Décision de référence : cc • N° 01-10.743 • 2003-01-29 • Consulter la décision →
Imaginez-vous : vous êtes propriétaire d'un appartement à Villeurbanne, avec une belle vue sur le parc. Un jour, votre voisin du dessous décide de fermer son balcon par une véranda. Vous trouvez cela inesthétique, mais vous vous dites : "après tout, c'est son balcon, il fait ce qu'il veut." Erreur. Le balcon est très souvent une partie commune, même si son usage est privatif. Et si le règlement de copropriété interdit toute construction, même légère, aucun copropriétaire ne peut édifier une véranda sans l'accord de l'assemblée générale. Mais qui peut agir ? Faut-il prouver un préjudice ? C'est là que la décision du 29 janvier 2003 de la Cour de cassation change tout.
Cette décision, rendue dans une affaire concernant un immeuble à Lyon, apporte une réponse claire : un copropriétaire peut demander la suppression d'une véranda construite sur un balcon, sans avoir à démontrer qu'il subit un préjudice personnel et spécial, distinct de celui de la collectivité des copropriétaires. undefined, la simple violation du règlement de copropriété suffit à fonder l'action. Une aubaine pour les copropriétaires soucieux du respect des règles, mais un avertissement sérieux pour ceux qui seraient tentés d'empiéter sur les parties communes.
Dans cet article, nous allons décortiquer cette décision, comprendre ce qu'elle change pour vous, et vous donner des conseils pratiques pour éviter ou gérer ce type de litige. Que vous soyez propriétaire, locataire ou professionnel de l'immobilier, vous trouverez ici des réponses concrètes.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
Nous sommes dans un immeuble en copropriété à Lyon. Le règlement de copropriété, datant de la construction, est clair : les balcons sont des parties communes, et il est interdit d'y édifier "aucune construction, même légère". Un copropriétaire, que nous appellerons M. X, propriétaire d'un appartement au 2ème étage, décide pourtant de faire construire une véranda sur son balcon. Il installe une structure vitrée, transformant son balcon en une pièce supplémentaire, sans aucune autorisation de l'assemblée générale des copropriétaires.
Un autre copropriétaire, M. Y, conteste cette construction. Il estime qu'elle viole le règlement de copropriété et qu'elle nuit à l'harmonie de l'immeuble. Il assigne M. X en justice pour obtenir la démolition de la véranda. Le tribunal de grande instance de Lyon donne raison à M. Y et ordonne la suppression de la véranda. M. X fait appel.
La cour d'appel de Lyon confirme le jugement. Mais M. X ne se décourage pas : il se pourvoit en cassation. Son argument principal ? M. Y n'a pas démontré qu'il subissait un préjudice personnel et spécial, distinct de celui de la collectivité des copropriétaires. Selon lui, pour agir en justice, il faut prouver un intérêt à agir, c'est-à-dire un préjudice concret. Or, la véranda n'affecte pas directement l'appartement de M. Y, ni sa vue, ni sa jouissance. Donc, son action serait irrecevable.
La Cour de cassation, dans son arrêt du 29 janvier 2003, rejette ce raisonnement. Elle estime que la cour d'appel a exactement décidé que l'action de M. Y était recevable, sans qu'il ait à démontrer un préjudice personnel et spécial. Pourquoi ? Parce que la violation du règlement de copropriété constitue en elle-même une atteinte aux droits de tous les copropriétaires. Chaque copropriétaire a un intérêt légitime à faire respecter les règles communes, même s'il n'en subit pas de conséquences particulières.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
Pour comprendre cette décision, il faut revenir aux bases du droit de la copropriété. En France, la copropriété est régie par la loi du 10 juillet 1965. Cette loi établit que les parties communes (comme les balcons, les toits, les couloirs) appartiennent à tous les copropriétaires. Le règlement de copropriété, document qui organise la vie de l'immeuble, peut préciser les droits et obligations de chacun. Dans notre affaire, le règlement interdisait toute construction sur les balcons.
L'article 1240 du Code civil (anciennement 1382) dispose que "tout fait quelconque de l'homme, qui cause à autrui un dommage, oblige celui par la faute duquel il est arrivé à le réparer". En principe, pour agir en responsabilité, il faut prouver une faute, un dommage et un lien de causalité. Mais ici, la Cour de cassation fait une application particulière : la violation du règlement de copropriété est une faute, mais le dommage n'est pas individuel ; c'est un dommage collectif, subi par la copropriété dans son ensemble.
Or, chaque copropriétaire a un intérêt à agir pour la protection des parties communes, car elles sont la propriété indivise de tous. La Cour de cassation rappelle que l'action d'un copropriétaire en suppression d'une construction illicite sur une partie commune est recevable, sans qu'il ait à justifier d'un préjudice personnel et spécial. undefined il n'est pas nécessaire de prouver que vous perdez de la valeur locative ou que votre vue est obstruée : la seule atteinte à la règle commune suffit.
Ce raisonnement s'inscrit dans une logique de protection de l'intérêt collectif. Si chaque copropriétaire devait démontrer un préjudice individuel, beaucoup de violations resteraient impunies, faute de victime directe. La Cour de cassation a donc choisi de faciliter les actions en justice pour faire respecter le règlement de copropriété. Attention toutefois : cette solution n'est pas automatique. Elle suppose que le règlement de copropriété qualifie clairement le balcon de partie commune et interdise les constructions. Si le balcon est une partie privative, la donne change.
Les juges du fond (cour d'appel) avaient constaté que le règlement de copropriété disposait bien que les balcons étaient des parties communes et qu'il était interdit d'y édifier aucune construction, même légère. Dès lors, la véranda constituait une violation flagrante. La Cour de cassation a validé ce raisonnement, sans ajouter d'exigence supplémentaire.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Cette décision a des implications pratiques importantes pour tous les acteurs de l'immobilier. Voyons-les profil par profil.
Pour les copropriétaires : Si vous constatez qu'un voisin a construit une véranda, une pergola, ou même une simple jardinière sur un balcon, et que le règlement de copropriété interdit ces installations, vous pouvez agir en justice sans avoir à prouver que vous subissez un préjudice. Par exemple, à Annecy, si votre voisin du 3ème étage installe une véranda sur son balcon avec vue sur le lac, vous pouvez demander sa démolition, même si votre propre appartement n'a pas de vue obstruée. La seule violation du règlement suffit. C'est un outil puissant pour faire respecter les règles.
Pour les propriétaires bailleurs : Si vous êtes propriétaire d'un appartement que vous louez, et que votre locataire installe une véranda sans autorisation, vous êtes responsable en tant que propriétaire. Vous pourriez être assigné par le syndicat des copropriétaires ou par un autre copropriétaire. Il est donc essentiel de rappeler à vos locataires les restrictions du règlement de copropriété et de vérifier régulièrement l'état des lieux. undefined, j'ai rencontré des dossiers où un locataire avait transformé un balcon en véranda sans que le propriétaire ne le sache, ce qui a entraîné des frais de procédure et une ordonnance de démolition à la charge du propriétaire.
Pour les acquéreurs : Avant d'acheter un appartement, vérifiez le règlement de copropriété et l'état des parties communes. Si un balcon est fermé par une véranda, assurez-vous que cette construction a été autorisée par l'assemblée générale. Sinon, vous pourriez être contraint de la démolir à vos frais après l'achat. Un exemple concret : un acquéreur à Villeurbanne a acheté un appartement avec une véranda sur le balcon, pensant bénéficier d'une pièce supplémentaire. Le syndic a ensuite exigé la démolition, et l'acquéreur a dû payer 15 000 € de travaux et 3 000 € de frais d'avocat.
Pour les professionnels de l'immobilier : agents immobiliers, notaires, gestionnaires de copropriété, soyez vigilants lors des visites et des diagnostics. Signalez toute construction suspecte. Un défaut d'information peut engager votre responsabilité.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Consultez le règlement de copropriété avant tout projet : Avant d'installer une véranda, une pergola ou même un store, vérifiez dans le règlement de copropriété si le balcon est une partie commune et s'il y a des restrictions. Si le règlement interdit toute construction, abstenez-vous. Si vous avez un doute, demandez l'avis du syndic ou d'un avocat.
- Obtenez une autorisation de l'assemblée générale : Même si le règlement est silencieux, toute modification des parties communes ou de l'aspect extérieur de l'immeuble nécessite une autorisation de l'assemblée générale des copropriétaires. Convoquez une assemblée et faites inscrire votre projet à l'ordre du jour. Une majorité (souvent la double majorité de l'article 26) est requise.
- Faites appel à un professionnel pour les travaux : Si vous obtenez l'autorisation, faites réaliser les travaux par un professionnel qualifié, en respectant les règles d'urbanisme et de construction. Gardez toutes les factures et les autorisations. En cas de litige, vous aurez des preuves.
- Réagissez rapidement en cas de violation : Si vous constatez une construction illicite chez un voisin, n'attendez pas. Plus vous tardez, plus il sera difficile d'obtenir la démolition. Envoyez d'abord un courrier au syndic, puis, si rien ne bouge, saisissez le tribunal. La prescription (délai pour agir) est de 10 ans en matière de trouble anormal de voisinage, mais mieux vaut agir vite.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision de 2003 s'inscrit dans une jurisprudence constante de la Cour de cassation. Déjà, dans un arrêt du 8 juillet 1992 (n° 90-21.274), la Cour avait jugé que le copropriétaire qui a édifié une construction sur une partie commune sans autorisation peut être contraint de la démolir, même si aucun préjudice n'est démontré. La décision de 2003 confirme et précise ce principe.
Plus récemment, la Cour de cassation a étendu ce raisonnement à d'autres types d'empiètements. Par exemple, dans un arrêt du 12 septembre 2019 (n° 18-18.421), elle a jugé que l'action d'un copropriétaire en suppression d'une terrasse privatisée sur une partie commune est recevable sans préjudice personnel. La tendance est donc claire : les juges protègent l'intégrité des parties communes et facilitent les actions des copropriétaires.
Attention toutefois : cette jurisprudence ne s'applique pas si le balcon est une partie privative. Dans ce cas, le copropriétaire peut librement l'aménager, sauf si le règlement de copropriété ou le cahier des charges l'interdit. Il est donc crucial de vérifier la qualification du balcon dans le règlement. Une évolution législative récente, la loi ALUR de 2014, a renforcé les pouvoirs du syndicat pour faire respecter le règlement, mais n'a pas modifié ce principe.
En pratique : ce qu'il faut faire
FAQ :
- Q : Puis-je installer une véranda sur mon balcon si le règlement l'interdit ?
R : Non, même si vous êtes propriétaire de votre appartement, le balcon est souvent une partie commune. Vous devez obtenir l'autorisation de l'assemblée générale. Sinon, vous risquez une action en démolition. - Q : Que faire si mon voisin installe une véranda sans autorisation ?
R : Adressez-vous d'abord au syndic. Si le syndic n'agit pas, vous pouvez saisir le tribunal judiciaire pour obtenir la démolition. Vous n'avez pas à prouver de préjudice personnel. - Q : Quels sont les délais pour agir ?
R : L'action en démolition pour violation du règlement de copropriété se prescrit par 10 ans à compter de la construction. Mais il est conseillé d'agir rapidement pour éviter des frais supplémentaires. - Q : Que risque le propriétaire d'une véranda illicite ?
R : Il risque une condamnation à démolir la véranda à ses frais, et éventuellement des dommages et intérêts. Les frais de procédure peuvent s'élever à plusieurs milliers d'euros. - Q : Un locataire peut-il installer une véranda ?
R : Non, sans l'accord du propriétaire et du syndicat. Le locataire doit respecter le règlement de copropriété. En cas d'infraction, le propriétaire peut être tenu responsable.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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