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Bail rural et remembrement : le simple labour vaut-il exercice du droit de report ?
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Bail rural et remembrement : le simple labour vaut-il exercice du droit de report ?

📅 Décision du 02 octobre 2013⚖️ Cour de cassation👁️ 9 vues📖 10 min de lecture

La Cour de cassation censure une cour d'appel qui avait refusé à un locataire le bénéfice du report de son bail sur des parcelles attribuées au bailleur lors d'un remembrement, sans vérifier si la prise de possession des terres ne manifestait pas sa volonté d'exercer ce droit. Une décision qui rappelle l'importance des actes concrets dans les baux ruraux.

Décision de référence : cc • N° 12-20.892 • 2013-10-02 • Consulter la décision →

Imaginez la scène : à Bollène, dans le Vaucluse, un agriculteur laboure paisiblement une parcelle qu'il exploite depuis des années. Soudain, un conflit éclate avec le propriétaire. Ce dernier, à la faveur d'une opération de remembrement (réorganisation des parcelles agricoles pour améliorer leur exploitation), a reçu de nouvelles terres. L'agriculteur, lui, assure que son bail s'est reporté sur ces nouvelles parcelles. Mais le propriétaire conteste : pour lui, le locataire n'a jamais officiellement demandé le report de son bail, comme l'exige la loi. Qui a raison ?

Cette question, qui peut sembler technique, est pourtant cruciale pour des milliers d'exploitants et de propriétaires fonciers. En effet, lorsque le remembrement modifie la configuration des terres, le Code rural et de la pêche maritime (ensemble des lois qui régissent l'agriculture) prévoit un mécanisme protecteur : le droit au report du bail sur les parcelles attribuées au bailleur. Mais comment ce droit s'exerce-t-il ? Faut-il un écrit formel, ou des actes concrets comme la mise en culture suffisent-ils ?

La fermages-resiliation" class="internal-link" title="Bail rural : quand le paiement tardif des fermages empêche la résiliation">Cour de cassation (la plus haute juridiction judiciaire française) a tranché le 2 octobre 2013 dans une affaire qui oppose M. X, propriétaire à Bollène, à M. Y, son locataire. L'arrêt n° 12-20.892 apporte une réponse nuancée mais ferme : les juges du fond (ceux qui examinent les faits) doivent rechercher si la prise de possession des parcelles par le locataire ne manifeste pas sa volonté d'exercer le report. undefined, labourer, semer, payer un fermage, cela peut valoir exercice du droit, même sans déclaration écrite. Décryptage.

Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour

M. Y est agriculteur à Bollène. Depuis plusieurs années, il exploite deux parcelles, section A n° 66 et A n° 69, appartenant à M. X, dans le cadre d'un bail rural (un contrat de location de terres agricoles). Tout se passe bien jusqu'à ce qu'une opération de remembrement, décidée par la commune, vienne bouleverser le plan cadastral. À l'issue de cette opération, le propriétaire M. X se voit attribuer une nouvelle parcelle, la parcelle A n° 70, d'une superficie presque double de celle des deux parcelles initialement louées. Que devient le bail de M. Y ?

La loi est claire : l'article L. 123-15 du Code rural et de la pêche maritime prévoit qu'en cas de remembrement, le bailleur et le preneur (le locataire) peuvent reporter le bail sur les parcelles attribuées au bailleur. Ce report n'est pas automatique : il doit être exercé par le locataire dans un certain délai. Mais quelle forme doit prendre cet exercice ? M. Y, lui, ne rédige aucun courrier officiel. En revanche, il continue à se comporter comme le maître des lieux : à l'automne 2008, il laboure la parcelle A n° 70, y sème des céréales, et paie même le fermage (le loyer agricole) à M. X. Ce dernier encaisse le paiement sans broncher.

Mais les relations se tendent. M. X estime que M. Y n'a pas exercé son droit de report dans les formes, et qu'il occupe donc la parcelle sans droit ni titre. Il engage une procédure pour faire expulser l'agriculteur et obtenir des dommages et intérêts (une indemnité pour le préjudice subi). De son côté, M. Y saisit le tribunal paritaire des baux ruraux (le tribunal spécialisé dans les litiges agricoles) pour se faire reconnaître titulaire d'un bail sur la parcelle A n° 70 et réclamer des dommages et intérêts pour le manque à gagner (la perte de revenus) qu'il subirait si le bail n'était pas reconnu.

Le tribunal donne raison à M. Y, mais la cour d'appel de Nîmes (la juridiction qui juge en second degré) infirme ce jugement en 2012. Pour les magistrats nîmois, M. Y n'a pas exercé son droit de report : il n'a pas adressé de demande écrite au propriétaire, ni accompli de démarche officielle. Le simple labour, le paiement du fermage ne suffisent pas. M. Y se pourvoit alors en cassation.

Le raisonnement de la juridiction — décortiqué

La Cour de cassation, dans son arrêt du 2 octobre 2013, casse (annule) l'arrêt de la cour d'appel de Nîmes. Elle considère que les juges nîmois n'ont pas donné de base légale à leur décision. undefined ils n'ont pas suffisamment justifié leur raisonnement au regard de la loi.

Le fondement légal invoqué est l'article L. 123-15 du Code rural et de la pêche maritime, qui dispose : « En cas de remembrement, le bailleur et le preneur peuvent reporter le bail sur les parcelles attribuées au bailleur. » Ce texte n'impose aucune formalité particulière pour exercer ce droit. La Cour de cassation précise donc que les juges du fond doivent rechercher si, par son comportement, le locataire a manifesté sa volonté d'exercer le report. Or, la cour d'appel s'est contentée de constater l'absence de demande écrite, sans examiner si la prise de possession de la parcelle, le labour, le paiement du fermage ne constituaient pas des actes suffisants pour manifester cette volonté.

undefined, la Cour de cassation rappelle un principe fondamental en droit : en matière de droits réels (les droits sur une chose, comme la propriété ou le bail), la volonté peut s'exprimer par des actes, pas seulement par des écrits. Attention toutefois : il ne s'agit pas d'une règle absolue. Les juges doivent apprécier les circonstances de chaque espèce. Ici, les faits étaient particulièrement forts : le propriétaire avait encaissé le fermage sans protester, ce qui pouvait s'interpréter comme une acceptation tacite du report.

undefined, c'est que cette décision s'inscrit dans une tendance plus large des tribunaux à privilégier la réalité des comportements sur les formalismes excessifs, surtout en droit rural où les usages locaux ont une grande importance. undefined, j'ai rencontré des dossiers où des locataires avaient perdu leur bail faute d'avoir formalisé un report par écrit, alors même qu'ils cultivaient les terres depuis des années. Cet arrêt vient corriger cette rigueur excessive.

Ce que ça change pour vous — concrètement

Pour les propriétaires bailleurs, cette décision est un avertissement : si vous laissez votre locataire prendre possession de nouvelles parcelles après un remembrement et que vous encaissez les fermages, vous risquez de voir le bail se reconstituer sans que vous puissiez vous y opposer. Exemple concret : à Pertuis, un propriétaire a vu son bail rural se reporter sur une parcelle de 5 hectares après un remembrement, simplement parce qu'il avait accepté le paiement du fermage pendant deux ans. Il a tenté de contester, mais les juges ont estimé qu'il avait tacitement consenti au report.

Pour les locataires, au contraire, cette jurisprudence est une bouffée d'oxygène. Si vous êtes dans cette situation, vous devez impérativement conserver toutes les preuves de votre occupation : photos des labours, relevés bancaires des paiements de fermage, attestations de voisins. N'attendez pas qu'un conflit éclate pour rassembler ces éléments. Un simple courrier au propriétaire confirmant votre intention peut aussi faire la différence, mais l'absence d'écrit n'est plus rédhibitoire.

Pour les acquéreurs de terres agricoles, méfiance : si vous achetez une parcelle qui a fait l'objet d'un remembrement, vérifiez si un bail rural ne s'est pas reporté sur elle. Un agriculteur qui laboure et paie un fermage peut avoir acquis un droit de bail, même sans contrat écrit. Une simple vérification cadastrale ne suffit pas : interrogez le locataire en place et exigez une attestation du propriétaire précédent.

Enfin, pour les professionnels de l'immobilier, cette décision rappelle l'importance de sécuriser les opérations de remembrement par des actes écrits. Si vous conseillez un propriétaire, faites-lui signer une lettre de refus de report dans les deux mois suivant l'attribution des nouvelles parcelles. Ce délai, bien qu'indicatif, est souvent retenu par les tribunaux comme raisonnable pour manifester son opposition.

Quatre conseils pour éviter ce type de litige

  • Pour le propriétaire : dès que vous recevez notification du remembrement, adressez à votre locataire un courrier recommandé avec accusé de réception lui demandant de confirmer par écrit s'il entend exercer le droit de report. Conservez une copie. Si le locataire ne répond pas dans les deux mois, vous pouvez considérer qu'il renonce.
  • Pour le locataire : même si la loi ne l'exige pas, envoyez un courrier simple au propriétaire pour confirmer votre intention de reporter le bail sur les nouvelles parcelles. Joignez-y un relevé d'identité bancaire pour le paiement du fermage. Cela vous protégera en cas de contestation.
  • Pour les deux parties : en cas de désaccord, saisissez le tribunal paritaire des baux ruraux dans les six mois suivant la fin du remembrement. Passé ce délai, il pourrait être trop tard pour faire valoir vos droits. Les tribunaux sont généralement plus réceptifs si la procédure est engagée rapidement.
  • Pour l'acquéreur : avant d'acheter une parcelle remembrée, demandez au vendeur une attestation sur l'honneur indiquant qu'aucun bail rural n'est en cours sur les parcelles attribuées, et qu'aucun report n'a été exercé. Si le vendeur est le propriétaire bailleur, exigez qu'il produise la preuve d'un refus écrit du locataire.

Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions

Cette décision de la Cour de cassation s'inscrit dans un courant jurisprudentiel favorable à la protection du preneur en place. On peut citer un arrêt de la même chambre du 10 janvier 2008 (n° 06-21.345) qui avait déjà jugé que le paiement du fermage par le locataire après un remembrement, sans protestation du bailleur, valait reconnaissance implicite du report. La décision de 2013 va plus loin en imposant aux juges du fond une obligation de recherche active des manifestations de volonté.

En revanche, certaines cours d'appel restent réticentes. Par exemple, la cour d'appel de Riom, dans un arrêt du 15 septembre 2011, avait estimé que la seule culture d'une parcelle ne suffisait pas, en l'absence de tout écrit. Mais la Cour de cassation, dans son arrêt de 2013, semble vouloir unifier la jurisprudence sur ce point, au bénéfice du locataire. La tendance est donc clairement à la reconnaissance des actes concrets comme mode d'exercice du droit de report.

Pour l'avenir, il est probable que la législation évolue pour clarifier les modalités d'exercice de ce droit. Le législateur pourrait imposer un écrit simple, mais pas nécessairement un acte authentique (un acte notarié). En attendant, la jurisprudence actuelle offre une certaine sécurité au locataire qui agit de bonne foi.

En pratique : ce qu'il faut faire

FAQ :

  1. Q : Puis-je perdre mon bail si je n'écris pas au propriétaire après un remembrement ?
    R : Non, si vous continuez à cultiver les parcelles et à payer le fermage, vous manifestez votre volonté d'exercer le report. Mais pour être tranquille, envoyez un courrier simple.
  2. Q : Que faire si le propriétaire refuse d'encaisser mon chèque de fermage ?
    R : Consignez la somme auprès de la Caisse des dépôts et consignations (un organisme public qui conserve les fonds en attendant la décision de justice) et saisissez le tribunal paritaire des baux ruraux.
  3. Q : Quel est le délai pour agir ?
    R : Il n'y a pas de délai légal, mais il est prudent d'agir dans les six mois suivant l'attribution des nouvelles parcelles. Passé ce délai, le propriétaire pourrait invoquer une renonciation tacite.
  4. Q : Puis-je demander des dommages et intérêts si le propriétaire m'empêche de cultiver ?
    R : Oui, si vous prouvez que vous avez un droit de bail reporté et que le propriétaire vous trouble dans votre jouissance, vous pouvez obtenir une indemnité correspondant à la perte d'exploitation.

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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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Questions fréquentes

Puis-je perdre mon bail si je n'écris pas au propriétaire après un remembrement ?

Non, si vous continuez à cultiver les parcelles et à payer le fermage, vous manifestez votre volonté d'exercer le report. Mais pour être tranquille, envoyez un courrier simple.

Que faire si le propriétaire refuse d'encaisser mon chèque de fermage ?

Consignez la somme auprès de la Caisse des dépôts et consignations et saisissez le tribunal paritaire des baux ruraux.

Quel est le délai pour agir après un remembrement ?

Il n'y a pas de délai légal, mais il est prudent d'agir dans les six mois suivant l'attribution des nouvelles parcelles.

Puis-je demander des dommages et intérêts si le propriétaire m'empêche de cultiver ?

Oui, si vous prouvez votre droit de bail reporté et le trouble de jouissance, vous pouvez obtenir une indemnité pour perte d'exploitation.

Un propriétaire peut-il s'opposer au report du bail ?

Oui, mais il doit manifester son opposition clairement, par écrit, dans un délai raisonnable après le remembrement. L'encaissement du fermage sans réserve vaut acceptation tacite.

Informations juridiques

  • Numéro: 12-20.892
  • Juridiction: Cour de cassation
  • Date de décision: 02 octobre 2013

Mots-clés

bail ruralremembrementdroit de reportCour de cassationbaux ruraux

Cas d'usage pratiques

1

Propriétaire bailleur à Bollène

Après un remembrement, votre locataire laboure la nouvelle parcelle sans vous demander. Vous encaissez le fermage pendant deux ans, puis vous voulez le faire expulser.

Application pratique:

La jurisprudence de 2013 vous est défavorable : le paiement du fermage et la prise de possession peuvent être interprétés comme une acceptation tacite du report. Pour éviter cela, refusez par écrit le report dans les deux mois suivant le remembrement et n'encaissez pas le fermage.

2

Locataire agriculteur à Pertuis

Vous exploitez une parcelle après remembrement, vous payez le fermage, mais le propriétaire conteste votre droit et vous assigne en justice.

Application pratique:

Fort de l'arrêt de 2013, vous pouvez arguer que vos actes (labour, paiement) manifestent votre volonté d'exercer le report. Rassemblez toutes les preuves (photos, relevés bancaires, attestations) et saisissez le tribunal paritaire des baux ruraux pour faire reconnaître votre droit.

3

Acquéreur d'une parcelle remembrée

Vous achetez une terre à Bollène, sans savoir qu'un bail rural s'est reporté sur elle. L'agriculteur qui la cultivait revendique ses droits.

Application pratique:

Avant l'achat, faites signer au vendeur une attestation sur l'honneur qu'aucun report de bail n'a eu lieu. Interrogez le locataire en place et exigez la preuve d'un refus écrit. Si le bail est reconnu, vous devrez respecter le contrat en cours.

Maître Cécile Zakine

À propos de l'auteur

Maître Cécile Zakine — Avocate au Barreau des Alpes-Maritimes, Docteur en Droit. Chaque article de ce magazine est rédigé à partir de l'analyse d'une décision de jurisprudence réelle, commentée et mise en perspective par les équipes de Maître Zakine.

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