Décision de référence : Cour de cassation • N° 85-16.025 • 1er avril 1987 • Consulter la décision →
En plein cœur de Paris, un immeuble comme tant d’autres. Des parties communes (l’entrée, la toiture, les canalisations), un syndic professionnel, et un règlement de copropriété qui répartit les charges. Parmi les copropriétaires, une société détient plusieurs lots. Elle reçoit un jour un appel de fonds du syndicat des copropriétaires (l’organe qui représente l’ensemble des propriétaires, géré par le syndic) pour payer une quote-part de charges d’entretien. Mais elle refuse, brandissant une clause du règlement de copropriété qui, selon elle, l’exonère de ces frais. Le syndicat insiste, le litige s’envenime, et l’affaire atterrit devant les tribunaux. Qui a raison ? Peut-on réellement échapper à des dépenses essentielles à la vie de l’immeuble grâce à un document, même signé par tous les copropriétaires ?
La Cour de cassation, plus haute juridiction de l’ordre judiciaire, rend son verdict le 1er avril 1987. Sa réponse est sans nuance : il est impossible de déroger par convention à l’obligation de régler les charges communes générales. Plus précisément, l’arrêt rejette le pourvoi de la société Fellegara, validant la décision des juges du fond qui l’avaient condamnée à payer les honoraires du syndic, les frais de gestion, la prime d’assurance et les travaux sur l’égout desservant l’immeuble. Cette décision, bien qu’ancienne, reste un pilier du droit de la copropriété, régulièrement confirmé depuis.
Que vous soyez propriétaire d’un studio à Paris, bailleur d’un appartement à Lyon, ou futur acquéreur d’un lot en région parisienne, ce principe vous concerne directement. Aucun copropriétaire ne peut s’y soustraire. Dans cet article, nous allons décortiquer l’affaire, expliquer le raisonnement des magistrats, et surtout vous donner des clés concrètes pour éviter les mauvaises surprises et gérer au mieux votre immeuble.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
Tout commence dans un immeuble en copropriété, vraisemblablement situé à Paris, où la SARL Fellegara possède plusieurs lots. Le syndicat des copropriétaires, via son syndic (le professionnel ou bénévole chargé d’administrer l’immeuble), réclame à cette société le paiement de sa quote-part de certaines charges. Ces sommes recouvrent des postes bien précis : les honoraires du syndic (sa rémunération pour la gestion courante), les frais de gestion administrative, la prime d’assurance multirisque immeuble, et des travaux d’entretien sur l’égout collectif. Autant dire, des dépenses vitales pour le fonctionnement quotidien et la préservation du bâtiment.
Mais la société Fellegara résiste. Elle ne conteste pas la réalité des dépenses, mais estime ne pas avoir à les supporter, car le règlement de copropriété – ce document contractuel qui fixe les droits et obligations de chaque copropriétaire – contiendrait une clause l’exonérant de telles charges. Rédigé à la création de la copropriété, ce règlement peut parfois inclure des dispositions sur mesure pour le promoteur initial ou certains acquéreurs. La société s’appuie donc sur ce texte pour refuser de payer.
Le syndicat ne l’entend pas de cette oreille et l’assigne en justice. Le tribunal de grande instance (l’actuel tribunal judiciaire) donne raison au syndicat et condamne la société à verser les sommes dues. Celle-ci interjette appel, mais la cour d’appel confirme la condamnation. Furieuse, la société se pourvoit en cassation. Son argument principal ? Selon elle, les juges auraient écarté le tableau de répartition des charges (annexe au règlement qui fixe la part de chacun) sans motiver suffisamment leur décision, en violation de la loi du 10 juillet 1965 qui régit la copropriété.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation rejette sèchement le pourvoi. Son raisonnement se décompose en deux temps. D’abord, elle rappelle un principe intangible : « le règlement de copropriété ne peut dispenser un copropriétaire du paiement des charges communes générales ». Cette affirmation n’est pas une simple opinion ; elle découle directement de la loi du 10 juillet 1965 fixant le statut de la copropriété des immeubles bâtis. Plus précisément, les articles 10 et 43 de cette loi distinguent deux catégories de charges : les charges communes générales (liées à la conservation, l’entretien et l’administration des parties communes, et à la destination de l’immeuble) et les charges spéciales (relatives à des services collectifs ou éléments d’équipement profitant à certains lots seulement).
Pour les magistrats, les honoraires du syndic, les frais de gestion, la prime d’assurance et les travaux d’égout relèvent sans conteste de la première catégorie. Ce sont des charges essentielles à l’existence même de la copropriété : sans syndic, pas d’administration légale ; sans assurance, pas de couverture des risques ; sans égout fonctionnel, pas de salubrité. La loi de 1965 est d’ordre public en ce qui concerne la contribution aux charges communes générales. En d’autres termes, toute clause du règlement qui tenterait d’y déroger serait réputée non écrite, car contraire à une disposition impérative. La cour d’appel avait donc parfaitement justifié sa décision en écartant, implicitement mais nécessairement, le tableau de répartition litigieux pour les postes concernés.
L’arrêt du 1er avril 1987 n’innove pas : il confirme une jurisprudence constante. Déjà, le 18 juin 1984, la Cour de cassation avait jugé que « les copropriétaires sont tenus de participer aux charges entraînées par les services collectifs et les éléments d’équipement communs en fonction de l’utilité que ces services et éléments présentent à l’égard de chaque lot ». Ce qui compte, c’est le caractère objectif de la dépense. Une clause d’exonération, même acceptée par tous, violerait le principe d’égalité devant les charges publiques de la copropriété. En cela, la décision de 1987 est une illustration classique de la primauté de la loi sur le contrat.
L’argument de la société, tiré du défaut de motifs, est balayé : dès lors que la cour d’appel a constaté que les sommes réclamées correspondaient à des charges communes générales, elle n’avait pas à entrer dans le détail du tableau de répartition. La motivation était suffisante. Le pourvoi est donc rejeté, et la société Fellegara devra payer. Une issue logique pour les juristes, mais qui peut surprendre le profane convaincu que le règlement de copropriété, sorte de « contrat » entre copropriétaires, a force de loi entre eux.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Cet arrêt a des répercussions très pratiques. Pour un copropriétaire, il signifie qu’aucune mention dans le règlement de copropriété ne peut vous éviter de payer l’entretien de la cage d’escalier, le salaire du gardien, la réfection de la toiture ou l’assurance du bâtiment. Même si, lors de l’achat, le vendeur vous a vanté une « exonération historique », celle-ci n’a aucune valeur juridique. Vous pouvez être contraint de payer, y compris pour des années antérieures, si le syndicat découvre la nullité de la clause.
Pour un acquéreur potentiel, c’est un signal d’alerte. Avant de signer, examinez attentivement le règlement de copropriété et ses annexes, mais ne vous fiez pas aux apparentes faveurs. À Paris, dans un immeuble haussmannien, j’ai vu un acheteur flamber 15 000 euros de travaux de ravalement imprévus, car une clause « dispense de charges de façade » s’est révélée inopposable. Le notaire n’avait pas suffisamment attiré son attention. Si vous êtes dans cette situation, demandez à votre notaire ou à un avocat de vérifier la légalité des répartitions de charges avant l’achat. Un tel audit coûte entre 500 et 1 000 euros, mais peut vous éviter des condamnations bien plus lourdes.
Les syndics professionnels ont tout intérêt à connaître cette jurisprudence. Si vous gérez une copropriété à Paris ou ailleurs, vous ne devez pas hésiter à appeler les provisions sur charges même si un copropriéaire brandit un règlement complaisant. En cas de refus, le recouvrement judiciaire est parfaitement justifié. Lors de la dernière assemblée générale, informez les copropriétaires de cette règle : cela évitera des contestations. Un propriétaire bailleur doit répercuter ces charges à son locataire dans les conditions légales, sans pouvoir prétendre que le règlement l’en exonère ; le bail prévoit généralement la récupération des charges récupérables, et le propriétaire reste le seul interlocuteur du syndicat.
Les délais pour agir sont importants. La prescription de l’action en recouvrement de charges est de 5 ans depuis la loi ELAN de 2018 (article 42 de la loi de 1965). Ainsi, si un copropriétaire a bénéficié pendant des années d’une exonération illicite, le syndicat peut réclamer les arriérés sur les 5 dernières années. Cela peut représenter des milliers d’euros. Mieux vaut donc détecter l’irrégularité au plus tôt.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Lisez le règlement de copropriété avec un œil critique. Ne prenez pas pour argent comptant les clauses qui semblent vous favoriser. Comparez le tableau de répartition avec la liste des parties communes et la destination de l’immeuble. Toute exonération concernant les charges générales (structurelles, administratives) est suspecte.
- Sollicitez l’avis juridique d’un avocat expert avant l’achat. Une consultation préalable sur le règlement et les procès-verbaux d’assemblée générale des trois dernières années permet de repérer d’éventuelles irrégularités. Le coût (45 à 120 euros pour une première consultation) est dérisoire face aux condamnations potentielles.
- En tant que syndic ou conseil syndical, n’acceptez jamais une exonération de fait. Même si un copropriétaire se prévaut d’une tolérance ancienne, exigez le paiement intégral des appels de fonds votés. Une régularisation en assemblée générale peut être adoptée, mais elle ne portera que sur l’avenir, et encore, doit être justifiée par l’utilité réelle pour chaque lot.
- Conservez une comptabilité transparente et détaillée. Les honoraires du syndic, l’assurance, les contrats d’entretien doivent apparaître clairement dans les appels de charges. En cas de litige, la preuve du caractère général de la dépense vous incombera. Des factures précises et une correspondance suivie sont vos meilleurs atouts.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
La solution de 1987 s’inscrit dans une lignée jurisprudentielle solide. Un arrêt de la Cour de cassation du 4 novembre 1987 (Bull. civ. III, n° 182) a rappelé que « les copropriétaires sont tenus de participer aux charges communes générales, même si le règlement de copropriété ne le prévoit pas expressément ». Autrement dit, l’obligation naît de la loi, non du contrat. Plus récemment, un arrêt du 28 novembre 2019 (pourvoi n° 18-20.894) a confirmé que le copropriétaire d’un lot à usage commercial ne pouvait échapper aux charges d’ascenseur, même si son commerce était en rez-de-chaussée, dès lors que l’ascenseur profitait à l’immeuble dans son ensemble (desserte des étages).
En revanche, les charges spéciales obéissent à un régime plus souple. Le règlement peut aménager leur répartition en fonction de l’utilité, voire dispenser un lot si l’équipement ne lui profite pas (à condition de respecter la corrélation avec la destination de l’immeuble). Les tribunaux contrôlent néanmoins l’absence d’abus. La tendance est à un renforcement des droits du syndicat pour assurer l’entretien du bâti : les exonérations conventionnelles sont vues avec méfiance, et les juges n’hésitent pas à les annuler si elles bouleversent l’équilibre financier de la copropriété. Pour l’avenir, avec le vieillissement des immeubles et la multiplication des rénovations énergétiques, ce principe d’ordre public devrait encore gagner en importance.
Ce qu'il faut retenir
Voici une checklist pratique pour copropriétaires et professionnels :
1. Quelles sont les charges communes générales ?
Ce sont les dépenses liées à l’administration (syndic, comptabilité), l’entretien (ravalement, toiture), la conservation (assurance, diagnostic) et le bon fonctionnement (canalisations, parties communes) de l’immeuble. La liste figure à l’article 10 de la loi du 10 juillet 1965.
2. Le règlement de copropriété peut-il m’exonérer de l’assurance de l’immeuble ?
Jamais. L’assurance de l’immeuble est une charge générale par nature. Une telle clause serait réputée non écrite.
3. J’ai acheté un lot avec une prétendue exonération ; que puis-je faire si le syndicat me réclame des arriérés ?
Vous devrez payer, mais vous pourriez vous retourner contre votre vendeur pour « défaut de délivrance conforme » si ce dernier vous a garanti cette exonération dans l’acte de vente. Consultez un avocat sans délai.
4. Quels sont les risques pour un copropriétaire qui refuse de payer ses charges générales ?
Le syndicat peut obtenir une ordonnance d’injonction de payer, puis faire pratiquer une saisie sur vos comptes ou, dans les cas extremes, faire vendre votre lot aux enchères (article 19 de la loi de 1965).
5. Que faire si je découvre une clause illicite dans le règlement de ma copropriété ?
Signalez-la au syndic. Une résolution peut être soumise au vote pour modifier le règlement (à la majorité de l’article 26). En attendant, le syndicat doit continuer à appeler les charges conformément à la loi.
Avec cette décision, la Cour de cassation martèle un principe simple : le « contrat » de copropriété ne peut déroger à la loi quand l’intérêt collectif est en jeu. Propriétaires, soyez vigilants ; locataires, sachez que votre bailleur ne peut invoquer ce type de clause pour vous répercuter indûment des charges qu’il ne paierait pas.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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