Décision de référence : cc • N° 83-90.941 • 1985-05-14 • Consulter la décision →
Imaginez ce scénario : vous êtes propriétaire d'un appartement à Cournon-d'Auvergne, et un officier de police judiciaire (OPJ) — peut-être un commissaire ou un gendarme — vous accuse publiquement d'une infraction que vous n'avez pas commise. Propos tenus devant témoins, repris dans la presse locale. Votre réputation est en miettes, votre bailleur social vous menace de résiliation, vos voisins vous regardent de travers. Que pouvez-vous faire ? La réponse tient en quelques mots : la citation directe. Cette décision de la Cour de cassation, rendue le 14 mai 1985, ouvre une voie procédurale précieuse pour les victimes de diffamation, même lorsque l'auteur présumé est un OPJ. Mais attention, le chemin est semé d'embûches procédurales.
La question est simple : un particulier peut-il assigner directement un OPJ devant le tribunal correctionnel pour diffamation, sans passer par le juge d'instruction ? La Cour de cassation répond oui, mais avec une nuance capitale. Si le délit a été commis dans l'exercice des fonctions de l'OPJ, le tribunal ne peut pas se déclarer incompétent de lui-même : seule la Cour de cassation peut le faire, sur renvoi. Sinon, c'est le tribunal de droit commun qui est compétent. Une distinction subtile, mais lourde de conséquences pour les victimes.
Pour les propriétaires et locataires d'Issoire ou d'ailleurs, cette décision est une arme à double tranchant. D'un côté, elle permet de contourner les lenteurs de l'instruction. De l'autre, elle impose de respecter des règles de compétence strictes, sous peine de voir l'affaire rejetée. Décryptage.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
L'affaire débute à Strasbourg, où un particulier, que nous appellerons M. R., est victime de propos diffamatoires tenus par un officier de police judiciaire. Les détails exacts des accusations ne sont pas précisés dans la décision, mais on imagine des allégations portant sur une infraction pénale — vol, escroquerie, ou tout autre fait portant atteinte à l'honneur. M. R., se sentant gravement atteint dans sa réputation, décide de ne pas porter plainte avec constitution de partie civile (ce qui aurait ouvert une instruction), mais d'utiliser la citation directe : il assigne l'OPJ directement devant le tribunal correctionnel de Strasbourg.
La citation directe est une procédure simple en apparence : la victime remet un acte d'huissier à l'auteur présumé, l'invitant à comparaître devant le tribunal. Pas besoin de juge d'instruction, pas de délais d'enquête préalable. Mais dans cette affaire, le tribunal correctionnel de Strasbourg, saisi le 26 octobre 1982, refuse de juger l'affaire. Il se déclare incompétent, estimant que le délit a été commis par un OPJ dans l'exercice de ses fonctions, ce qui justifierait une procédure spéciale (le renvoi devant une autre juridiction désignée par la Cour de cassation, selon l'article 687 du Code de procédure pénale).
M. R. ne se laisse pas faire. Il forme un pourvoi en cassation, contestant cette décision d'incompétence. La Cour de cassation, dans son arrêt du 14 mai 1985, lui donne raison. Elle annule le jugement du tribunal correctionnel et renvoie l'affaire devant la même juridiction (Strasbourg) pour qu'elle statue sur le fond. Pourquoi ? Parce que le tribunal s'est déclaré incompétent sans que la Cour de cassation ait été saisie d'une demande de désignation de juridiction. Une erreur de procédure fatale.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation s'appuie sur les articles 50 et 687 du Code de procédure pénale (CPP). L'article 50 énonce que la citation directe est ouverte à la victime pour tous les délits (infractions pénales), sauf exception légale. L'article 687, lui, prévoit une règle spéciale : lorsqu'un délit est commis par un OPJ ou un maire (ou adjoint) dans l'exercice de ses fonctions, la juridiction normalement compétente ne peut en connaître que si elle est désignée par la Cour de cassation. L'objectif est d'éviter les pressions locales sur des juges qui pourraient être proches de l'auteur présumé.
Mais attention : cette règle ne s'applique que si le délit a été commis dans l'exercice des fonctions. Si c'est hors de ces fonctions (par exemple, un OPJ qui insulte un voisin dans le cadre privé), la juridiction de droit commun reste compétente. Dans l'affaire jugée, la Cour de cassation constate que le tribunal de Strasbourg n'a pas vérifié si la diffamation avait été commise dans ou hors l'exercice des fonctions. Il s'est borné à constater la qualité d'OPJ de l'auteur et à se déclarer incompétent. Or, même en cas de délit commis dans l'exercice des fonctions, le tribunal ne peut pas se déclarer incompétent de sa propre initiative : il doit attendre que la Cour de cassation soit saisie et désigne une autre juridiction. En se prononçant seul, il a violé l'article 687.
Ce raisonnement est important car il confirme un principe de procédure : la compétence du tribunal est une question d'ordre public, mais elle ne peut être tranchée unilatéralement par le juge saisi lorsqu'un texte spécial impose une désignation par la Cour de cassation. La décision ne crée pas un droit nouveau, mais précise les règles applicables. Elle est dans la lignée d'une jurisprudence constante : la citation directe est un droit de la victime, que les juges ne peuvent entraver par des motifs d'incompétence non vérifiés.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Si vous êtes victime de diffamation par un OPJ (policier, gendarme, maire agissant en tant qu'OPJ), cette décision vous offre une voie plus rapide que la plainte avec constitution de partie civile. Vous pouvez citer directement l'auteur devant le tribunal correctionnel du lieu de l'infraction. Mais attention au piège : si l'OPJ a agi dans le cadre de ses fonctions (par exemple, un compte rendu officiel diffamant), le tribunal devra peut-être être désigné par la Cour de cassation. Dans ce cas, votre citation directe risque d'être rejetée si vous ne demandez pas vous-même cette désignation. Comment faire ? En saisissant le procureur de la République (procureur) d'une requête aux fins de saisine de la Cour de cassation, ou en soulevant la question devant le tribunal.
Pour un propriétaire à Issoire qui subirait des accusations diffamatoires de la part d'un policier municipal, les délais sont ceux de la citation directe : vous devez agir dans les 3 mois de la publication des propos (délai de prescription de l'action publique pour la diffamation). Les frais ? Compter environ 150 à 300 € pour l'huissier, plus les honoraires d'avocat. Mais le gain potentiel est une condamnation de l'auteur à des dommages et intérêts (souvent 1 000 à 10 000 € selon la gravité) et une publication judiciaire.
Pour un locataire à Cournon-d'Auvergne, le même scénario s'applique. Si vous êtes diffamé par un garde champêtre (OPJ) qui vous accuse publiquement d'avoir dégradé du mobilier urbain, vous pouvez utiliser la citation directe. Mais vérifiez bien si les propos ont été tenus dans le cadre de ses fonctions (par exemple, lors d'un procès-verbal) ou non (par exemple, dans un café). Si c'est dans le cadre de ses fonctions, anticipez la complexité procédurale.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Conservez les preuves des propos diffamatoires. Enregistrements audio, captures d'écran, attestations de témoins : plus vous avez de preuves, plus votre citation directe sera solide. La diffamation est un délit de presse : la preuve est libre, mais les écrits sont rois.
- Vérifiez le délai de prescription. La diffamation se prescrit par 3 mois à compter de la publication (ou de la dernière diffusion). Passé ce délai, vous ne pouvez plus agir pénalement. Agissez vite, ne laissez pas traîner.
- Distinguer les fonctions de l'auteur. Si l'OPJ a agi dans l'exercice de ses fonctions, préparez-vous à une procédure plus lourde : demandez au tribunal de surseoir à statuer et de saisir la Cour de cassation pour désignation d'une juridiction. Mieux vaut être conseillé par un avocat.
- Ne négligez pas la voie civile. Si la voie pénale vous semble trop complexe, vous pouvez aussi agir en responsabilité civile (article 1240 du Code civil) devant le tribunal judiciaire pour obtenir des dommages et intérêts. La prescription est de 5 ans, plus longue, mais vous n'obtiendrez pas de condamnation pénale.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision s'inscrit dans une jurisprudence constante de la Cour de cassation. On peut citer un arrêt du 20 février 1990 (n° 88-86.737) qui confirme que la citation directe est ouverte même contre un magistrat, sous les mêmes réserves de l'article 687. En revanche, pour les maires, une distinction a été faite : si le maire agit en tant qu'officier d'état civil (hors fonctions OPJ), la règle de l'article 687 ne s'applique pas. La tendance est donc protectrice du droit d'action des victimes, mais avec une vigilance accrue sur la compétence.
Depuis 1985, la loi n'a pas fondamentalement changé sur ce point. Cependant, la pratique montre que les tribunaux sont de plus en plus stricts sur la forme : une citation directe mal rédigée (ex : omission de mentionner la qualité d'OPJ) peut être annulée. Pour l'avenir, on peut s'attendre à ce que la Cour de cassation précise encore les critères de distinction entre fonctions et hors fonctions, notamment pour les officiers de police judiciaire adjoints (gardes champêtres, agents de police municipale).
Questions fréquentes
Q : Puis-je citer directement un policier municipal pour diffamation ?
R : Oui, si le policier municipal est officier de police judiciaire (OPJ) — ce qui est le cas des gardes champêtres et de certains agents. La citation directe est possible, mais vérifiez si les propos ont été tenus dans l'exercice de ses fonctions.
Q : Que faire si le tribunal se déclare incompétent ?
R : Ne baissez pas les bras. Formez un pourvoi en cassation, comme dans l'affaire commentée. Vous pouvez aussi saisir le procureur pour qu'il demande la désignation d'une juridiction par la Cour de cassation.
Q : Quel est le coût d'une citation directe ?
R : Comptez environ 100 à 200 € pour l'acte d'huissier, plus des frais d'avocat (forfait entre 500 et 2 000 € selon la complexité). Si vous gagnez, ces frais peuvent être mis à la charge de l'auteur.
Q : Puis-je aussi demander des dommages et intérêts ?
R : Oui, en vous constituant partie civile dans le cadre de la citation directe. Le tribunal pourra condamner l'auteur à vous verser une somme en réparation du préjudice moral et matériel.
Q : Existe-t-il un délai pour citer ?
R : Oui, 3 mois à compter de la publication ou de la dernière diffusion des propos diffamatoires. Passé ce délai, l'action publique est éteinte. Agissez vite.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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