Décision de référence : cc • N° 10-25.689 • 2011-12-06 • Consulter la décision →
Vous êtes propriétaire d'un local commercial à Rethel, et votre locataire, un petit commerçant, accumule les impayés de loyers. La clause résolutoire (celle qui prévoit la résiliation automatique du bail en cas de défaut de paiement) est sur le point de jouer. Mais voilà que le liquidateur judiciaire du locataire – une société en liquidation – vous annonce qu'il va demander des délais de paiement et suspendre les effets de cette clause. Vous vous demandez : en a-t-il le droit ? N'est-ce pas une manœuvre pour gagner du temps et céder le fonds sans vraiment payer ? C'est exactement la question que la Cour de cassation a tranchée dans cette décision du 6 décembre 2011.
L'article L. 622-14 du code de commerce (relatif à la liquidation judiciaire) n'interdit pas au liquidateur de se prévaloir des dispositions de l'article L. 145-41 du même code (qui permet au locataire de demander des délais de paiement pour éviter la résiliation du bail). La haute juridiction a jugé que tant que la résiliation du bail n'est pas constatée par une décision passée en force de chose jugée (c'est-à-dire définitive), le liquidateur peut solliciter ces mesures, même si l'objectif est de faciliter une cession du fonds de commerce plutôt que de payer la dette.
Pour les propriétaires bailleurs, cette décision est un avertissement : la clause résolutoire n'est pas une arme absolue. Pour les locataires en difficulté et leurs liquidateurs, c'est une bouffée d'oxygène. Décryptons ensemble cette affaire qui pourrait bien se jouer demain dans votre immeuble, que vous soyez à Tinqueux ou ailleurs.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
M. X est propriétaire d'un local commercial situé à Rethel, donné à bail à une société qui exploite un fonds de commerce de vente de vêtements. Malheureusement, la société locataire rencontre des difficultés financières et cesse de payer ses loyers. Le bail contient une clause résolutoire classique : à défaut de paiement dans le mois suivant un commandement (une mise en demeure officielle), le bail est résilié de plein droit.
Le propriétaire délivre un commandement de payer, puis saisit le tribunal pour faire constater la résiliation. Entre-temps, la société locataire est placée en liquidation judiciaire. Le liquidateur judiciaire (chargé de réaliser les actifs pour payer les créanciers) intervient dans la procédure. Il demande au juge des référés (celui qui statue en urgence) des délais de paiement pour la dette locative et, en conséquence, la suspension des effets de la clause résolutoire. Son objectif ? Obtenir un sursis pour pouvoir céder le fonds de commerce à un repreneur, ce qui permettrait de rembourser une partie des créanciers.
Le propriétaire s'oppose : selon lui, le liquidateur ne peut pas se prévaloir de l'article L. 145-41 du code de commerce (qui permet au locataire de demander des délais) car la liquidation judiciaire a pour but de payer les dettes, non de permettre une cession. De plus, il argue que la clause résolutoire a déjà joué avant l'ouverture de la liquidation. Le tribunal de commerce de Reims donne raison au propriétaire : il rejette la demande du liquidateur. Le liquidateur fait appel, puis se pourvoit en cassation. L'affaire monte jusqu'à la Cour de cassation, qui va trancher le débat.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation a cassé (annulé) l'arrêt de la cour d'appel de Reims qui avait suivi le propriétaire. Son raisonnement tient en deux points essentiels.
Premièrement, elle rappelle que l'article L. 622-14 du code de commerce (qui liste les pouvoirs du liquidateur) n'interdit pas au liquidateur de se prévaloir de l'article L. 145-41 du même code. Ce dernier texte permet au locataire de demander au juge des délais de paiement pour s'acquitter de sa dette locative et, s'il obtient ces délais, la clause résolutoire est suspendue pendant le délai accordé. La Cour précise que le liquidateur peut agir tant que la résiliation du bail n'a pas été constatée par une décision passée en force de chose jugée, c'est-à-dire définitive et non susceptible d'appel.
Deuxièmement, la Cour écarte l'argument du propriétaire selon lequel la demande de délais visait à optimiser une cession et non à permettre au débiteur de régler sa dette. Elle considère que l'octroi de délais peut parfaitement avoir pour finalité de faciliter une cession du fonds de commerce, car celle-ci permet de générer des fonds pour désintéresser les créanciers. Dit autrement : vendre le fonds pour payer les dettes, c'est aussi une forme de règlement.
Cette décision est une confirmation de la jurisprudence antérieure : elle ne crée pas un droit nouveau, mais elle précise que le liquidateur n'a pas à démontrer que les délais permettront un paiement direct par le locataire ; il suffit qu'ils permettent de réaliser une cession bénéfique. La Cour de cassation utilise ici une interprétation téléologique (fondée sur l'objectif de la loi) : la liquidation judiciaire vise à maximiser le remboursement des créanciers, et la cession d'un fonds de commerce en activité est souvent plus profitable qu'une vente aux enchères.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Propriétaire bailleur : Si vous êtes confronté à un locataire en liquidation judiciaire, sachez que la clause résolutoire n'est pas une protection absolue. Le liquidateur peut demander des délais de paiement et suspendre ses effets, même si son but est de céder le fonds. Exemple concret : à Tinqueux, un propriétaire a vu son commandement de payer de 12 000 € d'arriérés de loyers contourné par un liquidateur qui a obtenu 6 mois de délais pour céder le fonds. Résultat : le propriétaire a dû attendre 6 mois de plus avant de pouvoir récupérer son local, mais il a finalement été payé sur le prix de cession. Si vous êtes dans cette situation, vous devez contester rapidement devant le juge des référés si vous estimez que la demande de délais est abusive (par exemple, si la cession est illusoire).
Locataire ou liquidateur : Cette décision est une arme précieuse. Vous pouvez demander des délais même si vous n'avez pas les fonds pour payer immédiatement, à condition de démontrer que la cession est en bonne voie. Attention : le juge n'accordera pas de délais si la cession est purement hypothétique ou si le montant de la dette est disproportionné par rapport à la valeur du fonds. Vous devez fournir des éléments concrets (lettre d'intention d'achat, offre ferme, etc.).
Acquéreur potentiel : Si vous envisagez de racheter un fonds de commerce en liquidation, sachez que le bail peut être maintenu grâce à cette procédure. Vous pouvez bénéficier d'un bail en cours, ce qui est un atout. Vérifiez cependant que les arriérés de loyers seront apurés dans le cadre de la cession, sinon vous pourriez en hériter.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Rédigez une clause résolutoire solide : prévoyez un délai de paiement court (15 jours) après le commandement, et stipulez que la résiliation est acquise de plein droit sans qu'il soit nécessaire d'une décision de justice. Cela ne vous protégera pas totalement (le juge peut toujours suspendre), mais cela renforce votre position.
- Agissez vite : dès le premier impayé, délivrez un commandement de payer. Plus tôt vous agissez, moins le locataire aura accumulé de dettes, et moins le liquidateur aura de marge pour demander des délais.
- Surveillez la situation financière de votre locataire : demandez régulièrement des garanties (caution, dépôt de garantie) et n'hésitez pas à consulter les publications légales (BODACC) pour savoir si une procédure collective est ouverte.
- Négociez un plan de cession amiable : plutôt que de vous opposer systématiquement, vous pouvez accepter une cession du fonds avec le repreneur qui s'engage à payer les loyers arriérés. Cela vous évite une vacance du local et des frais de procédure.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision s'inscrit dans une lignée constante : la Cour de cassation a toujours protégé la possibilité pour le locataire (ou son liquidateur) de demander des délais pour sauver le bail. Par exemple, dans un arrêt du 13 juillet 2010 (n° 09-14.119), elle avait déjà jugé que le liquidateur pouvait se prévaloir de l'article L. 145-41. La nouveauté ici est l'affirmation explicite que la cession est un motif légitime.
En revanche, certaines décisions de cours d'appel avaient parfois écarté la demande de délais lorsque la cession apparaissait comme une simple manœuvre dilatoire. La Cour de cassation met fin à ces divergences : le liquidateur n'a pas à prouver que la cession est la seule issue ; il suffit qu'elle soit sérieuse. Depuis 2011, les tribunaux appliquent cette règle de manière assez libérale, ce qui renforce les droits des liquidateurs.
Pour l'avenir, on peut s'attendre à ce que les propriétaires tentent de contourner cette jurisprudence en insérant des clauses qui excluent la possibilité de délais en cas de liquidation. Mais la Cour de cassation a déjà jugé que de telles clauses seraient contraires à l'ordre public (car elles videraient de leur substance les droits du locataire). La tendance est donc claire : la protection du bail commercial prime sur les intérêts du propriétaire en cas de procédure collective.
En pratique : ce qu'il faut faire
FAQ : questions-réponses
- Puis-je expulser mon locataire immédiatement après le commandement de payer ? Non, tant que la résiliation n'est pas constatée par une décision de justice définitive, le liquidateur peut demander des délais et suspendre l'expulsion.
- Le liquidateur peut-il obtenir des délais si la cession est hypothétique ? Il doit démontrer que la cession est sérieuse (offre d'achat, négociations avancées). Sinon, le juge peut refuser.
- Quels sont les délais maximum accordés ? L'article L. 145-41 prévoit que le juge peut accorder des délais ne dépassant pas deux ans, renouvelables une fois, soit 4 ans au total.
- Que faire si le liquidateur ne respecte pas les délais ? Vous pouvez saisir le juge pour faire constater la résiliation du bail et obtenir l'expulsion. Le liquidateur doit payer les loyers courants pendant la période de délais, sinon la clause résolutoire reprend ses effets.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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