Décision de référence : cc • N° 91-13.601 • 1993-02-09 • Consulter la décision →
Imaginez que vous êtes propriétaire d'un appartement à Hérouville-Saint-Clair. Vous le louez à un artisan qui, pour payer son loyer, vous cède la créance qu'il détient sur un client. Vous notifiez cette cession au client, mais celui-ci n'a jamais accepté formellement. Plus tard, le client refuse de payer, arguant que les travaux de l'artisan étaient défectueux. Pouvez-vous réclamer le paiement malgré tout ? La question que se pose tout propriétaire confronté à une cession de créance est simple : suis-je protégé si le débiteur n'a pas accepté la cession ?
La Cour de cassation, dans un arrêt du 9 février 1993, a répondu sans ambiguïté : sans acceptation du débiteur, le cessionnaire (celui qui reçoit la créance) ne peut pas opposer au débiteur le principe de l'inopposabilité des exceptions — autrement dit, le débiteur conserve le droit de refuser de payer en invoquant des problèmes avec le cédant. Cette décision, rendue sous le numéro 91-13.601, est devenue une référence pour tous les professionnels du droit immobilier et bancaire.
Alors, concrètement, que signifie cet arrêt pour vous, propriétaire, locataire ou promoteur ? Plongeons dans les faits et le raisonnement des juges pour comprendre comment éviter un litige coûteux.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
Nous sommes en 1988. La SCI Languedoc, propriétaire d'un immeuble à Ifs, confie des travaux de rénovation à une entreprise. Pour financer ces travaux, l'entreprise cède sa créance sur la SCI à une banque, conformément à la loi Dailly du 2 janvier 1981 — un mécanisme qui permet aux entreprises d'obtenir un financement rapide en cédant leurs factures à un établissement de crédit. La banque notifie la cession à la SCI Languedoc, mais celle-ci ne donne jamais son acceptation formelle.
Quelques mois plus tard, les travaux sont résiliés pour inexécution : l'entreprise a mal réalisé certaines prestations. À l'échéance, la banque réclame le paiement à la SCI. Celle-ci refuse, invoquant la résiliation du contrat de travaux. La banque assigne la SCI en paiement. Devant la cour d'appel, la banque soutient que, en tant que cessionnaire, elle est protégée par l'article L. 313-29 du Code monétaire et financier (qui interdit au débiteur d'opposer des exceptions nées après la notification de la cession). Mais la cour d'appel donne raison à la SCI : la banque ne peut pas se prévaloir de cette protection, car la SCI n'a pas accepté la cession dans les formes prévues par la loi.
La banque se pourvoit en cassation. Elle argue que l'exception d'inexécution est apparue postérieurement à la notification, et qu'elle devrait donc être inopposable. La Cour de cassation rejette le pourvoi. Elle confirme que, sans acceptation du débiteur, le cessionnaire ne peut pas bénéficier de l'inopposabilité des exceptions. Le débiteur peut donc opposer toutes les exceptions qu'il aurait pu opposer au cédant, quelle que soit leur date de survenance.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
Le cœur du litige repose sur l'interprétation de la loi Dailly (loi n°81-1 du 2 janvier 1981), aujourd'hui codifiée aux articles L. 313-23 et suivants du Code monétaire et financier. Ce texte permet la cession de créances professionnelles à un établissement de crédit, avec un régime protecteur pour le cessionnaire : si la cession est notifiée au débiteur, celui-ci ne peut plus opposer au cessionnaire les exceptions qu'il aurait pu opposer au cédant, à moins qu'elles ne soient antérieures à la notification. Mais ce régime protecteur suppose que le débiteur ait accepté la cession dans les formes prévues par la loi. Sans cette acceptation, le débiteur conserve tous ses moyens de défense.
La Cour de cassation rappelle ce principe fondamental : l'acceptation du débiteur est une condition essentielle pour que le cessionnaire puisse se prévaloir de l'inopposabilité des exceptions. Elle précise que cette acceptation doit être donnée dans les formes prévues par la loi — c'est-à-dire par un écrit spécifique, souvent un bordereau de cession signé par le débiteur. À défaut, le débiteur reste libre d'opposer toutes les exceptions, même celles nées après la notification.
En l'espèce, la SCI Languedoc n'avait pas signé d'acceptation. La banque ne pouvait donc pas invoquer le caractère tardif de l'exception d'inexécution. La cour d'appel avait constaté que la résiliation du marché de travaux était intervenue après la notification, mais cela n'avait pas d'importance : sans acceptation, la banque était traitée comme un cessionnaire de droit commun, soumis au droit civil classique. La Cour de cassation valide ce raisonnement et rejette le pourvoi.
Cette décision n'est ni un revirement ni une innovation : elle confirme une lecture stricte de la loi Dailly. Les juges insistent sur la sécurité juridique : pour bénéficier d'un régime dérogatoire, il faut en respecter les conditions. La banque, professionnelle du crédit, ne pouvait ignorer cette exigence.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Si vous êtes propriétaire bailleur à Hérouville-Saint-Clair ou Ifs : si votre locataire vous cède une créance pour payer son loyer, vous devez exiger son acceptation écrite de la cession. Sans cela, vous risquez de vous retrouver dans la même situation que la banque : le débiteur (le client du locataire) pourra refuser de payer en invoquant un défaut de votre locataire. Par exemple, si vous louez un local commercial à un artisan à Hérouville-Saint-Clair pour 800 €/mois, et que celui-ci vous cède une créance de 5 000 € sur un client, assurez-vous que le client signe un bordereau d'acceptation. Sinon, si le client conteste la qualité des travaux, vous ne pourrez pas réclamer le paiement.
Si vous êtes locataire ou professionnel débiteur : cette décision vous protège. Si on vous notifie une cession de créance sans que vous ayez accepté formellement, vous conservez tous vos moyens de défense. Par exemple, si vous êtes locataire d'un appartement à Ifs et que votre propriétaire cède sa créance de loyer à une banque, vous pourrez opposer à la banque les problèmes d'humidité non résolus, même si la cession a été notifiée avant.
Si vous êtes cessionnaire (banque, factor, etc.) : la leçon est claire : ne vous contentez pas de notifier la cession. Exigez l'acceptation écrite du débiteur, sous peine de perdre la protection de la loi Dailly. Cela peut représenter des sommes considérables : imaginez une cession de 100 000 € pour un chantier à Ifs. Sans acceptation, le débiteur peut opposer un vice caché ou une inexécution, et vous ne pourrez pas récupérer les fonds.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Exigez un écrit d'acceptation signé par le débiteur : ne vous fiez pas à une simple notification. Le débiteur doit signer un document spécifique, souvent un bordereau d'acceptation, conforme aux exigences de la loi Dailly. Conservez précieusement cet original.
- Vérifiez la régularité de la cession en amont : avant de financer une créance, demandez au cédant de vous fournir la preuve de l'acceptation du débiteur. Sans cela, le risque de non-paiement est élevé.
- En cas de doute, faites appel à un avocat spécialisé : si vous êtes débiteur et qu'une cession vous est notifiée sans acceptation, vous pouvez légitimement contester le paiement. Un avocat vous aidera à structurer vos arguments.
- Anticipez les contestations : si vous êtes cédant (par exemple, un artisan), assurez-vous que votre client accepte la cession par écrit. Cela protège votre banque et facilite le financement de votre activité.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision de 1993 s'inscrit dans une lignée constante de la Cour de cassation. Déjà, dans un arrêt du 10 mars 1987 (n°85-14.567), la Cour avait jugé que l'acceptation du débiteur conditionne l'opposabilité des exceptions. Plus récemment, dans un arrêt du 14 décembre 2010 (n°09-70.565), la chambre commerciale a précisé que l'acceptation peut être tacite, mais qu'elle doit être certaine et non équivoque. La tendance des tribunaux est donc de maintenir une exigence stricte de l'acceptation formelle, tout en admettant des preuves indirectes. Cela signifie que, pour être tranquille, mieux vaut obtenir un écrit.
Pour l'avenir, la digitalisation des procédures pourrait assouplir la forme de l'acceptation, mais la jurisprudence actuelle reste protectrice du débiteur. Les banques et les professionnels doivent donc redoubler de vigilance.
Ce que vous devez retenir absolument
Checklist : Que faire si vous recevez une notification de cession de créance ?
- Vérifiez si vous avez signé une acceptation formelle. Si oui, vous ne pouvez opposer que les exceptions nées avant la notification.
- Si vous n'avez pas accepté, vous pouvez opposer toutes les exceptions (inexécution, vice caché, etc.), même postérieures à la notification.
- Conservez tous les documents : contrat initial, notification, correspondances.
- Consultez un avocat si la créance est importante (plus de 5 000 €) ou si le litige est complexe.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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