Décision de référence : cc • N° 70-10.647 • 1971-05-18 • Consulter la décision →
Imaginez la scène : vous êtes propriétaire d'un local commercial à Tours, rue Nationale. Votre locataire, un artisan bijoutier, vous demande le renouvellement de son bail. Vous acceptez, par courrier, pour "faire avancer les choses". Puis, en vérifiant ses comptes, vous découvrez qu'il n'exerce pas réellement d'activité commerciale : il vend surtout en ligne, sans clientèle sur place. Pouvez-vous encore revenir sur votre accord ? La réponse est oui, selon un arrêt de la Cour de cassation du 18 mai 1971 (n° 70-10.647). Cette décision, toujours d'actualité, protège les bailleurs contre les acceptations prématurées. Mais attention : elle ne permet pas tout. Décryptage.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
À Montlouis-sur-Loire, un certain M. Ruscassie était locataire d'un local appartenant à la société Counord. Le bail arrivait à expiration. Counord délivre un congé (acte par lequel le bailleur met fin au bail) à Ruscassie. Ce dernier, estimant avoir droit au renouvellement, saisit la justice. En cours de procédure, Counord accepte le principe du renouvellement. Mais plus tard, Counord change d'avis : il soutient que Ruscassie n'entre pas dans le champ d'application du décret du 30 septembre 1953 (le statut des baux commerciaux). Pourquoi ? Parce que Ruscassie n'exploitait pas son local conformément aux exigences du statut : son activité ne générait pas une clientèle propre, condition indispensable pour bénéficier de la propriété commerciale (droit au renouvellement). La cour d'appel donne raison à Counord, et la Cour de cassation confirme. L'acceptation du renouvellement, disent les juges, n'a qu'un caractère provisoire tant que le nouveau bail n'est pas conclu. Le bailleur peut donc refuser ensuite, s'il prouve que le locataire n'est pas éligible au statut.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
Le fondement légal est le décret du 30 septembre 1953, qui régit les baux commerciaux. Ce texte protège le locataire en lui accordant un droit au renouvellement, sauf exceptions. Mais pour en bénéficier, le locataire doit exploiter un fonds de commerce dans les lieux loués. Ici, Counord a accepté le renouvellement, puis a invoqué l'absence de fonds de commerce. La Cour de cassation valide cette volte-face. Pourquoi ? Parce que l'acceptation du principe du renouvellement n'est pas un contrat définitif. C'est une simple négociation. Tant que les parties n'ont pas signé le nouveau bail, chaque partie peut revenir sur son engagement si les conditions légales ne sont pas réunies. Les juges distinguent deux étapes : l'accord sur le principe (provisoire) et la conclusion du bail (définitif). Tant que la seconde n'est pas intervenue, le bailleur conserve le droit de vérifier que le locataire remplit les conditions du statut. Attention : ce n'est pas un blanc-seing. Le bailleur doit prouver que la location litigieuse n'entre pas dans le champ d'application du décret. Il ne peut pas refuser pour un motif arbitraire. En l'espèce, Counord a démontré que Ruscassie n'avait pas de clientèle propre. La décision est claire : l'acceptation provisoire n'interdit pas au bailleur de refuser le renouvellement, si la condition d'éligibilité fait défaut.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour les propriétaires bailleurs : vous pouvez accepter le renouvellement à titre de négociation, mais vous n'êtes pas lié définitivement. Si vous découvrez que votre locataire ne remplit pas les conditions (par exemple, il sous-loue sans autorisation, ou son activité est fictive), vous pouvez refuser le renouvellement, tant que le bail n'est pas signé. Exemple concret : un propriétaire à Tours accepte le renouvellement, puis apprend que le locataire a cessé son activité depuis six mois. Il peut refuser. Pour les locataires : méfiez-vous des acceptations verbales ou écrites de votre bailleur. Tant que le bail n'est pas signé, vous n'êtes pas protégé. Vérifiez que vous remplissez bien les conditions du statut avant de vous engager dans des travaux ou des investissements. Pour les acquéreurs d'un fonds de commerce : assurez-vous que le bail est en cours et que le renouvellement a été définitivement conclu. Une simple promesse de renouvellement peut être remise en cause. Exemple chiffré : à Montlouis-sur-Loire, un locataire investit 30 000 € dans l'aménagement du local après une acceptation verbale. Si le bailleur se rétracte, le locataire perd son investissement, sauf à prouver un préjudice (ce qui est difficile).
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Ne donnez jamais d'acceptation écrite sans vérifier les conditions légales. Avant d'accepter le renouvellement, le bailleur doit s'assurer que le locataire remplit les conditions du statut des baux commerciaux (exploitation d'un fonds de commerce, immatriculation, etc.).
- Exigez un écrit formel pour tout accord. Si vous êtes locataire, demandez que l'acceptation du renouvellement soit constatée dans un acte authentique (chez le notaire) ou un bail signé. Un simple courrier ne suffit pas.
- Vérifiez l'activité réelle du locataire. Le bailleur peut demander des justificatifs (extrait Kbis, bilan comptable) pour prouver que le fonds est exploité. En cas de doute, faites une enquête.
- Consultez un avocat avant toute décision. Un professionnel vous dira si vous êtes dans le champ du statut. À Tours, Maître Zakine peut vous aider à analyser votre situation.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision de 1971 est un classique. Elle a été confirmée par la suite. Par exemple, la Cour de cassation a jugé en 1998 que l'acceptation du renouvellement par le bailleur ne vaut pas renonciation à invoquer la nullité du bail (Civ. 3e, 18 mars 1998, n° 96-14.128). De même, en 2005, elle a précisé que le bailleur peut refuser le renouvellement si le locataire a cessé son activité, même après avoir accepté le principe (Civ. 3e, 12 janvier 2005, n° 03-15.287). La tendance est constante : l'accord sur le principe est révocable tant que le bail n'est pas signé. Cela protège les bailleurs contre les locataires indélicats. Mais cela impose aux locataires de sécuriser leur situation rapidement. En pratique, les tribunaux sont stricts sur la preuve de l'éligibilité. Si vous êtes locataire, ne vous fiez pas à une simple promesse.
Checklist avant d'agir
- Ai-je un écrit du bailleur acceptant le renouvellement ? Si oui, est-ce un simple courrier ou un bail signé ? Un simple courrier est précaire.
- Mon activité remplit-elle les conditions du statut ? Vérifiez : exploitation d'un fonds de commerce, immatriculation, clientèle propre.
- Le bailleur peut-il prouver que je n'y ai pas droit ? Si oui, il peut refuser le renouvellement même après acceptation.
- Ai-je investi des sommes importantes sur la foi de l'acceptation ? Si oui, vous pouvez demander des dommages-intérêts si le bailleur se rétracte abusivement.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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