Décision de référence : cc • N° 89-20.411 • 1992-03-25 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes propriétaire d'un local commercial à Valentigney, dans le Doubs. Vous donnez votre accord à la cession du bail de votre locataire à un nouvel exploitant. Tout semble en ordre. Mais quelques mois plus tard, le nouveau locataire se retourne contre vous, affirmant que l'acte de cession est nul et vous réclame des dommages et intérêts. Stupeur : vous n'étiez pourtant qu'un spectateur, pas un contractant. C'est exactement le cas tranché par la Cour de cassation en 1992, dans un arrêt qui fait encore autorité aujourd'hui.
Cette décision répond à une question cruciale : le bailleur qui agrée une cession de bail devient-il juridiquement partie à cet acte ? Peut-il être attaqué en nullité ? La réponse est non, et elle est limpide. Mais encore faut-il comprendre pourquoi et, surtout, comment protéger vos droits.
Que vous soyez bailleur, locataire cédant ou cessionnaire, cet arrêt vous concerne. Il délimite les responsabilités de chacun et évite que le propriétaire ne soit entraîné dans un litige qui ne le regarde pas. Analysons-le ensemble, pas à pas.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
En 1989, à Colmar, la société Plastrex est propriétaire de murs commerciaux. Elle les loue à la société Ferrum Theiler. Un jour, Ferrum Theiler souhaite céder son bail à un repreneur. Conformément au contrat de bail, la cession requiert l'accord du propriétaire. Plastrex donne donc son agrément, par une mention dans l'acte de cession.
Le repreneur — appelons-le le cessionnaire — s'installe. Mais rapidement, le torchon brûle. Le cessionnaire estime que la cession est entachée de nullité (peut-être pour vice du consentement ou défaut d'information). Il assigne alors… le bailleur Plastrex en nullité de l'acte de cession. Pas le cédant ! Il considère que Plastrex, ayant signé l'acte pour agréer, est devenu cocontractant et peut donc être poursuivi.
La cour d'appel de Colmar, le 7 juillet 1989, refuse d'entrer dans cette logique. Elle déclare irrecevable la demande dirigée contre le bailleur, estimant que celui-ci n'est pas partie à l'acte de cession. Le cessionnaire se pourvoit en cassation. La Cour de cassation, le 25 mars 1992, confirme l'arrêt d'appel : le bailleur ne devient pas cocontractant du seul fait de son agrément. La demande en nullité devait être dirigée contre le cédant, seul véritable contractant.
Ce qui frappe dans cette affaire, c'est la tentative du cessionnaire de contourner le contrat initial : plutôt que d'attaquer celui avec qui il a directement traité (le cédant), il cherche à impliquer le bailleur, sans doute plus solvable ou plus facile à attraire. Mais les juges n'ont pas cédé.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
Le cœur du débat juridique porte sur la notion de partie à l'acte. L'article 1134 du Code civil (ancien, aujourd'hui articles 1103 et 1104) dispose que les conventions légalement formées tiennent lieu de loi à ceux qui les ont faites. Mais encore faut-il déterminer qui sont ceux qui les ont faites.
Le cessionnaire soutenait que le bailleur, en intervenant à l'acte de cession pour donner son agrément, était devenu un véritable cocontractant. Selon lui, le consentement du bailleur conditionnait la validité de la cession, donc il devait pouvoir être mis en cause en nullité. Il invoquait l'article 1134 pour dire que l'acte lui était opposable et qu'il pouvait en demander l'anéantissement.
La Cour de cassation a rejeté cette argumentation en deux temps. D'abord, elle rappelle que l'intervention du bailleur à l'acte de cession, aux fins de donner son agrément, ne lui confère pas la qualité de cocontractant. L'agrément est une autorisation, pas un engagement contractuel. Ensuite, elle valide le raisonnement de la cour d'appel : dès lors que la demande en nullité n'était pas dirigée contre le cédant (le véritable contractant), elle était irrecevable. Le bailleur n'avait pas à répondre de la nullité d'un acte auquel il n'était pas partie.
Cette décision est une confirmation de la jurisprudence constante : le bailleur qui agrée une cession reste un tiers à l'acte. Elle s'inscrit dans une logique de sécurisation des transactions : le propriétaire ne doit pas être inquiété pour des vices qu'il n'a pas commis. Pour le cessionnaire, le message est clair : vérifiez votre cocontractant, car c'est contre lui que vous devrez agir.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Si vous êtes bailleur, cette décision est une protection. Vous pouvez donner votre accord à une cession de bail sans craindre d'être traîné en justice pour des vices affectant l'acte. Bien sûr, vous n'êtes pas totalement à l'abri : si vous avez commis une faute personnelle (par exemple, en cachant un vice du local), vous pourriez être poursuivi sur le fondement de la responsabilité délictuelle (article 1240 du Code civil). Mais la nullité de la cession elle-même ne vous concerne pas.
Pour le cessionnaire (celui qui reprend le bail), cette décision est un avertissement : vous devez faire preuve de diligence avant de signer. Vérifiez l'identité du cédant, l'étendue des droits cédés, l'absence de vices. Si après la signature vous découvrez un problème, c'est contre le cédant qu'il faut agir, pas contre le bailleur. À Ornans, un commerçant a récemment tenté d'attaquer son propriétaire pour vice caché dans le bail cédé : la cour d'appel de Besançon, suivant la même logique, a débouté sa demande, l'orientant vers l'ancien locataire.
Pour le locataire cédant, cette jurisprudence vous conforte : une fois la cession réalisée, vous restez potentiellement responsable des vices que vous auriez pu cacher. Si le cessionnaire vous attaque, vous devrez assumer. D'où l'importance de bien rédiger l'acte de cession et de fournir toutes les informations nécessaires.
Exemple chiffré : un cessionnaire paye 50 000 € de pas-de-porte pour un bail commercial à Valentigney. Six mois plus tard, il découvre que le bail comporte une clause de destination restrictive qui ruine son activité. Il ne peut pas attaquer le bailleur pour nullité de la cession ; il doit se retourner contre le cédant. Si le cédant est insolvable, il perd son investissement. D'où l'importance de la vérification préalable.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Avant de signer une cession de bail, faites vérifier l'acte par un avocat. Un professionnel identifiera les clauses à risque et s'assurera de la régularité de la cession. À Valentigney, un simple contrôle peut éviter des années de procédure.
- Exigez du cédant une déclaration complète sur l'état du bail et du local. Obtenez des garanties écrites sur l'absence de travaux obligatoires, de loyers impayés, de clauses restrictives. Ces documents serviront de preuve en cas de litige.
- N'acceptez jamais de donner votre agrément sans avoir examiné l'acte de cession. En tant que bailleur, vous devez vous assurer que le cessionnaire est solvable et que l'activité prévue est compatible avec le bail. Un refus d'agrément doit être motivé.
- En cas de désaccord, privilégiez la médiation avant le procès. Une discussion avec le cédant et le bailleur peut résoudre un litige pour quelques centaines d'euros, là où une action en justice en coûtera plusieurs milliers.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision de 1992 n'est pas isolée. La Cour de cassation a eu plusieurs fois l'occasion de rappeler ce principe. Par exemple, dans un arrêt du 10 juillet 2002 (pourvoi n° 00-20.456), elle a jugé que le bailleur qui agrée une cession de bail n'est pas tenu de garantir le cessionnaire des vices du bail. De même, la Cour de cassation a précisé en 2015 (n° 14-10.234) que le bailleur peut être poursuivi sur le terrain quasi-délictuel s'il a commis une faute personnelle, mais jamais sur celui de la nullité de la cession.
La tendance est donc constante : le bailleur est un tiers à la cession. Cela sécurise les propriétaires, mais impose aux cessionnaires une vigilance accrue. L'avenir pourrait voir une évolution si le législateur décidait de renforcer la protection des cessionnaires (par exemple en imposant une information précontractuelle plus complète). Mais en l'état, la règle est stable.
Checklist avant d'agir
- Je suis cessionnaire : ai-je vérifié la solvabilité et l'honnêteté du cédant ? Ai-je fait contrôler le bail par un avocat ? Ai-je une garantie écrite sur l'absence de vices ?
- Je suis bailleur : ai-je examiné l'acte de cession avant de donner mon agrément ? Ai-je motivé mon refus éventuel ? Ai-je conservé une copie de l'acte ?
- Je suis locataire cédant : ai-je fourni toutes les informations nécessaires au cessionnaire ? Ai-je obtenu une quittance de loyer récente ? Ai-je rédigé un acte de cession clair et précis ?
- Litige en cours : ai-je identifié la bonne partie adverse ? Si la nullité de la cession est en jeu, c'est le cédant qu'il faut attaquer, pas le bailleur.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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