assureur hors de cause, laissant l'exploitant seul débiteur. Ce dernier se pourvoit en cassation.
La Cour de cassation casse l'arrêt d'appel. Elle rappelle que l'article L. 113-1 du Code des assurances impose à l'assureur de garantir les dommages causés par la faute de l'assuré, sauf exclusion formelle et limitée. Or, la police d'assurance couvrait les « accidents », définis comme des événements soudains, imprévus et extérieurs. La cour d'appel n'a pas caractérisé en quoi l'assèchement ne répondait pas à ces trois critères. Elle a donc violé la loi. L'affaire est renvoyée devant une autre cour d'appel.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation s'appuie sur l'article L. 113-1 du Code des assurances, qui dispose que « les pertes et dommages occasionnés par cas fortuit ou causés par la faute de l'assuré sont à la charge de l'assureur, sauf exclusion formelle et limitée contenue dans la police ». En d'autres termes, l'assureur ne peut refuser sa garantie au motif que le sinistre résulte d'une faute de son client, à moins que le contrat ne l'exclue de manière très claire et précise.
Dans cette affaire, le contrat d'assurance responsabilité civile garantissait les conséquences des « accidents ». La question était de savoir si l'assèchement progressif des cressonnières pouvait être qualifié d'accident. La cour d'appel avait répondu non, sans démontrer que le phénomène n'était ni soudain, ni imprévu, ni extérieur à la chose endommagée. La Cour de cassation lui reproche cette absence de motivation. Elle rappelle que tout dommage, même causé par une faute, est un accident au sens de la police, dès lors qu'il remplit les trois conditions contractuelles.
Ce raisonnement confirme une jurisprudence constante : l'assureur ne peut pas invoquer la faute de l'assuré comme cause d'exclusion, sauf clause expresse. Il doit prouver que le sinistre ne correspond pas à la définition contractuelle de l'accident. Ici, la cour d'appel n'a pas fait ce travail. La cassation est donc logique.
La décision clarifie également la notion de trouble de voisinage. Les juges du fond doivent caractériser l'existence d'un trouble excédant les inconvénients normaux du voisinage. En l'espèce, l'assèchement d'une cressonnière par pompage excessif constitue un tel trouble. La responsabilité de l'exploitant est engagée, et son assurance doit couvrir.
Qu'est-ce que cela signifie pour vous ? Si votre voisin cause un dommage à votre propriété (infiltrations, affaissement, perte de récolte), vous pouvez agir directement contre son assureur, même si le dommage résulte d'une négligence. L'assureur ne pourra refuser sa garantie que si le contrat le prévoit clairement.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Cette décision a des implications directes pour les propriétaires, les locataires et les professionnels de l'immobilier. Voici ce que vous devez retenir.
Pour le propriétaire victime d'un trouble de voisinage : Vous pouvez réclamer réparation à votre voisin et à son assureur. Si votre voisin a creusé une piscine qui provoque des infiltrations chez vous, ou si son activité industrielle pollue votre terrain, son assurance responsabilité civile doit vous indemniser, sauf exclusion contractuelle. Par exemple, à Quimper, un propriétaire dont le sous-sol s'affaisse à cause d'une carrière voisine peut obtenir jusqu'à 50 000 € de dommages-intérêts, couverts par l'assurance.
Pour l'exploitant ou l'entrepreneur : Votre assurance responsabilité civile couvre les dommages causés à autrui, même si vous êtes en faute. Ne laissez pas votre assureur vous dire le contraire. En cas de litige, il devra prouver que le sinistre n'est pas un accident au sens de votre contrat. Par exemple, si vous êtes un artisan et que vos travaux endommagent le mur mitoyen, votre assureur doit prendre en charge les réparations.
Pour le locataire : Vous êtes responsable des troubles que vous causez à vos voisins. Votre assurance habitation (responsabilité civile locative) couvre ces dommages. Si vous inondez l'appartement du dessous, votre assureur ne peut pas refuser de payer sous prétexte que c'est une maladresse. Il doit le faire, sauf clause d'exclusion très précise.
En pratique, les délais de prescription sont de 2 ans pour l'action directe contre l'assureur (article L. 114-1 du Code des assurances), et de 5 ans pour l'action en responsabilité civile (article 2224 du Code civil). Ne tardez pas à agir.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Vérifiez votre contrat d'assurance : Lisez attentivement les clauses d'exclusion. Si votre police exclut les dommages progressifs ou ceux causés par votre faute, demandez un avenant ou changez d'assureur. Une exclusion formelle et limitée est valable, mais elle doit être rédigée en caractères très apparents.
- Documentez tout trouble de voisinage : Dès que vous constatez un dommage (fissure, infiltration, bruit excessif), prenez des photos, faites venir un huissier, et conservez les factures. Plus vous aurez de preuves, plus votre dossier sera solide.
- Signalez le sinistre à votre assureur dans les 5 jours : La plupart des contrats imposent une déclaration rapide. En cas de retard, l'assureur peut réduire l'indemnité. Ne tardez pas.
- Consultez un avocat avant d'accepter une offre d'indemnisation : Les assureurs proposent souvent des montants inférieurs à ce que vous pouvez obtenir. Un avocat spécialisé en droit immobilier peut négocier pour vous et, si nécessaire, engager une procédure.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision s'inscrit dans une lignée constante de la Cour de cassation. Déjà en 1984 (Civ. 2e, 14 novembre 1984, n° 83-14.565), la Cour avait jugé que l'assureur doit garantir les dommages causés par la faute de l'assuré, sauf exclusion expresse. L'arrêt de 1987 confirme et précise cette solution.
Plus récemment, la Cour de cassation a étendu ce principe aux troubles de voisinage. Dans un arrêt du 4 juillet 2019 (Civ. 3e, n° 18-17.859), elle a rappelé que la responsabilité pour trouble anormal de voisinage est une responsabilité sans faute, ce qui renforce la couverture assurantielle. Autrement dit, même si le voisin n'a commis aucune faute, son assurance peut être mobilisée.
La tendance des tribunaux est donc favorable aux victimes. Les assureurs sont de plus en plus souvent condamnés à indemniser, sauf si le contrat comporte une exclusion très claire. Pour l'avenir, on peut s'attendre à ce que les clauses d'exclusion soient interprétées strictement, au bénéfice des assurés.
Récapitulatif et prochaines étapes
- Suis-je couvert si mon activité cause un trouble de voisinage ? Oui, votre assurance responsabilité civile couvre les dommages, même si vous êtes en faute, sauf exclusion formelle et limitée dans votre contrat.
- Puis-je agir directement contre l'assureur de mon voisin ? Oui, la victime d'un trouble de voisinage peut assigner directement l'assureur du responsable (action directe).
- Quel est le délai pour déclarer un sinistre à mon assureur ? En général, 5 jours ouvrés. Vérifiez votre contrat. En cas de doute, déclarez-le immédiatement.
- Que faire si mon assureur refuse de me garantir ? Contestez par lettre recommandée avec accusé de réception, puis saisissez le médiateur de l'assurance. En dernier recours, consultez un avocat pour engager une action en justice.
- Quels sont les montants en jeu ? Tout dépend du préjudice. Pour une perte de récolte comme dans l'affaire de 1987, l'indemnisation peut atteindre plusieurs dizaines de milliers d'euros. Pour des fissures dans une maison, comptez 10 000 à 50 000 €.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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