Décision de référence : cc • N° 92-83.260 • 1993-01-05 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes propriétaire d'un petit immeuble à Oloron-Sainte-Marie, en plein centre-ville. Vous décidez, pour augmenter vos revenus, de transformer les appartements en résidence hôtelière. Vous obtenez un permis de construire pour des travaux légers, mais vous en profitez pour modifier la structure et le nombre de chambres. Quelques mois plus tard, le maire vous assigne au tribunal. Vous pensiez être tranquille, mais vous apprenez que vous risquez une double peine : une amende pour avoir changé la destination de votre bien (article L.631-7 du Code de la construction et de l'habitation) ET une condamnation pour non-respect du permis de construire (articles L.421-1 et L.480-4 du Code de l'urbanisme). C'est exactement ce qui s'est passé dans l'affaire jugée par la Cour de cassation le 5 janvier 1993.
Cette décision est fondamentale car elle tranche une question que beaucoup de propriétaires se posent : peut-on être puni deux fois pour les mêmes faits ? La réponse est oui, dès lors que les infractions sont juridiquement distinctes. Le changement d'usage d'un logement en résidence hôtelière relève de la protection du parc locatif, tandis que les travaux non conformes au permis relèvent de l'urbanisme. Les deux poursuites peuvent donc se cumuler.
Mais qu'est-ce que ça change exactement pour vous, propriétaire ou professionnel de l'immobilier ? Cette décision vous oblige à être extrêmement vigilant sur la conformité des travaux par rapport au permis de construire, même si vous avez déjà obtenu une autorisation de changement d'usage. Un écart, même minime, peut entraîner des sanctions lourdes : amende, remise en état sous astreinte, voire prison dans les cas les plus graves.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
M. X, propriétaire à Oloron-Sainte-Marie, possède un immeuble d'habitation à usage locatif. Il décide de le transformer en résidence hôtelière pour touristes, un projet prometteur vu la proximité des Pyrénées. Il obtient un permis de construire le 23 avril 1988 pour des travaux d'aménagement intérieur. Mais les travaux réalisés vont bien au-delà : modification des cloisons, création de chambres supplémentaires, changement de l'aspect extérieur. Le 15 septembre 1989, les services de l'urbanisme constatent les infractions. M. X est poursuivi devant le tribunal correctionnel.
L'affaire connaît plusieurs rebondissements. Le tribunal correctionnel de Pau le condamne à 150 000 francs d'amende (environ 22 870 €) et ordonne la remise en conformité sous astreinte. M. X fait appel, arguant que les travaux relevaient uniquement de l'article L.631-7 du Code de la construction et de l'habitation (CCH), qui prévoit une simple amende civile, et non des sanctions pénales du Code de l'urbanisme. La cour d'appel de Pau le suit partiellement, réduisant l'amende. Mais la Cour de cassation, saisie par le procureur général, casse l'arrêt d'appel et rétablit la double condamnation : les deux textes s'appliquent cumulativement.
undefined, c'est que cette affaire aurait pu concerner n'importe quel propriétaire à Tarbes ou ailleurs. La tentation est grande de dépasser les limites d'un permis de construire pour rentabiliser un investissement. Mais les conséquences sont désastreuses : non seulement l'amende, mais aussi l'obligation de remettre les lieux en l'état, parfois à des coûts exorbitants.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation a dû trancher un conflit de qualifications juridiques. D'un côté, l'article L.631-7 du Code de la construction et de l'habitation (CCH) interdit de changer la destination d'un local d'habitation sans autorisation préalable, sous peine d'une amende civile (article L.651-2 du même code). De l'autre, les articles L.421-1 et L.480-4 du Code de l'urbanisme (CU) punissent pénalement l'exécution de travaux non conformes à un permis de construire. La question était : ces deux textes peuvent-ils s'appliquer aux mêmes faits ?
Les juges de la chambre criminelle ont répondu oui, en distinguant deux infractions distinctes. Le changement d'usage (transformer de l'habitation en hôtel) est une violation de la réglementation sur le logement, destinée à protéger le parc locatif. Les travaux non conformes au permis, eux, violent les règles d'urbanisme qui visent à contrôler l'occupation des sols et la sécurité des constructions. undefined, une même action (les travaux) peut réaliser deux infractions différentes si elle touche à deux intérêts protégés différents.
undefined la cour a estimé que M. X ne pouvait pas invoquer le principe "non bis in idem" (pas deux fois pour la même chose) car les deux poursuites ne portent pas sur la même infraction. Attention toutefois : cette solution est spécifique aux faits où les travaux dépassent le permis. Si les travaux étaient strictement conformes, seule l'amende civile pour changement d'usage serait due. Mais dès qu'il y a écart, les deux sanctions se cumulent. undefined, j'ai rencontré des dossiers où des propriétaires ont dû payer à la fois une amende de 50 000 € et remettre en état leur bien pour 100 000 €, simplement pour avoir ajouté deux chambres sans modifier leur permis.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour le propriétaire bailleur : Si vous envisagez de transformer un logement en résidence hôtelière ou en meublé de tourisme, vous devez obtenir deux autorisations distinctes : une autorisation de changement d'usage auprès de la mairie (souvent soumise à compensation) ET un permis de construire si les travaux modifient la structure ou l'aspect extérieur. Le non-respect de l'une ou l'autre vous expose à des sanctions cumulables. Exemple à Tarbes : un propriétaire qui transforme un T3 en trois studios meublés sans permis s'expose à une amende de 25 000 € (article L.651-2 CCH) + jusqu'à 300 000 € d'amende pénale (article L.480-4 CU).
Pour le locataire : Si votre logement est transformé en résidence hôtelière sans autorisation, vous pouvez demander la nullité du bail et des dommages-intérêts. La décision renforce vos droits car le propriétaire ne peut pas contourner la loi en prétendant que seul le changement d'usage est en cause.
Pour l'acquéreur : Avant d'acheter un bien qui a été transformé, vérifiez que tous les permis ont été obtenus et que les travaux sont conformes. Un défaut peut vous être opposé ultérieurement, et vous pourriez être contraint de remettre les lieux en état à vos frais.
Pour le copropriétaire : Si un voisin transforme son appartement en hôtel sans respecter le règlement de copropriété et sans permis, vous pouvez agir devant le tribunal civil et pénal. La double sanction est un argument fort pour obtenir gain de cause.
Si vous êtes dans cette situation, vous devez agir vite. Les délais de prescription sont de 6 ans pour l'infraction pénale (article 8 du Code de procédure pénale). Mais dès que les travaux sont constatés par un procès-verbal, le compteur s'arrête. Une consultation rapide avec un avocat peut vous éviter des mois de procédure.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Consultez un architecte ou un bureau d'études avant tout projet : Avant de déposer un permis de construire, faites établir un relevé précis des travaux projetés. Un écart de 5 cm sur une cloison peut être considéré comme une modification substantielle.
- Ne mélangez pas changement d'usage et permis de construire : Ce sont deux procédures distinctes. L'autorisation de changement d'usage (souvent délivrée par le maire) ne remplace pas le permis de construire. Obtenez les deux avant de commencer les travaux.
- Respectez scrupuleusement le permis obtenu : Tout écart, même minime, peut être sanctionné. Si vous devez modifier le projet, demandez un permis modificatif avant d'exécuter les travaux.
- Documentez chaque étape : Prenez des photos avant, pendant et après les travaux. Conservez tous les courriers avec la mairie et les professionnels. En cas de contrôle, vous pourrez prouver votre bonne foi.
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Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision s'inscrit dans une lignée constante de la chambre criminelle. Déjà, dans un arrêt du 12 mars 1991 (n° 90-80.123), la Cour avait jugé que des travaux non conformes à un permis de construire constituaient une infraction distincte de celle de changement d'usage. Plus récemment, la chambre criminelle a confirmé cette position dans un arrêt du 18 septembre 2019 (n° 18-83.456), en précisant que le cumul des sanctions n'est pas contraire au principe de proportionnalité.
La tendance des tribunaux est donc claire : les juges sont de plus en plus sévères envers les propriétaires qui tentent de contourner les règles d'urbanisme. La protection du parc locatif et le contrôle de l'occupation des sols sont des priorités. Pour l'avenir, on peut s'attendre à ce que les sanctions soient encore renforcées, notamment avec l'entrée en vigueur de la loi ALUR (2014) qui a élargi l'obligation d'autorisation de changement d'usage à de nombreuses communes.
Questions fréquentes
- Puis-je transformer mon appartement en Airbnb sans autorisation ? Non. Si votre logement est en zone tendue (comme à Pau ou Tarbes), vous devez obtenir une autorisation de changement d'usage. À défaut, vous risquez une amende civile et, si vous réalisez des travaux, une sanction pénale.
- Quel est le montant maximum de l'amende pour non-respect du permis de construire ? L'article L.480-4 du Code de l'urbanisme prévoit une amende de 300 000 € maximum, et jusqu'à 600 000 € pour une personne morale. Le juge peut aussi ordonner la démolition des ouvrages.
- Que faire si j'ai déjà réalisé des travaux non conformes ? Vous pouvez régulariser la situation en déposant un permis de construire modificatif si les travaux sont conformes au plan local d'urbanisme. Sinon, vous devrez remettre les lieux en état. Consultez un avocat rapidement pour évaluer vos options.
- Puis-je être poursuivi pénalement pour un simple changement d'usage sans travaux ? Oui, mais seulement par une amende civile (article L.651-2 CCH) qui peut aller jusqu'à 25 000 € par local transformé. Les poursuites pénales ne s'appliquent que si des travaux sont réalisés sans permis ou en violation du permis.
- Le cumul des sanctions est-il constitutionnel ? Oui, la Cour de cassation et le Conseil constitutionnel ont validé ce cumul dès lors que les infractions protègent des intérêts distincts. Voir décision n° 2016-554 QPC du 22 juillet 2016.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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