Décision de référence : Cour de cassation, 3e chambre civile • N° 03-10.039 • 17 novembre 2004 • Consulter la décision →
Imaginez la scène : à Bonifacio, un copropriétaire a transformé son local commercial en logement sans autorisation. Le syndic, mandaté par l'assemblée générale pour agir en résolution du bail, se retrouve devant le tribunal… mais le juge lui oppose une fin de non-recevoir. Pourquoi ? Parce que l'autorisation donnée par les copropriétaires ne couvrait pas l'action en annulation du bail sur le fondement de l'article L. 631-7 du Code de la construction et de l'habitation (qui interdit le changement d'usage des locaux d'habitation).
Cette situation, plus fréquente qu'on ne le croit, soulève une question essentielle : une assemblée générale de copropriétaires peut-elle autoriser le syndic à agir en justice de manière trop vague ? Et que se passe-t-il si le syndic dépasse le cadre fixé ?
La Cour de cassation, dans un arrêt du 17 novembre 2004, répond avec une rigueur implacable : l'autorisation doit être précise, et le syndic ne peut pas en changer l'objet en cours de route. Décryptage d'une décision qui rappelle aux syndics et aux copropriétaires l'importance de la rédaction des résolutions d'assemblée générale.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
Dans une copropriété située à Propriano, la situation s'envenime entre les copropriétaires et un bailleur commercial. Ce dernier, propriétaire de plusieurs lots, les a loués à des commerçants qui, selon le syndic, violent régulièrement le règlement de copropriété (bruit, occupation des parties communes, stationnement sauvage). Las, le syndic convoque une assemblée générale extraordinaire. La résolution est votée : « autorisation est donnée au syndic d'agir en justice en résolution du bail et de toutes conventions portant sur le lot A, ainsi qu'en résiliation partielle du bail sur le lot B ». Le syndic s'exécute et assigne le bailleur devant le tribunal de grande instance d'Ajaccio.
Sauf que, dans son assignation, le syndic ne se contente pas de demander la résolution des baux. Il ajoute une demande d'annulation des baux et des conventions sur le fondement de l'article L. 631-7 du Code de la construction et de l'habitation, qui réprime le changement d'usage illicite de locaux d'habitation. Pourquoi ce revirement ? Parce qu'au fil de l'instruction, le syndic découvre que le bailleur a transformé des logements en bureaux sans autorisation préfectorale. Mais le mal est fait : le bailleur soulève l'irrecevabilité de cette demande nouvelle, arguant que l'assemblée générale n'a pas autorisé le syndic à agir sur ce fondement.
La cour d'appel de Bastia donne raison au bailleur. Le syndic se pourvoit en cassation. La Haute juridiction confirme : « la décision d'une assemblée générale de copropriétaires autorisant le syndic à agir en justice en résolution d'un bail […] n'autorise pas ce syndic à agir en annulation du bail […] en application de l'article L. 631-7 du Code de la construction et de l'habitation ». Le pourvoi est rejeté.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation s'appuie sur l'article 15 de la loi du 10 juillet 1965 (qui fixe les règles de la copropriété). Cet article dispose que le syndic ne peut agir en justice sans y être autorisé par une décision de l'assemblée générale, sauf urgence. Mais il précise aussi que l'autorisation doit être « spéciale » et « déterminée », c'est-à-dire qu'elle doit indiquer précisément l'objet du litige et les parties concernées. undefined un mandat vague ne suffit pas.
Dans cette affaire, l'assemblée générale avait autorisé le syndic à demander la résolution des baux (c'est-à-dire leur annulation pour inexécution des obligations). Mais le syndic a ensuite demandé l'annulation des baux sur un autre fondement juridique (l'article L. 631-7). Or, pour la Cour, ces deux actions sont différentes : la première repose sur le droit commun des contrats (le bail), la seconde sur une règle d'urbanisme spécifique. Le syndic ne pouvait donc pas, sans nouvelle autorisation, étendre son action à ce second fondement.
undefined, c'est que cette solution s'inscrit dans une jurisprudence constante : la Cour de cassation exige une autorisation « spéciale » pour chaque action. Par exemple, un syndic autorisé à agir en paiement de charges ne peut pas, en cours de procès, demander des dommages-intérêts pour trouble de jouissance. undefined, le syndic doit revenir devant l'assemblée générale s'il veut élargir le champ de son action. Une contrainte lourde, mais nécessaire pour protéger les copropriétaires contre des actions qui n'auraient pas été votées.
Les juges du fond (cour d'appel) avaient également relevé que le syndic n'avait pas informé l'assemblée générale de l'existence d'un possible changement d'usage. Dès lors, les copropriétaires n'avaient pas pu se prononcer en connaissance de cause. La Cour de cassation approuve ce raisonnement : la transparence est essentielle.
Enfin, la Cour rejette l'argument du syndic selon lequel l'autorisation d'agir en « résolution de toutes conventions » couvrait l'action en annulation. Pour elle, les termes « résolution » et « annulation » ne sont pas interchangeables : la résolution vise à mettre fin à un contrat pour inexécution, tandis que l'annulation vise à faire constater sa nullité pour violation d'une règle d'ordre public. Deux notions, deux actions distinctes.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour le syndic : Vous devez désormais être extrêmement précis dans la rédaction des résolutions. Si vous suspectez plusieurs infractions (par exemple, un locataire qui sous-loue sans autorisation ET qui change l'usage du lot), faites voter une autorisation pour chaque action envisagée. undefined, j'ai rencontré des dossiers où le syndic, pour gagner du temps, demandait une autorisation « générale » d'agir « pour tout litige » — une erreur fatale, car le juge la déclare irrecevable.
Pour le copropriétaire : Vous avez un droit de regard sur les actions en justice engagées par le syndic. Si vous estimez que le syndic outrepasse son mandat, vous pouvez saisir le juge pour faire déclarer son action irrecevable. Exemple concret : à Bonifacio, un copropriétaire a contesté une action en expulsion engagée par le syndic, car l'assemblée générale n'avait autorisé qu'une action en paiement. Le tribunal lui a donné raison, et le syndic a dû rembourser les frais de procédure.
Pour le bailleur ou l'occupant : Si vous êtes assigné par le syndic, vérifiez immédiatement le procès-verbal d'assemblée générale qui autorise l'action. Comparez les termes de l'autorisation avec les demandes formulées dans l'assignation. Si l'action dépasse le cadre autorisé, vous pouvez soulever une fin de non-recevoir (un moyen de procédure qui fait échouer l'action sans examen au fond). Attention toutefois : ce moyen doit être soulevé avant toute défense au fond, sous peine d'être forclos.
Pour l'acquéreur : Avant d'acheter un lot dans une copropriété, demandez au syndic les comptes rendus d'assemblée générale des trois dernières années. Si vous constatez que le syndic a été autorisé à agir contre un copropriétaire, renseignez-vous sur l'issue du litige. Une copropriété procédurière peut peser sur les charges futures.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Rédigez des résolutions « chirurgicales » : Pour chaque infraction, prévoyez une résolution distincte avec un objet précis (exemple : « autorisation d'agir en résiliation du bail pour défaut de paiement des charges » et « autorisation d'agir en nullité du bail pour changement d'usage illicite »). Évitez les formules fourre-tout.
- Faites voter une clause de sauvegarde : Ajoutez dans la résolution une phrase habilitant le syndic à « étendre l'action à tout fondement juridique connexe découvert en cours d'instance, sous réserve d'en informer le conseil syndical ». Cette clause, si elle est votée, permet une certaine flexibilité.
- Ne négligez pas la phase précontentieuse : Avant de voter une action en justice, constituez un dossier solide : photos, mises en demeure, constats d'huissier. Cela permet de cerner précisément les infractions et d'éviter les mauvaises surprises en cours de procès.
- Consultez un avocat spécialisé avant l'assemblée générale : Faites relire les projets de résolutions par un professionnel. Le coût de cette consultation (quelques centaines d'euros) est dérisoire comparé aux frais d'une action irrecevable (plusieurs milliers d'euros de frais irrépétibles à votre charge).
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cet arrêt de 2004 s'inscrit dans une lignée strictement protectrice des droits des copropriétaires. La Cour de cassation a par exemple jugé, dans un arrêt du 18 février 2009 (n° 08-10.514), que l'autorisation donnée au syndic d'agir en « recouvrement de charges » ne lui permettait pas de demander des dommages-intérêts pour résistance abusive. De même, un arrêt du 12 mai 2010 (n° 09-12.764) a rappelé que l'autorisation d'agir en « expulsion » ne couvre pas une demande en « résiliation de bail ».
Plus récemment, la tendance est à un assouplissement limité : la Cour de cassation admet que le syndic puisse modifier le fondement juridique de l'action si le changement ne modifie pas l'objet principal de la demande. Mais cette tolérance est étroite. En pratique, mieux vaut rester sur une interprétation stricte.
À l'avenir, la question pourrait se poser pour les actions en justice fondées sur le nouveau règlement de copropriété (ordonnance du 30 octobre 2019). Les syndics devront redoubler de vigilance dans la rédaction des autorisations, d'autant que les copropriétaires sont de plus en plus procéduriers.
Ce que vous devez retenir absolument
Voici une checklist des points clés à vérifier avant toute action en justice du syndic :
- L'assemblée générale a-t-elle été valablement convoquée (ordre du jour mentionnant l'action envisagée) ?
- La résolution autorisant l'action est-elle suffisamment précise (parties, objet, fondement juridique) ?
- Le syndic a-t-il respecté le cadre de l'autorisation dans son assignation ?
- Si un nouveau fondement juridique apparaît, une nouvelle autorisation est-elle nécessaire ?
- Le copropriétaire concerné a-t-il été informé de l'action avant l'assemblée générale (droit de s'expliquer) ?
FAQ rapide :
Q : Puis-je contester une action du syndic si l'autorisation est trop vague ?
R : Oui, vous pouvez soulever l'irrecevabilité de l'action devant le juge. Il vous faudra démontrer que l'autorisation ne permettait pas au syndic d'agir comme il l'a fait.
Q : Que faire si je suis le syndic et que je découvre une infraction non prévue dans l'autorisation ?
R : Convoquez une assemblée générale extraordinaire pour faire voter une nouvelle autorisation. En attendant, vous pouvez prendre des mesures conservatoires (ex : saisie conservatoire) sans autorisation si l'urgence est justifiée.
Q : Quels sont les délais pour agir ?
R : L'action en nullité d'une autorisation d'assemblée générale doit être intentée dans les deux mois de la notification du procès-verbal. Passé ce délai, l'autorisation est réputée valable.
Q : Combien coûte une action irrecevable ?
R : Outre les frais d'avocat (2 000 à 5 000 €), le syndic peut être condamné à payer les frais de procédure de la partie adverse (article 700 du Code de procédure civile, souvent 1 500 à 3 000 €). Sans compter le temps perdu.
Q : L'assemblée générale peut-elle autoriser le syndic à agir en justice contre un copropriétaire sans le nommer ?
R : Non, l'autorisation doit désigner la ou les parties concernées. Une autorisation « contre tout copropriétaire en infraction » est trop générale et pourrait être annulée.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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