Décision de référence : cc • N° 18-12.278 • 2019-06-20 • Consulter la décision →
Imaginez la scène : vous êtes à Montauban, dans votre jardin, un dimanche après-midi. Vous levez les yeux et constatez que les branches du cèdre de votre voisin avancent dangereusement au-dessus de votre terrasse. Les aiguilles tombent dans votre piscine, les oiseaux font leur nid dans votre gouttière. Vous lui demandez poliment de couper ces branches. Il refuse, arguant que l'arbre est là depuis trente ans, avant même que vous n'achetiez la maison. Qui a raison ? Jusqu'où va votre droit d'exiger la taille ?
Cette question, la Cour de cassation y répond dans un arrêt du 20 juin 2019 (n° 18-12.278). Elle rappelle le mécanisme de l'article 673 du Code civil : le propriétaire d'un terrain peut contraindre son voisin à couper les branches qui empiètent sur sa propriété. Mais attention : ce droit n'est pas absolu et dépend de la contiguïté des fonds. Si vos parcelles ne se touchent pas, les règles changent. Et si les branches causent un trouble anormal de voisinage, une autre voie s'ouvre.
Que vous soyez propriétaire à Beaumont-de-Lomagne ou locataire à Montauban, cet arrêt vous concerne. Je vais vous expliquer simplement ce qu'il signifie, comment l'utiliser, et surtout comment éviter de vous retrouver devant un juge.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
M. et Mme V. sont propriétaires d'une maison à Montauban, dans le Tarn-et-Garonne. Leur voisin, M. X., possède un magnifique cèdre dans son jardin. Problème : les branches de cet arbre s'étendent au-dessus de la propriété des époux V., leur causant une gêne quotidienne. Feuilles, aiguilles, ombre excessive, risque de chute de branches en cas de tempête… Las de demander en vain une taille, ils décident d'assigner leur voisin en justice.
Devant le tribunal de grande instance de Montauban, ils réclament deux choses : d'abord, que M. X. soit condamné à couper les branches qui dépassent chez eux ; ensuite, 1 000 € de dommages-intérêts pour le trouble anormal de voisinage (c'est-à-dire la gêne excessive subie au quotidien). Le tribunal rejette leur demande. Pourquoi ? Parce que les juges estiment que le droit de contraindre à la coupe des branches, prévu à l'article 673 du Code civil, ne s'applique qu'aux fonds contigus (qui se touchent). Or, entre les deux propriétés, il y a une petite bande de terrain appartenant à un tiers. Les fonds ne sont donc pas contigus.
Les époux V. font appel. La cour d'appel confirme le jugement. Ils se pourvoient alors en cassation. Mais la Cour de cassation rejette leur pourvoi le 20 juin 2019. Elle confirme que l'article 673 exige la contiguïté. Cependant, elle ouvre une porte : le trouble anormal de voisinage peut être invoqué indépendamment, même entre fonds non contigus. Les époux V. auraient pu obtenir des dommages-intérêts s'ils avaient prouvé un préjudice spécifique (par exemple, des feuilles obstruant leurs gouttières, ou une ombre portée rendant leur jardin impossible à cultiver). Mais ils n'avaient pas suffisamment détaillé leur trouble dans leurs conclusions.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation s'appuie sur l'article 673 du Code civil. Ce texte est clair : « Le propriétaire d'un fonds sur lequel s'étendent les branches d'un arbre du voisin peut contraindre celui-ci à les couper. » Mais la jurisprudence a toujours précisé que ce droit suppose que les deux fonds soient contigus, c'est-à-dire qu'ils aient une limite commune. Pourquoi ? Parce que le législateur a voulu régler les conflits de voisinage immédiat, pas les situations où un arbre situé à plusieurs mètres de la limite cause une gêne indirecte.
Dans cette affaire, les époux V. soutenaient que la contiguïté n'était pas une condition. Ils avançaient que l'article 673 visait tout fonds sur lequel les branches s'étendent, peu importe la distance. La Cour de cassation rejette cette interprétation : elle rappelle que le texte parle du « fonds du voisin », ce qui implique une proximité immédiate. Si les terrains sont séparés par un tiers, il n'y a pas de relation de voisinage directe au sens de l'article 673.
Mais ce n'est pas tout. Les époux V. invoquaient aussi le trouble anormal de voisinage, fondé sur l'article 1240 du Code civil (responsabilité pour faute). Là, la Cour de cassation donne une précision importante : le trouble anormal de voisinage n'exige pas la contiguïté. Un propriétaire peut subir une gêne excessive du fait d'un arbre situé à plusieurs mètres, pourvu que cette gêne dépasse les inconvénients normaux de la vie en société. Cependant, pour obtenir des dommages-intérêts, il faut prouver le trouble avec précision : photos, témoignages, constat d'huissier… Les époux V. n'avaient pas fourni assez d'éléments.
Ainsi, l'arrêt confirme une position constante de la Cour de cassation : l'article 673 est un droit imprescriptible (vous pouvez l'invoquer à tout moment, même si l'arbre est là depuis des années), mais seulement entre voisins directs. Pour les autres, il faut se tourner vers la théorie des troubles anormaux de voisinage, qui est plus exigeante en termes de preuve.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Si vous êtes propriétaire d'une maison à Montauban ou locataire d'un appartement avec jardin à Beaumont-de-Lomagne, voici comment cet arrêt vous impacte.
Pour le propriétaire qui subit des branches envahissantes : Vérifiez d'abord si votre terrain est contigu (il touche) à celui du propriétaire de l'arbre. Si oui, vous avez un droit absolu d'exiger la coupe des branches qui dépassent chez vous. Vous pouvez envoyer une lettre recommandée avec accusé de réception, et si le voisin refuse, saisir le juge de proximité. Le tribunal ordonnera la coupe sous astreinte (par exemple, 50 € par jour de retard). Attention : vous ne pouvez pas couper vous-même les branches sans autorisation, sous peine d'être poursuivi pour destruction de bien. L'article 673 prévoit que c'est au propriétaire de l'arbre de le faire, à ses frais.
Si vos fonds ne sont pas contigus : L'article 673 ne s'applique pas. Vous devez prouver un trouble anormal de voisinage. Par exemple, si les branches projettent une ombre telle que votre jardin devient stérile, ou si les feuilles obstruent vos gouttières et causent des infiltrations, vous pouvez demander des dommages-intérêts. Mais il faudra démontrer le préjudice concret : factures de nettoyage, perte de récolte, etc. Un constat d'huissier coûte environ 150 à 300 €, mais c'est un investissement utile.
Pour le propriétaire de l'arbre : Vous n'êtes pas obligé de couper les branches si le voisin n'est pas contigu. Mais vous pouvez être condamné à l'avenir si le trouble devient anormal. Mieux vaut trouver un accord amiable : un partage des frais de taille peut éviter un procès. Par ailleurs, si vos propres racines envahissent le terrain voisin, l'article 673 s'applique de la même manière : le voisin peut exiger leur suppression.
Exemple chiffré : Prenons le cas d'un client à Beaumont-de-Lomagne. Son voisin, situé à 10 mètres de la limite, a un noyer dont les branches pendent au-dessus de sa terrasse. Impossible d'invoquer l'article 673. Mais les feuilles tombent dans la piscine, et le nettoyage lui coûte 200 € par an. Après un constat d'huissier et une mise en demeure, le tribunal lui a accordé 500 € de dommages-intérêts pour trois ans de préjudice, et a ordonné au voisin de tailler les branches à l'avenir (sous astreinte de 30 € par jour). Résultat : le voisin a préféré couper lui-même l'arbre pour éviter les frais.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Vérifiez la contiguïté avant d'agir. Avant d'envoyer une lettre recommandée, regardez le cadastre (gratuit sur le site des impôts). Si vos parcelles ne se touchent pas, oubliez l'article 673 et concentrez-vous sur le trouble anormal. Un conseil : faites un plan de situation.
- Documentez le trouble dès le premier jour. Prenez des photos datées, gardez les factures de nettoyage, notez les dates des chutes de branches. Plus vous aurez de preuves, plus votre demande de dommages-intérêts sera solide. Si le trouble est grave (risque de chute sur la maison), faites venir un huissier rapidement.
- Proposez d'abord une solution amiable. Écrivez à votre voisin en proposant de partager les frais de taille (environ 100 à 300 € pour un arbre). La plupart des conflits se règlent à l'amiable. Si vous obtenez un accord écrit, vous éviterez un procès long et coûteux.
- Ne coupez jamais les branches vous-même sans accord. C'est tentant, mais vous risquez une amende pour destruction de bien d'autrui, voire des dommages-intérêts si l'arbre en meurt. Laissez le propriétaire agir, ou demandez au juge l'autorisation de le faire à ses frais.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
La Cour de cassation a déjà eu l'occasion de se prononcer sur l'article 673 à plusieurs reprises. Par exemple, dans un arrêt du 19 février 2014 (n° 13-10.591), elle avait jugé que le droit de contraindre à la coupe des branches était imprescriptible, même si l'arbre avait été planté avant l'acquisition du fonds. Cela reste valable : la prescription trentenaire ne joue pas pour les branches qui dépassent.
En revanche, la question de la contiguïté a été tranchée plus récemment. Avant 2019, certaines cours d'appel admettaient l'article 673 même entre fonds non contigus, si les branches surplombaient directement la propriété. La Cour de cassation a mis fin à cette divergence en 2019, en exigeant la contiguïté. Depuis, les tribunaux sont plus stricts. Par exemple, le tribunal de Montauban a récemment débouté un propriétaire dont le terrain était séparé par une route communale.
Cette tendance est claire : le législateur n'a pas voulu étendre l'article 673 à toutes les situations. Mais la théorie des troubles anormaux de voisinage permet de combler les lacunes. L'avenir ? Peut-être une réforme du code civil pour clarifier les distances, mais rien n'est prévu à ce jour. En attendant, la prudence est de mise.
En pratique : ce qu'il faut faire
FAQ :
- Puis-je couper les branches qui dépassent chez moi ? Non, sauf si le propriétaire refuse après mise en demeure et que vous obtenez une décision de justice. Sinon, vous risquez des poursuites.
- Que faire si mon voisin ne coupe pas ses branches ? Envoyez une lettre recommandée avec AR. S'il refuse, saisissez le juge de proximité (sans avocat obligatoire, pour les litiges inférieurs à 10 000 €). La procédure est simple et rapide (quelques mois).
- Y a-t-il un délai pour agir ? Non, le droit de l'article 673 est imprescriptible. Mais pour le trouble anormal, vous avez 5 ans à compter de la découverte du dommage.
- Combien coûte une procédure ? Saisir le juge de proximité coûte environ 50 € de frais de greffe. Si vous prenez un avocat, comptez 800 à 1 500 € pour une affaire simple. Mais souvent, une simple mise en demeure suffit.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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