Décision de référence : cc • N° 10-24.661 • 2012-07-12 • Consulter la décision →
Un clerc de notaire a élevé deux enfants, mais il n'a jamais pris un congé parental de deux mois continus. À l'heure de la retraite, la CRPCEN lui refuse la bonification de durée d'assurance pourtant prévue par le décret de 1990. Il conteste cette décision, estimant que la condition d'interruption d'activité est discriminatoire envers les hommes. La Cour de cassation a tranché le 12 juillet 2012 : pas de discrimination indirecte. Explications.
Pour les propriétaires, locataires ou professionnels de l'immobilier, le droit de la retraite peut sembler éloigné. Pourtant, les clercs de notaires, ces collaborateurs essentiels aux études, sont directement concernés. Et la logique de cette décision – qui valide une condition neutre en apparence mais aux effets différenciés – pourrait faire écho à d'autres contentieux en droit immobilier, notamment sur les clauses d'exclusivité ou les conditions de résiliation. Alors, que s'est-il passé exactement ?
Un assuré, père de deux enfants, estimait avoir droit à la bonification de durée d'assurance prévue par l'article 92 du décret n°90-1215. Ce texte accorde une majoration de trimestres à ceux qui ont interrompu leur activité professionnelle pendant au moins deux mois continus pour s'occuper de leurs enfants. Problème : il n'avait pas interrompu son travail. Il a donc saisi la justice, arguant que la condition d'interruption était discriminatoire envers les hommes, puisque les femmes bénéficient généralement du congé maternité. La Cour de cassation ne l'a pas suivi.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
Un clerc de notaire, père de deux enfants, a vu la CRPCEN lui refuser la bonification de durée d'assurance prévue par le décret de 1990, car il n'avait pas interrompu son activité pendant au moins deux mois continus. Il conteste : pourquoi les femmes, qui bénéficient d'un congé maternité de 16 semaines, obtiennent-elles automatiquement la bonification, alors que les hommes, qui n'ont qu'un congé de paternité de 11 jours, ne peuvent pas l'atteindre ?
L'affaire est portée devant la cour d'appel d'Orléans. Le clerc invoque une discrimination indirecte fondée sur le sexe, contraire à l'article 14 de la Convention européenne des droits de l'homme et à l'article 157 du Traité sur le fonctionnement de l'Union européenne. Il estime que la condition d'interruption continue de deux mois pénalise injustement les pères. La cour d'appel rejette sa demande : le texte est neutre, il s'applique à tous, et le fait que les femmes y accèdent plus souvent par le congé maternité n'est pas discriminatoire. L'assuré se pourvoit en cassation.
La Cour de cassation confirme l'arrêt d'Orléans. Elle considère que l'article 92 du décret ne crée pas de discrimination indirecte, car la condition d'interruption d'activité est justifiée par un objectif légitime : favoriser la prise en charge parentale des enfants pendant une période significative. Peu importe que les hommes remplissent moins souvent cette condition : le texte ne vise pas à désavantager un sexe. C'est un coup dur pour le clerc, mais aussi un signal clair pour tous les clercs et employés de notaires concernés.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
Le cœur du litige porte sur la notion de discrimination indirecte (une mesure neutre en apparence qui désavantage particulièrement un groupe protégé). La Cour de cassation rappelle que pour caractériser une discrimination indirecte, il faut que la mesure en cause désavantage « particulièrement » les personnes d'un sexe par rapport à l'autre. Or, en l'espèce, le simple fait qu'un plus grand nombre de femmes bénéficient de la bonification ne suffit pas à établir une discrimination. Pourquoi ? Parce que la condition d'interruption d'activité de deux mois est objectivement justifiée : elle vise à encourager un arrêt de travail effectif pour s'occuper des enfants, ce qui est un but légitime de politique familiale.
Les juges s'appuient sur l'article 14 de la Convention européenne des droits de l'homme (qui interdit les discriminations) et l'article 157 du TFUE (qui garantit l'égalité de rémunération entre hommes et femmes). Ils estiment que la différence de traitement entre les sexes n'est pas avérée, car la condition s'applique de la même manière à tous. Un homme peut tout à fait prendre un congé parental de deux mois – il ne l'a pas fait, mais rien ne l'en empêchait. La Cour de cassation précise aussi que le congé maternité n'est pas « obligatoire » : une femme pourrait ne pas le prendre, mais en pratique elle le fait. Cela n'en fait pas une discrimination.
Cette décision est une confirmation de la jurisprudence antérieure de la Cour de cassation, qui est plutôt réticente à reconnaître des discriminations indirectes lorsque la mesure contestée est neutre et poursuit un objectif d'intérêt général. À noter que la Cour de cassation rejette également l'argument tiré de l'article 1er du Protocole additionnel à la Convention (droit de propriété), car la bonification n'est pas un droit acquis mais une faculté offerte sous condition.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour les clercs et employés de notaires, cette décision signifie que vous ne pourrez pas obtenir la bonification de durée d'assurance (jusqu'à 4 trimestres par enfant) si vous n'avez pas interrompu votre activité pendant au moins deux mois continus. Peu importe que vous soyez un homme ou une femme : la condition est la même. Si vous êtes un père et que vous n'avez pas pris de congé parental, vous serez dans la même situation que le clerc dans cette affaire. En revanche, si vous avez pris un congé parental d'éducation (12 mois maximum), vous remplissez la condition.
Pour les employeurs (notaires), cette décision n'a pas d'impact direct, mais elle vous rappelle l'importance d'informer vos collaborateurs sur les dispositifs de congé parental. Un clerc qui souhaite bénéficier de la bonification doit planifier son congé en conséquence.
Pour les autres professionnels de l'immobilier (agents immobiliers, administrateurs de biens), cette décision n'est pas directement applicable, mais la logique juridique peut inspirer des contentieux sur les conditions d'accès à certains avantages (exemple : prime d'ancienneté soumise à une condition de présence continue).
Un exemple chiffré : si vous êtes clerc de notaire et que vous avez eu deux enfants, vous pouvez prétendre à une bonification de 8 trimestres (2 enfants x 4 trimestres) si vous avez interrompu votre activité au moins 2 mois pour chaque enfant. En l'absence d'interruption, vous perdez cette bonification, ce qui peut réduire votre pension de retraite de plusieurs centaines d'euros par an.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Anticipez votre congé parental dès la naissance ou l'adoption : si vous envisagez de bénéficier de la bonification, planifiez une interruption d'activité d'au moins deux mois continus. Le congé parental d'éducation (non rémunéré par l'employeur mais ouvrant droit à la bonification) est une option.
- Conservez les justificatifs de votre interruption d'activité : attestation de l'employeur, bulletin de salaire mentionnant le congé, ou tout document prouvant que vous avez cessé de travailler pendant au moins deux mois continus.

