Décision de référence : cc • N° 69-10.351 • 1970-07-02 • Consulter la décision →
Imaginez un instant : vous êtes propriétaire d'une vigne à Kingersheim, confiée à un métayer depuis des années. Les relations étaient bonnes, mais peu à peu, les désaccords s'accumulent. Votre métayer ne respecte plus les dates de taille, vous critiquez ses méthodes, et la communication devient impossible. Que faire ? Peut-on mettre fin à ce bail rural sans attendre son terme ? Cette question, des centaines de propriétaires et de preneurs se la posent chaque année dans le Haut-Rhin et ailleurs.
La réponse de la Cour de cassation est claire : la mésintelligence profonde et définitive entre les parties, même si elle n'est pas imputable au seul bailleur, peut justifier la résiliation du bail à colonat partiaire (un type de métayage où le preneur partage les fruits avec le bailleur). Mais attention : encore faut-il que cette mésentente soit incompatible avec la bonne exploitation du fonds. undefined, ce n'est pas simplement une dispute de voisinage : il faut que le conflit nuise concrètement à la production agricole.
Dans cet article, je vais décortiquer pour vous cette décision vieille de plus de 50 ans mais toujours appliquée, vous expliquer comment elle s'applique concrètement à Kingersheim, Thann et ailleurs, et vous donner des conseils pratiques pour éviter ou gérer ce type de litige.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
Dans cette affaire, un bail à colonat partiaire (un contrat de métayage) liait un propriétaire, que nous appellerons M. X, et un preneur, M. Gimenez, sur des terres agricoles. Les relations se sont dégradées au point que le propriétaire a demandé la résiliation du bail devant le tribunal. Il invoquait la mésintelligence des parties, estimant que celle-ci empêchait toute collaboration sereine pour l'exploitation.
Le preneur, de son côté, contestait cette demande. Il soutenait que la mésentente était due au seul bailleur, et qu'en conséquence, la résiliation ne pouvait pas être prononcée à son encontre. Il a même formé une demande reconventionnelle (une demande en retour) pour obtenir des dommages et intérêts.
Le tribunal de première instance a donné raison au propriétaire et prononcé la résiliation du bail au 1er novembre. Le preneur a fait appel. La cour d'appel a confirmé le jugement, en relevant que la mésintelligence était profonde, définitive, et surtout qu'elle n'était pas imputable au seul bailleur. Elle a également rejeté la demande de dommages et intérêts du preneur.
Le preneur s'est alors pourvu en cassation (un recours devant la plus haute juridiction). Il arguait que la cour d'appel n'avait pas répondu à ses conclusions et qu'elle avait mal appliqué la loi. Mais la Cour de cassation a rejeté son pourvoi, validant le raisonnement des juges du fond. Elle a estimé que la cour d'appel avait suffisamment motivé sa décision et que la mésintelligence, même partagée, justifiait la résiliation dès lors qu'elle compromettait la bonne exploitation.
Ce qui est frappant dans cette histoire, c'est que le conflit n'était pas lié à un manquement grave comme le non-paiement du fermage, mais à une dégradation des relations humaines. undefined les juges ont considéré que l'exploitation agricole ne peut pas prospérer si les parties ne s'entendent plus, même si aucune des deux n'est clairement fautive.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
Comment les juges ont-ils justifié leur décision ? Le fondement légal est ici l'article 1134 du Code civil (ancien, aujourd'hui 1103) qui dispose que les conventions doivent être exécutées de bonne foi. Dans un bail à colonat partiaire, la bonne foi est essentielle car les parties doivent collaborer étroitement : le preneur cultive, le bailleur fournit la terre et parfois des moyens, et ils partagent les récoltes. Si la confiance est rompue, l'économie du contrat s'effondre.
La Cour de cassation a précisé que la résiliation peut être prononcée même si la mésentente n'est pas due à la faute exclusive du bailleur. C'est une nuance importante : il n'est pas nécessaire de prouver que l'autre partie a violé ses obligations contractuelles de manière caractérisée. Il suffit que l'atmosphère conflictuelle soit telle que l'exploitation devient impossible ou gravement compromise.
undefined, c'est que cette décision s'inscrit dans une jurisprudence plus large sur les baux ruraux. En effet, la Cour de cassation a étendu ce principe à d'autres types de baux, comme le bail à ferme (où le preneur paie un loyer en argent). Mais attention : pour les baux soumis au statut du fermage (loi du 4 juillet 1980), la résiliation pour mésentente est plus difficile à obtenir car le preneur bénéficie d'une protection renforcée. Dans le colonat partiaire, qui est un métayage, les règles sont un peu plus souples.
L'arrêt de 1970 a donc posé un principe clair : la mésintelligence grave et durable, même non fautive, peut mettre fin au contrat. Les juges du fond apprécient souverainement (librement) si la mésentente est suffisamment profonde et si elle a un impact sur l'exploitation. Dans cette affaire, ils ont relevé que les parties étaient en conflit permanent, ce qui nuisait à la bonne marche de l'exploitation.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Si vous êtes propriétaire bailleur (celui qui donne la terre à exploiter), cette décision vous offre une arme juridique pour sortir d'un bail devenu toxique. Mais attention : vous devez prouver que la mésentente est réelle, profonde, et qu'elle empêche une exploitation normale. Un simple désaccord ponctuel ne suffit pas. Par exemple, à Thann, un propriétaire pourrait invoquer cette jurisprudence si son métayer refuse systématiquement de suivre ses conseils culturaux et que les rendements chutent.
Pour le preneur (le métayer), cette décision est un avertissement : même si vous n'êtes pas en faute, votre comportement peut justifier la résiliation si vous contribuez à la mésentente. Il est donc crucial de maintenir une communication constructive et de documenter vos échanges (courriers, mails) pour prouver votre bonne foi.
undefined, j'ai rencontré des dossiers où des propriétaires hesitaient à agir, craignant de perdre un procès faute de preuve d'une faute grave. Cette jurisprudence leur a permis de gagner en démontrant simplement que la relation était devenue impossible. Combien ça coûte ? Une procédure devant le tribunal paritaire des baux ruraux peut prendre 6 à 18 mois, avec des frais d'avocat de 1 500 à 5 000 € selon la complexité. Mais si vous gagnez, vous récupérez la jouissance de votre terrain.
Pour les acquéreurs d'un bien agricole déjà loué, vérifiez l'état des relations entre le bailleur et le preneur avant d'acheter. Si un conflit couve, vous pourriez hériter d'un litige.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Rédigez un contrat écrit et détaillé : Même si le colonat partiaire peut être verbal, un écrit précisant les droits et obligations de chacun (partage des récoltes, entretien, décisions culturales) évite bien des malentendus. Faites-le réviser par un avocat spécialisé.
- Organisez des réunions régulières : Planifiez au moins une rencontre par trimestre pour faire le point sur l'exploitation. Notez les décisions prises et envoyez un compte-rendu par email. Cela crée une trace en cas de conflit.
- Médiez avant de plaider : En cas de différend, proposez une médiation (coût : 200 à 500 € par séance). Les tribunaux voient d'un bon œil les parties qui tentent de résoudre leur conflit à l'amiable. Cela peut aussi vous faire gagner du temps et de l'argent.
- Documentez tout : Gardez une trace écrite de chaque incident : retards, dégradations, refus de communiquer. Des photos, des mails, des attestations de voisins peuvent faire la différence devant le juge.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision de 1970 a été confirmée et précisée par plusieurs arrêts ultérieurs. Par exemple, la Cour de cassation a jugé en 1985 (Civ. 3e, 27 mars 1985, n°83-16.231) que la mésentente grave entre copreneurs (plusieurs preneurs d'un même bail) peut justifier la résiliation à la demande du bailleur, même si ce dernier n'est pas à l'origine du conflit.
En revanche, pour les baux à ferme soumis au statut du fermage, la jurisprudence est plus stricte : la mésentente doit être imputable au preneur pour que le bailleur puisse obtenir la résiliation (Civ. 3e, 16 février 2005, n°03-19.542). Le colonat partiaire fait donc figure d'exception, car il admet une résiliation pour mésentente non fautive.
Aujourd'hui, avec la montée des tensions autour de l'agriculture (prix des terres, concurrence), les conflits entre bailleurs et preneurs sont fréquents. Les tribunaux tendent à privilégier la sauvegarde de l'exploitation : si la mésentente la menace, ils n'hésitent pas à prononcer la résiliation, même si les torts sont partagés.
Checklist avant d'agir
- Ai-je tenté une conciliation ? Avant toute procédure, essayez de résoudre le conflit à l'amiable. Envoyez une lettre recommandée proposant une médiation.
- Ai-je des preuves de la mésentente ? Rassemblez tous les documents montrant l'absence de communication, les désaccords récurrents, l'impact sur l'exploitation (baisse de rendement, dégradations).
- Le bail est-il à colonat partiaire ou à ferme ? Vérifiez le type de bail. Si c'est un bail à ferme, les conditions sont plus strictes. Consultez un avocat pour savoir si la jurisprudence de 1970 s'applique.
- Quel est le préjudice pour l'exploitation ? La mésentente doit être incompatible avec la bonne exploitation. Montrez en quoi elle nuit concrètement (ex : refus de suivre le plan de culture, conflit sur les investissements).
- Consultez un avocat spécialisé : Les baux ruraux sont complexes. Un avocat vous aidera à évaluer vos chances et à préparer votre dossier. Une première consultation de 30 minutes peut vous orienter.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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