Décision de référence : cc • N° 93-17.201 • 1996-05-30 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes propriétaire d'un local commercial à Château-Gontier, loué à un commerçant qui, un jour, cède son fonds de commerce sans vous en informer. Vous découvrez la cession par hasard, et vous voulez mettre fin au bail. Pensez-vous pouvoir le faire sans préavis ? Attention : une décision de la Cour de cassation de 1996 (n° 93-17.201) vous oblige à respecter une formalité essentielle avant toute résiliation : la mise en demeure.
Cette décision, rendue le 30 mai 1996, concerne l'application de l'article 25 du décret du 30 septembre 1953 (aujourd'hui codifié dans le Code de commerce). Elle précise que le bailleur ne peut pas se contenter de constater la cession du bail pour invoquer la clause résolutoire. Il doit d'abord mettre en demeure le preneur de régulariser la situation. Pourquoi cette formalité est-elle si importante ? Et que risquez-vous si vous l'ignorez ?
Dans cet article, je vais vous raconter l'histoire de cette affaire, décortiquer le raisonnement des juges, et vous donner des conseils pratiques pour éviter un litige. Que vous soyez bailleur, locataire ou professionnel de l'immobilier, cette décision vous concerne directement.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
Un couple de propriétaires (les époux X) loue un local commercial à Laval à un preneur, M. Y, qui exploite un commerce. Le bail contient une clause classique : en cas de cession du fonds de commerce, le preneur doit notifier son projet au bailleur par acte extrajudiciaire (huissier), afin que celui-ci puisse exercer son droit de préemption (droit d'acheter le fonds en priorité). La clause prévoit qu'à défaut de respecter cette formalité, le bail sera résilié de plein droit.
Un jour, M. Y cède son fonds de commerce à une société, sans informer les propriétaires. Ceux-ci découvrent la cession et assignent le preneur en justice pour faire constater la résiliation du bail. La cour d'appel leur donne raison : elle estime que la cession étant irrégulière et que le cédant n'exploitant plus le fonds, la mise en demeure n'était pas obligatoire. Les propriétaires pouvaient donc invoquer directement la clause résolutoire.
Mais la société cessionnaire (la nouvelle locataire) ne l'entend pas de cette oreille. Elle se pourvoit en cassation. L'affaire remonte jusqu'à la Cour suprême, qui va trancher une question de droit fondamentale : la mise en demeure est-elle un préalable obligatoire avant toute résiliation pour cession irrégulière ?
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation casse l'arrêt de la cour d'appel. Elle rappelle que l'article 25 du décret du 30 septembre 1953 (aujourd'hui L. 145-16 du Code de commerce) impose au bailleur, avant de se prévaloir d'une clause résolutoire, de mettre en demeure le preneur de régulariser la situation. Cette mise en demeure doit être faite par acte extrajudiciaire (huissier) et doit viser la clause résolutoire de manière précise.
Pourquoi cette formalité ? Parce que le droit des baux commerciaux protège le preneur. Le législateur a voulu éviter que le bailleur ne puisse résilier le bail de manière abusive ou précipitée. La mise en demeure donne au preneur une chance de se mettre en conformité : par exemple, en notifiant la cession a posteriori, en régularisant le défaut d'information, ou en demandant l'accord du bailleur.
La cour d'appel avait estimé que la mise en demeure était inutile car le cédant n'exploitait plus le fonds. Mais la Cour de cassation répond que cela ne dispense pas le bailleur de respecter la procédure. Peu importe que la cession soit consommée ou que le cédant ait disparu : le bailleur doit d'abord mettre en demeure le locataire (en l'occurrence le cédant) de régulariser. Si celui-ci ne le fait pas dans un délai d'un mois, alors seulement la clause résolutoire peut jouer.
Cette décision est une application stricte du texte, mais elle est aussi logique : sans mise en demeure, le preneur pourrait ignorer qu'il est en faute, et la résiliation serait une sanction disproportionnée. La Cour de cassation privilégie donc une interprétation protectrice du locataire, même en cas de cession irrégulière.
Une question rhétorique : comment voulez-vous qu'un locataire se défende si on ne lui donne pas la possibilité de régulariser ? La mise en demeure est ce signal d'alarme qui évite bien des contentieux.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour le propriétaire bailleur
Si vous découvrez que votre locataire a cédé son bail sans votre accord, ne vous précipitez pas devant le tribunal. Vous devez d'abord lui envoyer une mise en demeure par huissier, en lui rappelant la clause du bail et en lui donnant un délai (généralement un mois) pour régulariser. Exemple chiffré : à Laval, le coût d'une mise en demeure par huissier est d'environ 70 à 100 €. À côté, une procédure judiciaire peut coûter plusieurs milliers d'euros. Mieux vaut investir dans cette formalité.
Pour le locataire cédant ou cessionnaire
Si vous êtes le cédant (l'ancien locataire), vous restez tenu solidairement avec le cessionnaire pendant trois ans en cas de cession irrégulière. La mise en demeure vous permet de régulariser. Si vous êtes le cessionnaire (le nouveau locataire), vous devez vous assurer que la cession a été notifiée au bailleur. Sinon, vous risquez la résiliation du bail, et donc la perte de votre fonds de commerce.
Pour l'acquéreur du fonds
Avant d'acheter un fonds de commerce, vérifiez que le bail a été régulièrement cédé. Demandez une attestation du bailleur confirmant qu'il a été informé et qu'il n'a pas exercé son droit de préemption. Sinon, vous pourriez vous retrouver sans bail, comme dans l'affaire de Château-Gontier.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Conseil n°1 : Rédigez une clause de cession claire dans le bail. Précisez que toute cession doit être notifiée par acte extrajudiciaire, avec un délai de réponse pour le bailleur. Indiquez les conséquences en cas de non-respect.
- Conseil n°2 : Envoyez systématiquement une mise en demeure avant toute action. Même si la cession est flagrante, ne négligez pas cette formalité. Elle est obligatoire et conditionne la validité de la clause résolutoire.
- Conseil n°3 : Conservez tous les justificatifs. Gardez une copie de la mise en demeure, de l'accusé de réception, et de tout échange avec le locataire. En cas de procès, ces documents ferfoi.
- Conseil n°4 : Faites appel à un avocat spécialisé. Le droit des baux commerciaux est technique. Une consultation de 30 minutes peut vous éviter des erreurs coûteuses. À Laval, comme ailleurs, mieux vaut prévenir que guérir.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision de 1996 s'inscrit dans une lignée constante de la Cour de cassation. Par exemple, un arrêt du 14 mars 1995 (n° 93-12.456) avait déjà jugé que la mise en demeure était nécessaire avant de résilier le bail pour défaut de paiement des loyers. La même logique s'applique à la cession : le débiteur doit être mis en mesure de s'exécuter.
Depuis, la loi Pinel de 2014 a renforcé la protection du locataire en imposant des délais de grâce plus longs. Mais le principe reste le même : la mise en demeure est la clé de voûte de la procédure de résiliation. Les tribunaux sont très stricts sur ce point : toute omission entraîne la nullité de la résiliation.
Pour l'avenir, on peut s'attendre à ce que les juges continuent d'exiger une mise en demeure précise et complète. Si vous êtes bailleur, ne tentez pas de faire l'économie de cette formalité : elle vous protège aussi, en évitant une contestation ultérieure.
Ce que vous devez retenir absolument
FAQ :
- Puis-je résilier le bail sans mise en demeure si le locataire a cédé le bail en cachette ? Non, la mise en demeure est obligatoire, même si la cession est flagrante.
- Que dois-je mettre dans la mise en demeure ? Elle doit mentionner la clause résolutoire, le grief (cession sans notification), et donner un délai d'un mois pour régulariser.
- Quel est le délai pour agir après la mise en demeure ? Si le locataire ne régularise pas dans le mois, vous pouvez saisir le tribunal pour faire constater la résiliation.
- Le cessionnaire peut-il régulariser à la place du cédant ? Oui, le cessionnaire peut notifier la cession au bailleur, mais cela ne couvre pas forcément l'irrégularité initiale.
- Que faire si le locataire ne répond pas à la mise en demeure ? Vous devez assigner en justice pour obtenir la résiliation. Un avocat vous aidera à rédiger l'assignation.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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