Décision de référence : cc • N° 94-14.649 • 1996-04-09 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes propriétaire d'une boutique à Hyères, et vous apprenez qu'un grand groupe, basé à Paris, a accordé une franchise à un concurrent à quelques rues de chez vous, en violation d'un accord d'exclusivité. Vous voulez les assigner, mais les conditions générales de vente que vous avez signées imposent de saisir un tribunal à Paris. Est-ce vraiment obligatoire ?
Cette question, des centaines de propriétaires, commerçants et promoteurs se la posent chaque année. La réponse, apportée par la Cour de cassation en 1996, est cruciale : lorsque le litige porte sur un fait délictueux (comme un refus de vente abusif), la clause qui désigne un tribunal lointain peut être écartée. Et si vous êtes à Toulon, cela change tout pour vos démarches.
L'arrêt du 9 avril 1996 (n° 94-14.649) nous rappelle une règle fondamentale : le droit protège la victime d'un dommage en lui permettant de choisir le tribunal le plus proche du lieu où le préjudice s'est produit. Décryptage d'une affaire qui a fait jurisprudence, avec des conseils concrets pour les acteurs immobiliers de la région PACA.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
La société Galerie Kléber, qui exploite deux magasins d'habillement à Strasbourg et Mulhouse, avait obtenu le droit de distribuer les vêtements de la gamme "Penny Black" du groupe italien Max Mara. Mais un beau jour, elle apprend que Max Mara a accordé une franchise à un tiers pour ouvrir une boutique à Strasbourg, sur l'une de ses zones d'exclusivité. Furieuse, la Galerie Kléber assigne Max Mara et sa filiale italienne devant le tribunal de Strasbourg pour obtenir réparation.
Problème : Max Mara invoque une clause attributive de juridiction figurant dans ses conditions générales de vente, qui désigne le tribunal de Paris comme seul compétent. La société strasbourgeoise refuse de se plier à cette clause : elle estime que le litige ne relève pas d'un simple contrat, mais d'une faute délictuelle (un refus de vente abusif) commise à Strasbourg, là où le dommage s'est produit.
La cour d'appel de Colmar donne raison à Galerie Kléber le 8 mars 1994. Max Mara se pourvoit en cassation. Mais la Cour de cassation confirme : le refus de vente constitue un fait de nature à engager la responsabilité délictuelle de l'entreprise italienne. Par conséquent, la clause attributive de juridiction, qui ne s'applique qu'aux litiges contractuels, ne peut pas être invoquée. Le tribunal de Strasbourg est bien compétent.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
Les juges de la Cour de cassation se sont appuyés sur l'article 1240 du Code civil (anciennement article 1382), qui dispose que "tout fait quelconque de l'homme, qui cause à autrui un dommage, oblige celui par la faute duquel il est arrivé à le réparer". Ici, le grief principal n'est pas l'inexécution d'une obligation contractuelle (comme un défaut de livraison), mais un comportement fautif : accorder une franchise à un tiers en violation des droits de Galerie Kléber. C'est une faute délictuelle, indépendante du contrat.
Pourquoi est-ce important ? Parce que les clauses attributives de juridiction sont valables uniquement pour les litiges nés à l'occasion du contrat. Elles ne peuvent pas s'imposer quand le fond de l'affaire est délictuel. Sinon, une partie pourrait imposer à l'autre un tribunal distant, même pour des actes fautifs commis ailleurs. La Cour de cassation le rappelle fermement : "le refus de vente allégué constitue un fait de nature à engager la responsabilité délictuelle de la société".
Ce n'était pas une évidence à l'époque. Certains tribunaux avaient tendance à appliquer la clause même en présence de fautes quasi-délictuelles, par souci de sécurité juridique. Mais la Cour de cassation a clarifié la hiérarchie : le droit d'accès à un tribunal proche du lieu du dommage prime sur une clause contractuelle quand le litige est délictuel. Une confirmation qui donne une arme précieuse aux victimes.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Si vous êtes propriétaire bailleur à Toulon et que votre locataire commercial vous cause un préjudice (par exemple, en sous-louant sans autorisation, ou en dégradant les lieux), vous pouvez l'assigner devant le tribunal de Toulon, même si le bail prévoit une clause attributive de juridiction désignant Paris. Pourquoi ? Parce que la faute du locataire (sous-location non autorisée) est un fait délictuel, et le dommage (perte de loyer, dégradations) se produit à Toulon.
Pour un acquéreur à Hyères : si un vendeur refuse abusivement de signer l'acte de vente après avoir accepté votre offre, vous pouvez agir en responsabilité délictuelle devant le tribunal d'Hyères, même si le compromis mentionnait un tribunal à Marseille. Le refus de vente est une faute, pas une simple inexécution contractuelle.
En pratique, cela vous évite des frais de déplacement et d'avocat dans une autre ville. Imaginez : votre préjudice s'élève à 15 000 €. Si vous deviez saisir un tribunal à Paris, vos frais d'avocat (3 000 €) et de déplacement (500 €) grèveraient lourdement votre indemnisation. En agissant localement, vous conservez l'essentiel de la somme.
Un conseil : dès que vous estimez subir un dommage anormal (pas seulement une inexécution contractuelle), privilégiez le terrain délictuel. Vérifiez que le domicile du défendeur ou le lieu du fait dommageable se trouve dans le ressort d'un tribunal proche de chez vous.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Vérifiez les clauses attributives dans tous vos contrats. Avant de signer un bail, un compromis ou un contrat de franchise, repérez la clause qui désigne le tribunal compétent. Si elle vous impose un tribunal lointain, négociez sa modification ou demandez un avenant.
- Documentez immédiatement tout incident. Dès que vous constatez un fait anormal (refus de vente, sous-location non autorisée, dégradations), rassemblez les preuves : courriels, photos, témoignages. Cela vous permettra de caractériser une faute délictuelle.
- Consultez un avocat avant d'agir. Un professionnel vous dira si votre litige est contractuel ou délictuel. À Hyères ou Toulon, Maître Zakine peut vous aider à choisir la stratégie la plus favorable.
- N'acceptez pas passivement une clause abusive. Même si le contrat est signé, vous pouvez contester l'application de la clause si le litige est délictuel. La jurisprudence de 1996 vous protège.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision s'inscrit dans une lignée protectrice des victimes. Déjà en 1985, la Cour de cassation avait jugé que la clause attributive de juridiction ne pouvait être opposée au tiers non contractant (Civ. 1ère, 25 juin 1985). Mais en 1996, elle va plus loin : même entre parties contractantes, si le litige est délictuel, la clause est écartée.
Plus récemment, la Cour de cassation a précisé que la qualification de "matière contractuelle" ou "délictuelle" relève de l'appréciation souveraine des juges du fond (Civ. 1ère, 13 janvier 2021). Autrement dit, chaque cas est unique. Mais la tendance est claire : les tribunaux privilégient le lien avec le lieu du dommage.
Pour les professionnels de l'immobilier à Toulon, cette jurisprudence est un filet de sécurité. Si un client vous cause un préjudice par sa faute, vous n'êtes pas prisonnier d'une clause lointaine. L'avenir ? Avec la digitalisation des contrats, les clauses attributives sont de plus en plus fréquentes, mais les juges restent vigilants à ne pas priver les victimes d'un accès local à la justice.
Questions fréquentes
Puis-je contester une clause attributive de juridiction si je suis locataire à Hyères et que le bail désigne le tribunal de Paris ? Oui, si votre litige porte sur une faute du bailleur (ex : non-respect des obligations de décence, harcèlement). Vous pouvez invoquer la responsabilité délictuelle et agir devant le tribunal de Toulon.
Quels sont les délais pour agir en responsabilité délictuelle ? Vous avez 5 ans à compter de la manifestation du dommage (article 2224 du Code civil). Mais mieux vaut agir vite pour faciliter la preuve.
Quel est le coût d'une action délictuelle ? Les frais d'avocat varient : comptez 1 500 à 3 000 € pour une affaire simple, plus si procédure longue. Mais vous pouvez obtenir une indemnisation intégrale de votre préjudice.
Que faire si le contrat prévoit une clause de médiation obligatoire avant tout procès ? Cette clause reste valable, car elle n'affecte pas la compétence territoriale. Vous devrez d'abord tenter une médiation, mais si elle échoue, vous pourrez saisir le tribunal proche de votre domicile si le litige est délictuel.
Cette jurisprudence s'applique-t-elle aux litiges avec les banques ou assurances ? Oui, dès lors que le fond du litige est délictuel. Par exemple, si une banque vous cause un préjudice par un refus abusif de crédit, vous pouvez l'assigner devant le tribunal de votre domicile, même si le contrat bancaire désigne un autre tribunal.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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