Reprise partielle d'un bail rural : quand la superficie fait débat
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Reprise partielle d'un bail rural : quand la superficie fait débat

📅 Décision du 26 avril 1989⚖️ Cour de cassation👁️ 2 vues📖 6 min de lecture

La Cour de cassation précise que la fixation réglementaire de la superficie maximale est une condition indispensable pour exercer le droit de reprise partielle d'un bail rural. Sans cette limite, le congé pour reprise est invalide.

Décision de référence : cc • N° 87-13.900 • 1989-04-26 • Consulter la décision →

Un propriétaire bailleur souhaite reprendre une partie des terres louées pour les exploiter lui-même. Mais le fermier conteste le congé, invoquant l'absence de décret fixant la superficie maximale autorisée. La Cour de cassation, dans cet arrêt du 26 avril 1989, a précisé que cette condition réglementaire est indispensable à l'exercice du droit de reprise.

Dans cette affaire, la Cour de cassation (la plus haute juridiction française) a dû trancher un point essentiel : faut-il que la superficie maximale de l'exploitation agrandie soit fixée par un texte réglementaire pour que le congé soit valable ? La réponse est oui, et elle change la donne pour tous les baux ruraux.

Cet article décortique cette décision du 26 avril 1989, ses conséquences pour les propriétaires et les locataires, et vous donne des clés pratiques pour éviter un contentieux. Car le droit rural est un terrain miné.

Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour

M. Y, propriétaire, donne à bail (contrat de location) des terres agricoles à M. Z, son fermier. Le bail est régi par le statut du fermage (loi du 5 août 1960). Un jour, M. Y décide de reprendre une partie des terres pour les exploiter lui-même. Il délivre un congé partiel à M. Z, en application de l'article 845, alinéa 13, ancien du Code rural (qui permet au bailleur de reprendre une partie des terres pour les exploiter personnellement, sous certaines conditions).

Mais M. Z conteste ce congé devant le tribunal paritaire des baux ruraux (juridiction spécialisée). Son argument : la superficie reprise est trop importante, elle dépasse la limite fixée par la loi. En effet, l'article 7 de la loi du 5 août 1960 dispose que la reprise partielle ne peut avoir pour effet de porter la superficie de l'exploitation agrandie au-delà d'un certain seuil, fixé par décret (un règlement pris par le gouvernement). Or, ce décret n'avait jamais été pris à l'époque des faits.

La cour d'appel de Rennes, dans un arrêt du 7 mai 1986, donne raison au propriétaire. Elle estime que, faute de décret fixant la superficie maximale, cette condition doit être considérée comme non écrite (c'est-à-dire ignorée). Le congé est donc valable. M. Z se pourvoit en cassation (recours devant la Cour de cassation).

Le 26 avril 1989, la Cour de cassation casse (annule) l'arrêt de la cour d'appel. Elle rappelle que la fixation de la limite de superficie est une condition mise à l'exercice de la reprise partielle. Si cette limite n'a pas été déterminée réglementairement, on ne peut pas l'ignorer : au contraire, le congé est invalide car la condition n'est pas remplie. Autrement dit, le propriétaire ne peut pas reprendre les terres tant que le seuil n'est pas fixé par décret.

Le raisonnement de la juridiction — décortiqué

Le cœur du problème réside dans l'interprétation de l'article 7 de la loi du 5 août 1960, combiné avec l'article 845, alinéa 13, ancien du Code rural. Ce dernier permet au bailleur de reprendre une partie des terres louées pour les exploiter personnellement, à condition que l'exploitation agrandie ne dépasse pas une certaine superficie. Cette superficie maximale doit être fixée par décret en Conseil d'État (article 7).

La cour d'appel avait considéré que, puisque le décret n'existait pas, la condition était impossible à vérifier et donc devait être écartée. Mais la Cour de cassation ne l'entend pas ainsi. Elle affirme que la fixation de cette limite est une condition mise à l'exercice de la reprise partielle. Cela signifie que sans cette limite réglementaire, le droit de reprise ne peut pas s'exercer valablement. En d'autres termes, si le gouvernement n'a pas fixé le seuil, le propriétaire ne peut pas reprendre les terres, même partiellement.

Le raisonnement est le suivant : la loi a voulu protéger le fermier en limitant la reprise à une surface raisonnable, afin de ne pas compromettre la viabilité économique de l'exploitation réduite. Si cette protection n'est pas définie, elle ne peut pas être ignorée. La Cour de cassation annule donc l'arrêt de la cour d'appel pour violation de la loi (erreur de droit).

Cette décision est une confirmation de la rigueur avec laquelle la Cour de cassation traite les conditions légales de la reprise. Elle montre que les juges ne peuvent pas suppléer l'absence de décret en créant une règle qu'ils estimeraient juste. Seul le pouvoir réglementaire peut fixer le seuil.

Pour les propriétaires, c'est une douche froide. Pour les fermiers, une protection renforcée. Mais cette situation a duré des années, jusqu'à ce qu'un décret soit enfin pris en 1995 (décret n°95-1084). Pendant tout ce temps, aucune reprise partielle n'était possible si elle dépassait le seuil — mais comme le seuil n'existait pas, c'était toute reprise partielle qui était bloquée.

Ce que ça change pour vous — concrètement

Pour le propriétaire bailleur : Si vous souhaitez reprendre une partie de vos terres, vous devez vérifier que la superficie reprise, ajoutée à celle de votre exploitation existante, ne dépasse pas le seuil fixé par le décret. Aujourd'hui, ce seuil est défini par l'article R. 411-9-1 du Code rural (décret de 1995). Par exemple, si votre exploitation fait 50 hectares et que vous voulez reprendre 20 hectares, le total de 70 hectares ne doit pas excéder le seuil applicable à votre région (souvent 1,5 fois la surface minimale d'installation). Si le seuil est de 80 hectares, vous êtes dans les clous. Sinon, le congé sera nul.

Pour le fermier (locataire) : Vous pouvez contester un congé si la superficie reprise dépasse le seuil réglementaire. Mais attention : le propriétaire peut aussi invoquer d'autres motifs de reprise (par exemple, pour installation d'un descendant). La décision de 1989 vous protège contre les reprises trop ambitieuses qui compromettraient la viabilité de votre exploitation.

Exemple concret : Un propriétaire reprend 5 hectares sur les 15 que loue un fermier. L'exploitation du propriétaire fait déjà 10 hectares, soit 15 hectares après reprise. Si le seuil réglementaire est de 20 hectares, c'est valable. Mais si le seuil est de 12 hectares, le congé est nul. Le fermier peut rester sur ses terres.

Pour l'acquéreur : Si vous achetez une terre agricole louée, vous devez savoir que le droit de reprise du vendeur peut être limité par cette règle de superficie. Renseignez-vous sur les surfaces en jeu.

Quatre conseils pour éviter ce type de litige

  • Vérifiez le seuil applicable avant de délivrer un congé : Consultez le décret en vigueur ou demandez à la chambre d'agriculture la surface maximale autorisée pour votre type d'exploitation. Ne présumez pas que le seuil n'existe pas.
  • Faites mesurer précisément les surfaces : Un géomètre-expert peut vous aider à déterminer la superficie exacte de votre exploitation et celle que vous souhaitez reprendre. Une erreur de quelques ares peut tout faire capoter.
  • Respectez les formes du congé : Le congé doit être délivré par acte d'huissier (acte notifié par un commissaire de justice) au moins 18 mois avant la fin du bail, avec mention des motifs précis. Un vice de forme est souvent fatal.
  • Anticipez les contestations : Avant d'engager une reprise, informez votre fermier de votre projet par lettre recommandée. Un dialogue peut éviter un procès long et coûteux.

Questions fréquentes

Puis-je reprendre une partie de mes terres agricoles sans seuil de superficie ?

Non, depuis 1995 un décret fixe le seuil. Sans ce seuil, la reprise partielle est impossible, comme l'a rappelé la Cour de cassation en 1989.

Quel est le délai pour contester un congé pour reprise partielle ?

Le fermier doit saisir le tribunal paritaire des baux ruraux dans les 4 mois suivant la notification du congé par huissier.

Que faire si le propriétaire reprend une superficie trop importante ?

Vous pouvez contester le congé devant le tribunal. Si la superficie dépasse le seuil réglementaire, le congé sera annulé.

Le propriétaire peut-il reprendre des terres pour son enfant sans respecter le seuil ?

Oui, si c'est une reprise totale (art. L. 411-58). Mais pour une reprise partielle, le seuil s'applique.

Comment connaître le seuil de superficie applicable ?

Consultez la DDTM de votre département ou un avocat spécialisé. Le seuil est fixé par l'article R. 411-9-1 du Code rural.

Informations juridiques

  • Numéro: 87-13.900
  • Juridiction: Cour de cassation
  • Date de décision: 26 avril 1989

Mots-clés

bail ruralreprise partiellesuperficieCour de cassationfermage

Cas d'usage pratiques

1

Propriétaire à Châteaulin voulant reprendre 10 hectares

Un propriétaire de 30 hectares souhaite reprendre 10 hectares sur les 20 loués à un fermier. Il délivre un congé sans vérifier le seuil.

Application pratique:

Le seuil réglementaire est de 1,5 fois la surface minimale d'installation (SMI), soit 45 hectares. L'exploitation agrandie ferait 40 hectares, donc c'est valable. Mais si le seuil était de 35 hectares, le congé serait nul. Il faut donc toujours vérifier le seuil avant d'agir.

2

Fermier à Concarneau contestant un congé

Un fermier reçoit un congé pour reprise partielle de 5 hectares. Son exploitation fait 15 hectares, celle du propriétaire 10 hectares.

Application pratique:

L'exploitation agrandie du propriétaire serait de 15 hectares. Si le seuil est de 12 hectares, le congé est illégal. Le fermier doit saisir le tribunal dans les 4 mois. La décision de 1989 lui donne raison : sans seuil fixé, le congé est nul.

3

Acquéreur d'une terre louée à Quimper

Un investisseur achète une terre de 8 hectares louée. Le vendeur a un droit de reprise partielle non exercé.

Application pratique:

L'acquéreur doit intégrer la limitation de superficie. Si le seuil empêche une reprise, la valeur du bien peut être affectée. Il est conseillé de demander au vendeur de renoncer à son droit de reprise ou de négocier le prix en conséquence.

Maître Cécile Zakine

À propos de l'auteur

Maître Cécile Zakine — Avocate au Barreau des Alpes-Maritimes, Docteur en Droit. Chaque article de ce magazine est rédigé à partir de l'analyse d'une décision de jurisprudence réelle, commentée et mise en perspective par les équipes de Maître Zakine.

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