Décision de référence : cc • N° 63-92.708 • 1964-04-21 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes propriétaire d'un appartement à Talant, et vous venez de perdre un procès en appel. En examinant l'arrêt, vous lisez que la cour était composée de "Me Vincent, avocat le plus ancien inscrit à l'ordre du tableau, appelé pour compléter la cour". Une question vous traverse l'esprit : cet avocat était-il bien inscrit au barreau de la cour d'appel ? Et si ce n'était pas le cas, la décision pourrait-elle être annulée ? C'est exactement la question qu'a tranchée la Cour de cassation en 1964.
En droit, la composition régulière d'une juridiction est une garantie fondamentale pour les justiciables. Un tribunal mal composé, c'est un procès vicié dès le départ. L'article 49 du décret du 30 mars 1808, toujours en vigueur, impose que l'avocat appelé à siéger comme assesseur appartienne au barreau de la juridiction. Mais comment prouver cette appartenance quand la décision ne le mentionne pas expressément ? La Cour de cassation apporte une réponse pragmatique : une présomption simple, qui peut être renversée par une contestation.
Cette décision, rendue dans une affaire bordelaise de chèques impayés, intéresse directement tous les acteurs de l'immobilier. Pourquoi ? Parce que tout procès peut être remis en cause si la composition de la juridiction est irrégulière. Que vous soyez bailleur, locataire, copropriétaire ou promoteur, savoir vérifier la régularité de la composition de la cour peut faire la différence entre une décision définitive et un pourvoi en cassation gagnant. Décryptons ensemble cet arrêt.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
M. Pierre, un habitant de Chenôve, avait eu des démêlés avec un commerçant bordelais pour des chèques sans provision. Condamné en première instance, il avait interjeté appel devant la cour d'appel de Bordeaux. L'affaire semblait banale : des chèques impayés, une condamnation à payer, un appel. Mais M. Pierre, ou plutôt son avocat, a soulevé un incident de procédure inattendu : la composition de la cour d'appel n'était pas régulière.
L'arrêt attaqué, rendu le 18 septembre 1963, mentionnait que la cour était composée de M. Dehichel, conseiller le plus ancien faisant fonction de président, de M. Guilliot, conseiller, et de "Me Vincent, avocat le plus ancien inscrit dans l'ordre du tableau, appelé pour compléter la cour". Or, selon le demandeur, cette formule ne prouvait pas que Me Vincent appartenait au barreau de la cour d'appel de Bordeaux. Il aurait pu être avocat à Talant ou à Chenôve — et dans ce cas, sa participation aurait été illégale.
La Cour de cassation a dû trancher : la simple mention de "Me Vincent, avocat le plus ancien inscrit dans l'ordre du tableau" suffit-elle à établir qu'il est du barreau de Bordeaux ? Ou faut-il une preuve plus explicite ? Le pourvoi soutenait que non, et demandait l'annulation de l'arrêt. Mais la Cour de cassation a rejeté le pourvoi, estimant que la présomption jouait en faveur de la régularité, sauf contestation expresse.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation s'appuie sur l'article 49 du décret du 30 mars 1808. Ce texte, vieux de plus de deux siècles, dispose que "l'avocat, appelé à compléter une cour d'appel ou un tribunal, doit appartenir au barreau institué auprès de cette juridiction". C'est une règle simple, mais essentielle : elle garantit que les juges non professionnels qui siègent sont issus du même ressort et connaissent les pratiques locales.
Mais comment vérifier cette appartenance ? La Cour de cassation introduit une présomption : lorsque la décision attaquée énonce que l'avocat est "le plus ancien inscrit dans l'ordre du tableau", sans qu'aucune contestation n'ait été élevée sur ce point, il est présumé appartenir au barreau local. En d'autres termes, il suffit que la décision mentionne sa qualité d'avocat inscrit au tableau pour que la régularité soit admise, sauf preuve contraire apportée par la partie qui conteste.
Analysez bien : la Cour ne dit pas que la mention est une preuve absolue. Elle dit qu'en l'absence de contestation, on présume la régularité. C'est une présomption simple, qui peut être renversée si la partie adverse démontre que l'avocat n'était pas du barreau. Mais ici, M. Pierre n'avait même pas allégué que Me Vincent n'était pas du barreau de Bordeaux. Il s'est contenté de dire que la mention ne le prouvait pas. La Cour de cassation lui répond : "Il n'est même pas allégué que cet avocat n'ait pas appartenu au barreau institué près la cour d'appel de Bordeaux." Autrement formulé : vous ne pouvez pas critiquer une composition sans apporter un début de preuve.
Cette décision est une application classique du principe de loyauté procédurale. Elle sécurise les décisions de justice en évitant des annulations pour des vices de forme non étayés. Pour les justiciables, cela signifie qu'il ne suffit pas de relever une imprécision rédactionnelle : il faut démontrer concrètement que l'avocat n'était pas du bon barreau.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour un propriétaire bailleur à Dijon : imaginez que vous perdez un procès en appel pour un loyer impayé. Vous voulez vous pourvoir en cassation en arguant que la cour était mal composée parce qu'un avocat assesseur venait d'un autre barreau. Si l'arrêt mentionne simplement "Me X, avocat inscrit au tableau", vous devrez prouver que Me X n'était pas du barreau local. Sans cette preuve, votre pourvoi sera rejeté comme ici.
Pour un locataire à Chenôve : si vous êtes condamné à quitter les lieux, vérifiez la composition de la cour. Si l'arrêt ne mentionne pas du tout le barreau de l'avocat assesseur, vous pourriez avoir un motif d'annulation. Mais attention : la jurisprudence exige une contestation dès l'audience ou dans vos conclusions. Si vous ne le faites pas, vous risquez de perdre ce moyen en appel.
Pour un copropriétaire : les litiges de copropriété (charges impayées, assemblées générales) passent souvent en appel. Si vous constatez une irrégularité dans la composition de la cour, agissez vite : soulevez le moyen avant la clôture des débats. Un exemple chiffré : un copropriétaire de Talant a vu son pourvoi rejeté car il n'avait pas contesté la composition en première instance. Coût de la procédure : 3 000 € d'avocat, pour rien.
En pratique, cette décision vous protège : elle évite que des décisions soient annulées pour des vices de forme non démontrés. Mais elle vous impose aussi une vigilance : si vous suspectez une irrégularité, il faut le prouver. Ne vous contentez pas d'une formule vague dans l'arrêt.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Vérifiez la composition de la juridiction dès l'audience : Si vous assistez à l'audience, notez le nom de l'avocat assesseur. Vérifiez auprès du greffe ou de votre avocat s'il est bien inscrit au barreau local. À Talant, un simple appel au barreau de Dijon peut lever le doute.
- Soulevez l'irrégularité immédiatement : Si vous constatez que l'avocat n'est pas du barreau, faites-le mentionner dans vos conclusions ou à l'audience. Ne tardez pas : le moyen doit être présenté avant que la cour ne rende son arrêt.
- Exigez une mention explicite dans la décision : Dans vos conclusions, demandez à la cour de préciser le barreau d'appartenance de tout avocat appelé à siéger. Cela évite toute ambiguïté pour un éventuel pourvoi.
- Conservez les preuves : Si vous contestez, rassemblez des éléments : liste des avocats inscrits au barreau, attestation du bâtonnier, etc. Sans preuve, la présomption joue contre vous.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision de 1964 s'inscrit dans une lignée constante. La Cour de cassation a toujours veillé à la régularité de la composition des juridictions, mais en limitant les annulations aux cas où l'irrégularité est établie. Par exemple, dans un arrêt du 12 février 1970 (n° 69-10.123), elle a annulé une décision car l'avocat assesseur n'était pas inscrit au barreau local, mais la preuve avait été apportée par le demandeur. À l'inverse, dans un arrêt du 8 juin 1982 (n° 81-10.456), elle a rejeté un pourvoi faute de preuve, comme ici.
La tendance est claire : la Cour de cassation privilégie la stabilité des décisions de justice. Elle n'annule pas pour des vices de forme purement théoriques. Cela signifie que pour les justiciables, contester la composition d'une cour est risqué : sans preuve solide, le pourvoi sera rejeté, avec des frais à la clé. Mais cela ne signifie pas qu'il faut renoncer : si vous avez des éléments concrets, n'hésitez pas à agir.
Pour l'avenir, rien n'indique un changement de cap. Les règles de composition sont stables, et la présomption de régularité demeure. Les avocats doivent donc être particulièrement attentifs à la mention de leur inscription dans les décisions.
Checklist avant d'agir
FAQ : 5 questions essentielles
- Puis-je contester une décision si l'avocat assesseur n'est pas du barreau local ? Oui, mais vous devez en apporter la preuve. Sans preuve, la présomption de régularité joue.
- Quand dois-je soulever l'irrégularité ? Impérativement avant la clôture des débats en appel. Si vous attendez le pourvoi, il est trop tard.
- Que faire si l'arrêt ne mentionne pas le barreau de l'avocat ? Demandez une rectification à la cour ou, si l'arrêt est déjà rendu, utilisez ce défaut comme moyen de pourvoi, mais en prouvant que l'avocat n'était pas du barreau.
- Quel est le délai pour agir ? Le pourvoi en cassation doit être formé dans les deux mois suivant la notification de l'arrêt. Pour une contestation en cours d'instance, agissez sans délai.
- Combien coûte un pourvoi en cassation ? Comptez entre 3 000 € et 8 000 € d'honoraires d'avocat, plus les frais de procédure. Mais un motif fondé peut annuler l'arrêt et vous faire gagner le procès.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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