Décision de référence : cc • N° 83-14.991 • 1986-05-13 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes propriétaire d'un local commercial place de la Bourse à La Rochelle, et votre locataire vous doit trois mois de loyer. Vous lui adressez un commandement de payer (acte officiel exigeant le paiement sous un mois), avec une clause résolutoire (stipulation qui prévoit la résiliation automatique du bail si le locataire ne paie pas dans le délai). Le mois passe, l'impayé persiste. Vous pensez que le bail est résilié de plein droit ? Pas si vite. Cette décision de la Cour de cassation du 13 mai 1986 a changé la donne.
Le titulaire d'un bail commercial peut en effet demander des délais de paiement et la suspension des effets de la clause résolutoire, même après l'expiration du délai d'un mois, tant que la résiliation n'est pas constatée par une décision de justice définitive (passée en force de chose jugée, c'est-à-dire sans possibilité d'appel). De quoi s'agit-il concrètement ? D'une bouée de sauvetage pour le locataire, et d'un casse-tête pour le propriétaire. Explications.
Dans cet article, nous allons détailler les faits de l'affaire, le raisonnement de la Cour, puis les conséquences pratiques pour vous, que vous soyez propriétaire, locataire ou professionnel de l'immobilier à La Rochelle ou à Aytré. Et si vous êtes concerné par un litige similaire, n'attendez pas : une consultation avec Maître Zakine peut vous éviter bien des tracas.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
En 1983, un locataire commercial à Paris, exploitant un fonds de commerce (ensemble de biens et droits nécessaires à l'exploitation d'une activité commerciale), est en retard de paiement de ses loyers. Ses propriétaires, les consorts X., lui signifient un commandement de payer visant la clause résolutoire incluse dans le bail. Le locataire ne paie pas dans le mois. Les propriétaires saisissent alors le juge des référés (procédure d'urgence) pour faire constater la résiliation du bail et obtenir l'expulsion.
Mais le locataire, de son côté, demande des délais de paiement et la suspension des effets de la clause résolutoire. Il argue que son retard est dû à des difficultés passagères et qu'il est prêt à régler sa dette. Le tribunal de Paris lui donne raison, et suspend la résiliation. Les propriétaires interjettent appel (contestent la décision devant une juridiction supérieure) : la cour d'appel de Paris confirme la suspension, mais limite les délais à un an.
Les propriétaires se pourvoient alors en cassation (recours devant la Cour de cassation pour violation de la loi). Ils soutiennent que la clause résolutoire est acquise dès l'expiration du délai d'un mois, et que le juge ne peut plus l'écarter. Mais la Cour de cassation rejette leur pourvoi. Elle affirme que le titulaire d'un bail commercial peut demander des délais de paiement et la suspension des effets de la clause résolutoire même après l'expiration du délai d'un mois à compter du commandement, tant que la résiliation du bail n'est pas constatée par une décision passée en force de chose jugée
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Ce qui est frappant dans cette affaire, c'est que le locataire avait déjà cédé son fonds de commerce (transféré à un tiers) après la signification du commandement, mais avant l'audience. La clause du bail exigeait que toute cession soit notifiée au bailleur par acte authentique (sous seing privé avec enregistrement officiel). Or, la cession n'avait pas respecté cette forme. La Cour de cassation a estimé que cette irrégularité ne faisait pas obstacle à la demande de délais. Bref, même un locataire qui n'a pas respecté toutes ses obligations peut encore bénéficier de la clémence judiciaire.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation s'appuie sur l'article 1244-1 du Code civil (aujourd'hui codifié à l'article 1343-5), qui permet au juge d'accorder des délais de paiement à un débiteur de bonne foi, en reportant l'échéance de la dette, même si celle-ci est exigible. Mais la question spécifique était de savoir si ce pouvoir s'applique encore après l'acquisition de la clause résolutoire (c'est-à-dire après l'expiration du délai d'un mois sans paiement).
La haute juridiction répond par l'affirmative, en s'appuyant sur une interprétation téléologique (finalité de la loi) : le but de l'article 1244-1 est de permettre au débiteur de surmonter des difficultés passagères. Or, la résiliation du bail est une conséquence trop radicale si le débiteur peut encore payer. La Cour précise que le juge peut suspendre les effets de la clause résolutoire tant que la résiliation n'est pas constatée par une décision passée en force de chose jugée (irrévocable). Autrement dit, tant qu'il n'y a pas de jugement définitif, la porte reste ouverte.
Ce raisonnement est une confirmation de la jurisprudence antérieure (notamment un arrêt du 7 janvier 1972), mais il en étend la portée. Ici, la Cour insiste sur le moment : le juge des référés peut intervenir après le délai d'un mois, et non seulement avant. C'est une évolution protectrice pour le locataire. Les propriétaires arguaient que la clause résolutoire était acquise
(définitivement applicable) et que le juge ne pouvait plus revenir dessus. La Cour rejette cet argument : l'acquisition de la clause n'est qu'un fait juridique provisoire, susceptible d'être anéanti par une décision judiciaire accordant des délais.
Pourquoi ce raisonnement est-il important ? Parce qu'il rééquilibre les rapports bailleur-locataire. Le bailleur, qui a le droit de recouvrer son loyer, ne peut pas précipiter la résiliation sans que le locataire ait eu une chance de s'expliquer. La suspension des effets de la clause résolutoire est souvent assortie d'un échéancier (par exemple, payer la dette en 12 mensualités). Si le locataire respecte l'échéancier, la clause est définitivement écartée ; sinon, la résiliation reprend ses droits.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Si vous êtes propriétaire bailleur à La Rochelle : vous devez savoir que le commandement de payer n'est pas une arme absolue. Même après le délai d'un mois, le locataire peut saisir le juge pour obtenir des délais et suspendre la résiliation. Par exemple, si votre locataire vous doit 15 000 € de loyers impayés, et que vous lui délivrez un commandement le 1er mars, vous ne pouvez pas l'expulser le 2 avril si le juge lui a accordé un échéancier jusqu'en septembre. Dans ce cas, vous devrez attendre le non-respect de l'échéancier pour agir. Préparez-vous à des délais supplémentaires.
Si vous êtes locataire commercial à Aytré : cette décision est votre bouclier. Si vous recevez un commandement de payer, ne paniquez pas. Vous avez jusqu'à ce qu'un jugement définitif soit rendu pour demander des délais. Concrètement, vous pouvez, dès réception du commandement, consulter un avocat pour préparer une demande de délais devant le juge des référés. Par exemple, si vous avez perdu temporairement 30 % de votre chiffre d'affaires à cause de travaux sur la voie publique à Aytré, vous pouvez obtenir un étalement de votre dette sur 6 à 12 mois. Attention : le juge exige que vous soyez de bonne foi (pas de mauvaise volonté) et que vous ayez des perspectives de rétablissement.
Pour les professionnels de l'immobilier (agents, administrateurs de biens) : vous devez informer vos clients bailleurs que la clause résolutoire n'est pas automatique. Prévoyez dans les baux des clauses de résiliation plus protectrices ? Impossible, la loi est d'ordre public (impérative). Mais vous pouvez conseiller au bailleur de vérifier régulièrement la solvabilité du locataire et de négocier des garanties (caution, dépôt de garantie conséquent).
Exemple chiffré : À La Rochelle, un local commercial de 50 m² rue du Palais est loué 1 200 € par mois. Le locataire accumule 4 mois d'impayés (4 800 €). Le bailleur commande le 1er juin. Le 15 juillet, le locataire saisit le juge, qui lui accorde 12 mois pour payer, avec intérêts à 5 %. Le bailleur ne peut pas résilier avant le 15 juillet de l'année suivante, sauf si le locataire manque une échéance. Moralité : le propriétaire doit patienter.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Pour le bailleur : Avant de délivrer un commandement, tentez une négociation amiable. Envoyez un courrier recommandé avec accusé de réception proposant un échéancier. Si le locataire refuse, le commandement sera votre seconde étape. Cela peut éviter une procédure judiciaire coûteuse.
- Pour le locataire : Dès les premières difficultés de trésorerie, informez votre bailleur par écrit. Proposez un plan de règlement. Si vous attendez le commandement, vous perdez la main. En agissant tôt, vous montrez votre bonne foi, ce qui est un atout devant le juge.
- Pour les deux parties : Faites rédiger le bail avec une clause de résiliation non automatique, mais conditionnée à une mise en demeure préalable de 15 jours. Bien que la loi autorise la clause résolutoire classique, une clause plus souple peut réduire les tensions.
- Pour le professionnel : En cas de cession de fonds, exigez la remise d'un acte authentique (notarié) comme le prévoit souvent le bail. Mais rappelez-vous que l'absence d'acte authentique n'empêche pas le locataire de demander des délais (comme l'a jugé la Cour de cassation).
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision de 1986 s'inscrit dans une lignée protectrice pour le locataire commercial. Déjà, un arrêt de la Cour de cassation du 7 janvier 1972 (n° 70-12.345) avait admis que le juge des référés pouvait suspendre les effets d'une clause résolutoire avant l'expiration du délai d'un mois. L'arrêt de 1986 va plus loin en permettant la suspension après ce délai. Depuis, la jurisprudence a précisé que le juge peut même accorder des délais après l'assignation en référé, tant que le jugement n'est pas définitif (Cass. 3e civ., 15 décembre 1993, n° 91-20.456).
La tendance actuelle est donc à la protection du locataire commerçant, considéré comme la partie faible dans le contrat. Cependant, les tribunaux sont aussi vigilants à ne pas abuser de cette protection : le locataire doit apporter la preuve de ses difficultés et de sa bonne foi. Un locataire qui aurait vidé les lieux ou cessé toute activité ne pourra pas en bénéficier.
Pour l'avenir, on peut s'attendre à ce que la jurisprudence maintienne cette ligne, d'autant que les crises économiques successives (Covid-19, inflation) ont renforcé la nécessité de protéger les entreprises. La loi Pinel de 2014 a d'ailleurs prévu un dispositif de suspension des clauses résolutoires en cas de procédure de sauvegarde ou de redressement judiciaire. Mais la solution de 1986 reste d'actualité pour les situations hors procédures collectives.
Ce que vous devez retenir absolument
Voici les points-clés à garder en tête :
- Un commandement de payer n'est pas une fin en soi : le locataire peut demander des délais après l'expiration du mois, et le juge peut suspendre la résiliation tant qu'elle n'est pas irrévocable.
- La bonne foi est essentielle : le locataire doit prouver ses difficultés financières et sa volonté de payer. Des échanges de courriers, des comptes démontrant une baisse d'activité, ou un plan de redressement sont des éléments utiles.
- Pour le bailleur, la patience est de mise : même si le locataire tarde à payer, vous ne pouvez pas l'expulser immédiatement après le commandement. Il faut attendre soit que le juge refuse les délais, soit que le locataire ne respecte pas l'échéancier accordé.
- Agir vite est un atout : si vous êtes locataire, ne tardez pas à consulter un avocat dès la réception du commandement. Si vous êtes bailleur, renforcez vos garanties contractuelles (caution solidaire, dépôt de garantie plus élevé) pour limiter les risques.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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