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Bail commercial en démembrement : le repentir du nu-propriétaire et de l'usufruitier
Droit-immobilier

Bail commercial en démembrement : le repentir du nu-propriétaire et de l'usufruitier

📅 Décision du 31 mai 2012⚖️ Cour de cassation👁️ 36 vues📖 8 min de lecture

Lorsque la propriété d'un bien loué à usage commercial est démembrée entre un nu-propriétaire et un usufruitier, le droit de repentir (faculté de renoncer au refus de renouvellement) ne peut être écarté que si le locataire a acquis ou loué un local de remplacement avec date certaine avant la notification du repentir. La Cour de cassation précise les conditions de validité de ce repentir conjoint.

Décision de référence : cc • N° 11-17.534 • 2012-05-31 • Consulter la décision →

Imaginez un instant : vous êtes propriétaire d'un local commercial à Montdidier, dans la Somme, que vous avez donné en location à un commerçant. Mais vous n'êtes pas seul maître du bien : vous n'en détenez que la nue-propriété, tandis qu'un usufruitier en a l'usage. Le bail arrive à son terme, vous refusez le renouvellement, puis vous changez d'avis. Trop tard ? Le locataire, lui, a déjà trouvé un autre local à Albert. Qui a raison ? La question est plus complexe qu'il n'y paraît.

Cette situation, plus fréquente qu'on ne le croit dans les baux commerciaux, soulève une interrogation essentielle : le droit de repentir (la possibilité pour le bailleur de revenir sur son refus de renouveler le bail) peut-il être exercé par le nu-propriétaire et l'usufruitier ensemble, et empêche-t-il le locataire de se prévaloir de son acquisition ou location d'un local de remplacement ? La Cour de cassation, dans un arrêt du 31 mai 2012, a tranché : oui, le repentir est possible, mais à une condition stricte.

Que dit exactement cette décision ? Que l'acte d'acquisition ou de location du nouveau local par le preneur ne fait échec au repentir que s'il a date certaine avant la notification du repentir. Autrement dit, si le locataire a signé un compromis ou un bail pour son nouveau local avant que le bailleur ne lui signifie son changement d'avis, le repentir est sans effet. Mais si la date certaine est postérieure, le bailleur peut encore sauver le bail.

Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour

L'affaire oppose une société civile, nu-propriétaire d'un local commercial, et une société commerciale, usufruitière du même bien, à leur locataire, une SARL exploitant un commerce. Le bail commercial, conclu pour une durée de 9 ans, arrive à expiration. Les bailleurs notifient à la locataire un refus de renouvellement. La locataire, ne voulant pas perdre son fonds, cherche activement un autre local pour se réinstaller. Elle trouve un local à Albert, et signe un compromis d'acquisition des parts sociales d'une société propriétaire de ce local. Mais, peu après, les bailleurs exercent leur droit de repentir : ils informent la locataire qu'ils renoncent à leur refus et acceptent finalement de renouveler le bail.

La locataire conteste : elle affirme que le repentir est tardif, car elle a déjà acquis un local de remplacement. Les bailleurs rétorquent que l'acte d'acquisition n'avait pas date certaine au moment du repentir. La procédure judiciaire s'engage : d'abord devant le tribunal de grande instance, puis la cour d'appel d'Amiens, et enfin la Cour de cassation.

Le litige porte sur une question technique mais cruciale : la date certaine. En droit, un acte sous seing privé n'acquiert date certaine qu'à partir de son enregistrement, de la mort d'un signataire, ou de sa reconnaissance par un officier public. La locataire avait signé un acte de cession de parts sociales, mais sans le faire enregistrer immédiatement. La cour d'appel avait donné raison à la locataire, estimant que l'acquisition était réelle. La Cour de cassation casse cet arrêt : elle rappelle que seul un acte à date certaine antérieur au repentir peut faire échec à celui-ci.

Le raisonnement de la juridiction — décortiqué

La Cour de cassation s'appuie sur l'article L. 145-58 du Code de commerce (qui régit le droit de repentir dans les baux commerciaux) et sur les principes généraux de la preuve. Le texte est clair : le bailleur peut exercer son droit de repentir tant que le preneur n'a pas acquis ou loué un local destiné à sa réinstallation. Mais la Cour précise que cette acquisition ou location doit être établie par un acte ayant date certaine. Pourquoi cette exigence ? Pour éviter les fraudes : un locataire pourrait prétendre avoir signé un acte avant le repentir, alors qu'il l'a fait après.

La décision confirme une jurisprudence antérieure : le repentir est un droit potestatif (une faculté unilatérale) qui s'éteint dès que le preneur a pris un engagement ferme et certain pour se reloger. Mais cet engagement doit être prouvé par un acte authentique ou enregistré. En l'espèce, la cession de parts sociales n'avait pas été enregistrée avant la notification du repentir. Les juges du fond avaient pourtant validé le repentir de la locataire, mais la Cour de cassation les désavoue : ils n'ont pas recherché si l'acte avait date certaine.

Le raisonnement est donc un rappel à l'orthodoxie probatoire. Il s'agit d'une confirmation de la règle, pas d'un revirement. La Cour précise également que le repentir peut être exercé conjointement par le nu-propriétaire et l'usufruitier, car ils sont tous deux bailleurs. Cela évite qu'un seul des deux ne puisse bloquer la situation.

Les arguments de la locataire (réalité de l'acquisition, absence de formalisme excessif) sont écartés au profit de la sécurité juridique. La Cour estime que la date certaine est une garantie pour les deux parties.

Ce que ça change pour vous — concrètement

Pour les propriétaires bailleurs (nu-propriétaires ou usufruitiers), cette décision est rassurante : vous pouvez exercer votre repentir même après que le locataire a signé un acte, tant que cet acte n'a pas date certaine. Concrètement, si vous refusez le renouvellement, puis changez d'avis, vous devez notifier votre repentir par acte extrajudiciaire (huissier). Si le locataire vous oppose un compromis de vente ou un bail, vérifiez la date d'enregistrement. Exemple : à Montdidier, un propriétaire a refusé le renouvellement en janvier, puis s'est ravisé en mars. Le locataire avait signé un bail pour un local à Albert en février, mais ne l'avait enregistré qu'en avril. Le repentir de mars est valable, car l'acte n'avait pas date certaine avant.

Pour les locataires, la leçon est inverse : si vous trouvez un nouveau local, faites enregistrer l'acte immédiatement (ou passez devant notaire). Sinon, le bailleur pourra vous bloquer. Si vous êtes locataire à Albert, et que votre bailleur exerce son repentir après que vous avez signé un compromis, mais avant l'enregistrement, vous risquez de perdre votre nouveau local et de devoir rester dans l'ancien. Les délais sont cruciaux : le repentir peut être notifié jusqu'à la date de l'acte enregistré.

Pour les professionnels de l'immobilier (agents, notaires, avocats), cette décision impose une vigilance accrue sur les dates. Lors d'une relocation, il faut conseiller au preneur de faire enregistrer l'acte sans délai, et au bailleur de vérifier la date certaine avant d'exercer un repentir.

Quatre conseils pour éviter ce type de litige

  • Enregistrez vos actes sans attendre : Si vous êtes locataire et que vous signez un compromis d'acquisition ou un bail pour un nouveau local, faites-le enregistrer au service des impôts (ou passez devant notaire) le jour même. Un enregistrement tardif peut ruiner vos droits.
  • Notifiez le repentir par acte d'huissier : Pour les bailleurs, le repentir doit être signifié par acte extrajudiciaire. Ne vous fiez pas à une simple lettre recommandée. L'huissier est la preuve de la date de notification.
  • Vérifiez la date certaine avant d'agir : Avant d'exercer votre repentir, demandez au locataire de justifier de tout acte d'acquisition ou de location. Exigez une copie de l'acte enregistré ou du titre authentique. Si l'acte n'est pas daté de manière certaine, vous pouvez repentir.
  • Anticipez le démembrement : Si vous êtes nu-propriétaire ou usufruitier, prévoyez dans la convention de démembrement les modalités d'exercice du droit de repentir. Mieux vaut agir ensemble pour éviter tout conflit.

Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions

Cette décision s'inscrit dans une lignée constante de la Cour de cassation. Dans un arrêt du 24 mars 2005 (n° 03-17.612), la Cour avait déjà jugé que le repentir est valable tant que le preneur n'a pas acquis ou loué un local avec date certaine. L'arrêt de 2012 ne fait que confirmer cette règle, mais en l'appliquant au cas du démembrement, ce qui était une première.

Une autre décision, du 6 février 2008 (n° 06-20.731), avait précisé que le repentir peut être exercé même si le preneur a déjà signé un compromis, tant que la vente n'est pas réalisée. La Cour de cassation distingue donc l'acquisition effective (avec transfert de propriété) de la simple promesse. Dans notre arrêt, la cession de parts sociales était une acquisition, mais sans date certaine.

La tendance est claire : les juges privilégient la sécurité juridique et la preuve formelle. À l'avenir, on peut s'attendre à ce que la Cour maintienne cette exigence de date certaine, même pour des actes de location ou d'acquisition de parts. Pour les praticiens, il est essentiel de conseiller l'enregistrement systématique de tout acte préparatoire à la réinstallation.

Questions fréquentes

Qu'est-ce que le droit de repentir dans un bail commercial ?
C'est la faculté pour le bailleur qui a refusé le renouvellement du bail de revenir sur sa décision et de proposer un nouveau bail. Ce droit est prévu par l'article L. 145-58 du Code de commerce.

Comment prouver que j'ai acquis un local de remplacement avant le repentir ?
Il faut un acte ayant date certaine : acte authentique (notarié) ou acte sous seing privé enregistré au service des impôts. Un simple compromis non enregistré ne suffit pas.

Que faire si le bailleur exerce son repentir après que j'ai signé un compromis mais avant l'enregistrement ?
Le repentir est valable. Pour l'éviter, faites enregistrer votre acte immédiatement après signature. Vous pouvez aussi demander au notaire de dater l'acte de manière certaine.

Le repentir peut-il être exercé par un seul des deux démembrements ?
Non, la Cour de cassation exige un repentir conjoint du nu-propriétaire et de l'usufruitier, car ils sont tous deux bailleurs. Si l'un refuse, le repentir est impossible.

Quels sont les délais pour exercer le repentir ?
Le repentir doit être notifié avant que le preneur n'ait acquis ou loué un local avec date certaine. Il n'y a pas de délai légal fixe, mais il est conseillé d'agir rapidement après le refus de renouvellement.

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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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Questions fréquentes

Qu'est-ce que le droit de repentir dans un bail commercial ?

C'est la faculté pour le bailleur qui a refusé le renouvellement du bail de revenir sur sa décision et de proposer un nouveau bail. Ce droit est prévu par l'article L. 145-58 du Code de commerce.

Comment prouver que j'ai acquis un local de remplacement avant le repentir ?

Il faut un acte ayant date certaine : acte authentique (notarié) ou acte sous seing privé enregistré au service des impôts. Un simple compromis non enregistré ne suffit pas.

Que faire si le bailleur exerce son repentir après que j'ai signé un compromis mais avant l'enregistrement ?

Le repentir est valable. Pour l'éviter, faites enregistrer votre acte immédiatement après signature. Vous pouvez aussi demander au notaire de dater l'acte de manière certaine.

Le repentir peut-il être exercé par un seul des deux démembrements ?

Non, la Cour de cassation exige un repentir conjoint du nu-propriétaire et de l'usufruitier, car ils sont tous deux bailleurs. Si l'un refuse, le repentir est impossible.

Quels sont les délais pour exercer le repentir ?

Le repentir doit être notifié avant que le preneur n'ait acquis ou loué un local avec date certaine. Il n'y a pas de délai légal fixe, mais il est conseillé d'agir rapidement après le refus de renouvellement.

Informations juridiques

  • Numéro: 11-17.534
  • Juridiction: Cour de cassation
  • Date de décision: 31 mai 2012

Mots-clés

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Cas d'usage pratiques

1

Propriétaire bailleur d'un local commercial en démembrement à Montdidier

Un propriétaire, nu-propriétaire d'un local à Montdidier, et sa sœur usufruitière, refusent le renouvellement du bail à un commerçant. Le locataire trouve un local à Albert et signe un compromis de vente non enregistré. Peu après, les bailleurs se repentent. Le locataire conteste.

Application pratique:

Les bailleurs doivent notifier leur repentir par acte d'huissier avant que le locataire n'ait un acte à date certaine. Ici, le compromis non enregistré n'a pas date certaine, donc le repentir est valable. Conseil : enregistrez le compromis immédiatement si vous êtes locataire.

2

Locataire d'un bail commercial à Albert cherchant à se réinstaller

Un locataire à Albert reçoit un refus de renouvellement de son bail. Il trouve un local à Montdidier et signe un bail avec le nouveau propriétaire, mais ne l'enregistre que deux mois plus tard. L'ancien bailleur exerce son repentir entre-temps.

Application pratique:

Le repentir est valable car l'acte de location n'avait pas date certaine avant la notification. Le locataire doit faire enregistrer son bail dès la signature pour bloquer le repentir. Sinon, il peut perdre son nouveau local.

3

Professionnel de l'immobilier conseillant sur un démembrement

Un agent immobilier à Albert conseille un couple, nu-propriétaire et usufruitier, qui souhaitent refuser le renouvellement du bail de leur locataire. Le locataire menace de signer un compromis ailleurs.

Application pratique:

L'agent doit conseiller aux bailleurs d'exercer leur repentir rapidement, par acte d'huissier, et de vérifier si le locataire a un acte enregistré. Il doit aussi informer le locataire que tout acte doit être enregistré pour faire échec au repentir.

Maître Cécile Zakine

À propos de l'auteur

Maître Cécile Zakine — Avocate au Barreau des Alpes-Maritimes, Docteur en Droit. Chaque article de ce magazine est rédigé à partir de l'analyse d'une décision de jurisprudence réelle, commentée et mise en perspective par les équipes de Maître Zakine.

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