Décision de référence : cc • N° 89-19.259 • 1991-02-20 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes propriétaire de terres agricoles au Bouscat, dans la banlieue bordelaise. Vous les louez à un fermier qui, depuis deux ans, paie ses fermages (loyer agricole) avec plusieurs mois de retard. Lassé, vous l'assignez en justice pour obtenir la résiliation du bail (annulation du contrat de location). Mais voilà que votre locataire, juste après avoir reçu l'assignation (acte introductif d'instance), dépose une demande en révision du prix du fermage. Le tribunal refuse de résilier le bail, estimant que ce comportement constitue une « raison sérieuse et légitime » de ne pas prononcer la résiliation. Vous vous demandez : comment est-ce possible ? Cette décision de la Cour de cassation du 20 février 1991 (n° 89-19.259) répond précisément à cette question. Elle consacre le pouvoir souverain des juges du fond (les juges qui examinent les faits) d'apprécier les circonstances qui peuvent sauver un bail menacé de résiliation. Mais qu'est-ce que ça change exactement pour vous, propriétaire ou locataire ? Plongeons dans cette affaire.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
M. Dupont, propriétaire à Le Bouscat, a donné à bail rural (location de terres agricoles) à M. Martin, un agriculteur d'Arcachon. Pendant plusieurs années, M. Martin a payé ses fermages avec un retard chronique. Lassé, M. Dupont lui adresse une mise en demeure (sommation officielle de payer sous peine de résiliation) par lettre recommandée. Devant l'absence de régularisation, il assigne M. Martin devant le tribunal paritaire des baux ruraux (juridiction spécialisée) pour obtenir la résiliation du bail pour défaut de paiement.
Mais surprise : après avoir reçu l'assignation, M. Martin dépose une demande reconventionnelle (demande en réponse) en révision du prix du fermage, arguant que le montant initial était excessif. Le tribunal, puis la cour d'appel de Bordeaux, refusent de prononcer la résiliation. Selon eux, la demande de révision du fermage constitue une « raison sérieuse et légitime » de ne pas résilier le bail, car elle démontre que le preneur (locataire) ne cherche pas à se soustraire à ses obligations, mais conteste le montant dû de bonne foi. M. Dupont se pourvoit en cassation (recours devant la Cour de cassation pour violation de la loi). Il soutient que la demande en révision, introduite après l'assignation, ne peut pas justifier le défaut de paiement antérieur. undefined, on ne peut pas invoquer un événement postérieur pour excuser des impayés passés.
La Cour de cassation, dans son arrêt du 20 février 1991, rejette le pourvoi (maintient la décision de la cour d'appel). Elle affirme que les juges du fond apprécient souverainement l'existence de raisons sérieuses et légitimes de nature à exclure le prononcé de la résiliation. undefined les juges ont le pouvoir de décider, en fonction des faits, si le comportement du locataire mérite ou non la résiliation. Ici, ils ont estimé que la demande de révision du fermage, même tardive, pouvait expliquer le retard de paiement et empêcher la résiliation. Une décision qui a fait jurisprudence (modèle pour les affaires futures) et qui illustre la souplesse du droit rural.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
Le fondement légal de cette décision est l'article L. 411-53 du Code rural et de la pêche maritime (anciennement article 840), qui dispose que le bailleur peut demander la résiliation du bail si le preneur ne paie pas les fermages à leur échéance. Cependant, ce même texte prévoit que les juges peuvent accorder des délais de grâce (délais supplémentaires) ou refuser la résiliation s'il existe des raisons sérieuses et légitimes. C'est cette notion de « raisons sérieuses et légitimes » que la Cour de cassation interprète ici.
La cour d'appel avait retenu que la demande de révision du fermage, bien que postérieure à l'assignation, révélait que le preneur contestait de bonne foi le montant dû. Or, une contestation sérieuse sur le montant du fermage peut constituer une raison légitime de ne pas payer à temps. La Cour de cassation valide ce raisonnement en affirmant que les juges du fond sont souverains pour apprécier ces raisons. undefined, ils n'ont pas à suivre une règle stricte : ils examinent l'ensemble des circonstances (comportement du preneur, historique des paiements, nature de la contestation) et décident en équité (justice du cas particulier).
Attention toutefois : cette décision ne signifie pas que tout retard de paiement est excusable. La Cour rappelle implicitement que le simple fait de déposer une demande en révision après l'assignation ne suffit pas toujours. Il faut que cette demande soit sérieuse (par exemple, fondée sur une évolution du marché ou une erreur de calcul) et que le preneur ait agi de bonne foi (sans intention dilatoire). undefined, j'ai rencontré des dossiers où des locataires multipliaient les demandes de révision pour gagner du temps : les juges ne sont pas dupes et peuvent prononcer la résiliation malgré tout.
undefined, c'est que cette décision s'inscrit dans une protection particulière du preneur en droit rural. Le législateur a voulu protéger l'exploitant agricole, souvent vulnérable face au propriétaire, en permettant aux juges de sauver le bail même en cas d'impayés, si des circonstances l'excusent. Mais cette protection n'est pas absolue : le preneur doit démontrer sa bonne foi et son sérieux.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour le propriétaire bailleur : cette décision vous oblige à être patient et à vérifier le contexte. Si votre locataire conteste le montant du fermage, même après une mise en demeure, le tribunal pourrait refuser la résiliation. En pratique, avant d'assigner, assurez-vous que le fermage est incontestable (par exemple, qu'il a été fixé par un accord écrit ou par une décision judiciaire définitive). Si le locataire a déposé une demande de révision, attendez l'issue de cette procédure avant d'engager une action en résiliation. Sinon, vous risquez de perdre du temps et de l'argent.
Pour le locataire preneur : cette décision est une bouée de sauvetage. Si vous avez des retards de paiement, mais que vous contestez le montant du fermage pour des raisons objectives (par exemple, baisse des rendements ou hausse des charges), n'hésitez pas à déposer une demande en révision. Même tardive, elle peut vous sauver du bail. Mais attention : cela ne fonctionne que si votre contestation est sérieuse et que vous avez agi de bonne foi. Un simple retard sans contestation vous expose à la résiliation.
Exemple concret : à Arcachon, un propriétaire loue une parcelle de 5 hectares à un maraîcher pour 2 000 € par an. Le maraîcher, confronté à une mauvaise récolte, paie avec 6 mois de retard et conteste le montant du fermage en raison de la baisse du prix des légumes. Le tribunal, s'inspirant de cette jurisprudence, pourrait refuser la résiliation si la contestation est fondée. En revanche, si le maraîcher ne conteste pas et ne paie pas, la résiliation sera quasi automatique.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Rédigez un bail clair et précis : mentionnez le montant du fermage, les modalités de paiement (date, lieu, mode) et les pénalités de retard. Évitez les imprécisions qui pourraient donner lieu à contestation.
- Conservez toutes les preuves de paiement et de communication : quittances, relevés bancaires, courriers. En cas de litige, ces documents permettent de démontrer la bonne foi ou la mauvaise foi.
- En cas de retard, réagissez rapidement mais proportionnément : envoyez une mise en demeure par lettre recommandée avec accusé de réception. Si le locataire conteste, engagez une conciliation avant d'assigner. La médiation peut résoudre le conflit sans procès.
- Pour le locataire : ne restez pas passif : si vous estimez le fermage excessif, déposez une demande en révision dès que possible, même avant l'échéance. Une contestation anticipée est plus crédible qu'une contestation après assignation.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision de 1991 s'inscrit dans une lignée protectrice du preneur. On peut citer un arrêt antérieur de la Cour de cassation du 10 juin 1986 (n° 84-13.642) qui avait déjà jugé que le simple fait pour le preneur de contester le montant du fermage devant le tribunal paritaire constituait une raison sérieuse et légitime de ne pas prononcer la résiliation, même en cas de non-paiement pendant la procédure. La décision de 1991 va plus loin en acceptant une contestation postérieure à l'assignation.
Plus récemment, la Cour de cassation a précisé que la bonne foi du preneur doit être évaluée in concreto (selon les circonstances). Ainsi, dans un arrêt du 13 décembre 2018 (n° 17-26.085), elle a validé le refus de résiliation alors que le preneur avait accumulé plusieurs années d'arriérés, mais avait démontré qu'il avait rencontré des difficultés économiques indépendantes de sa volonté. La tendance est donc à une appréciation souple, mais exigeante sur la démonstration de la bonne foi.
Pour l'avenir, les tribunaux pourraient durcir leur position si la contestation du fermage devient un moyen systématique de contourner la résiliation. Mais pour l'instant, le droit rural reste favorable au preneur.
En pratique : ce qu'il faut faire
FAQ :
- Q : Puis-je résilier le bail si mon locataire paie en retard mais conteste le montant ?
R : Oui, mais le tribunal peut refuser la résiliation si la contestation est sérieuse et de bonne foi. Mieux vaut attendre la décision sur la révision du fermage avant d'agir. - Q : Que faire si mon propriétaire m'assigne en résiliation alors que j'ai contesté le fermage ?
R : Invoquez immédiatement votre demande de révision devant le juge comme raison sérieuse et légitime. Joignez toutes les pièces justifiant votre contestation. - Q : Quels délais pour agir ?
R : La mise en demeure doit laisser un délai d'au moins 3 mois avant l'assignation. La demande en révision du fermage peut être faite à tout moment, mais mieux vaut avant l'échéance. - Q : Quel coût pour une procédure de résiliation ?
R : Comptez entre 1 500 et 5 000 € d'honoraires d'avocat, selon la complexité, sans compter les frais de justice. Une médiation coûte environ 500 à 1 000 €. - Q : Puis-je demander des dommages-intérêts pour le retard de paiement ?
R : Oui, vous pouvez réclamer des intérêts moratoires (intérêts de retard) et éventuellement des dommages-intérêts si vous prouvez un préjudice (ex : perte de revenus).
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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