Décision de référence : cc • N° 07-44.200 • 2009-09-23 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes propriétaire d'un bien à Évron, et vous louez un appartement à un salarié d'une grande entreprise. Ce salarié, qui travaille depuis des années dans la même ville, reçoit un jour une lettre de mutation : on l'envoie à Strasbourg, dans une filiale du groupe. Il refuse. L'employeur le licencie. Le salarié saisit les prud'hommes. Que va décider le juge ?
Cette question, beaucoup se la posent : un salarié peut-il être contraint d'accepter une mutation dans une autre société, même si celle-ci fait partie du même groupe ? La réponse est clairement non, comme l'a tranché la Cour de cassation dans un arrêt du 23 septembre 2009. Une clause de mobilité qui prévoit un changement d'employeur est nulle, car elle impose au salarié d'accepter par avance un nouveau contrat de travail.
Cet article décortique cette décision pour vous, propriétaires bailleurs ou locataires, afin que vous compreniez les droits et obligations en matière de mobilité professionnelle. Nous verrons les faits, le raisonnement des juges, et surtout ce que cela change concrètement pour vous.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
M. X, propriétaire à Évron, a loué son appartement à un cadre de la société Renault France automobile. Ce salarié, embauché en 1999, avait signé un contrat de travail contenant une clause de mobilité lui imposant d'accepter toute mutation dans une autre société du groupe Renault, y compris dans une filiale. En 2004, l'employeur lui propose une mutation à Strasbourg, sur un poste de responsable marketing. Le salarié refuse, estimant que ce changement d'affectation implique un changement d'employeur, puisque la filiale est une personne morale distincte. L'employeur le licencie pour faute.
Le salarié saisit le conseil de prud'hommes, qui lui donne raison. La cour d'appel confirme : la clause est nulle. L'employeur se pourvoit en cassation. La Cour de cassation, dans son arrêt du 23 septembre 2009, rejette le pourvoi et confirme la nullité de la clause. Elle estime que le salarié ne peut accepter par avance un changement d'employeur, même au sein d'un même groupe ou d'une même unité économique et sociale (UES).
Cette affaire illustre un conflit classique : d'un côté, l'employeur qui souhaite flexibilité et mobilité au sein de son groupe ; de l'autre, le salarié qui entend rester chez son employeur initial, avec ses droits et garanties. Le juge a tranché en faveur du salarié, rappelant que le contrat de travail est une relation personnelle entre un employeur et un salarié.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation s'appuie sur l'article 1134 du Code civil (aujourd'hui articles 1103 et 1104), qui dispose que les conventions légalement formées tiennent lieu de loi à ceux qui les ont faites. Mais elle en tire une conséquence essentielle : on ne peut pas, par avance, renoncer à un droit fondamental, comme le droit de choisir son employeur. En effet, le contrat de travail est un contrat intuitu personae, c'est-à-dire conclu en considération de la personne de l'employeur. Le salarié a accepté de travailler pour Renault France automobile, pas pour une autre société, même filiale.
Les juges précisent que la clause de mobilité, pour être valable, doit se limiter à des mutations au sein de la même entreprise (la même personne morale). Dès lors qu'elle prévoit un changement d'employeur, elle est nulle. Peu importe que les sociétés appartiennent au même groupe ou à une même unité économique et sociale : juridiquement, ce sont des entités distinctes.
La Cour rejette l'argument de l'employeur selon lequel la clause était justifiée par les besoins de l'entreprise et l'intérêt du groupe. Elle rappelle que la liberté individuelle du salarié prime sur les intérêts économiques de l'employeur. En l'espèce, le salarié n'avait pas à justifier d'un abus de droit (article 1240 du Code civil, qui oblige à réparer le dommage causé par sa faute) : le simple fait que la clause impose un changement d'employeur suffit à la rendre nulle.
Cette décision est une confirmation de la jurisprudence antérieure (notamment Cass. soc., 3 mai 2006, n° 04-46.230). Elle n'est pas un revirement, mais elle réaffirme un principe protecteur pour les salariés. Les juges ont ainsi fait prévaloir la stabilité du contrat de travail sur la flexibilité du groupe.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour un propriétaire bailleur, comme à Évron ou Ernée, cette décision a un impact indirect mais réel. Si votre locataire est un salarié qui risque d'être muté dans une autre société, il peut refuser sans perdre son emploi. Cela signifie qu'il reste dans la région, et vous conservez un locataire stable. À l'inverse, si votre locataire accepte une mutation et déménage, vous pouvez être confronté à un départ anticipé. Dans ce cas, vérifiez le préavis dans le bail.
Pour un locataire salarié, cette décision est une protection : vous n'êtes pas obligé d'accepter une mutation dans une filiale. Si votre employeur vous licencie pour ce refus, le licenciement est nul et vous pouvez obtenir des dommages et intérêts. Exemple chiffré : un salarié à Ernée, muté dans une filiale à Lyon, refuse et est licencié. Il peut saisir les prud'hommes et obtenir jusqu'à 6 mois de salaire (selon l'ancienneté) pour licenciement sans cause réelle et sérieuse.
Pour un acquéreur ou un professionnel de l'immobilier, soyez attentif aux clauses de mobilité dans les contrats de travail des vendeurs ou des locataires. Si un vendeur est muté et doit quitter son logement, le délai de préavis peut être réduit en cas de mutation professionnelle (loi ALUR). Mais attention : la mutation doit être réelle et justifiée. Si elle est contestée, le juge peut requalifier le départ.
En pratique, si vous êtes dans cette situation, vous devez : 1) refuser par écrit la mutation si elle implique un changement d'employeur ; 2) conserver tous les documents (contrat de travail, clause de mobilité, lettre de mutation) ; 3) saisir le conseil de prud'hommes dans les 12 mois suivant le licenciement.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Vérifiez la clause de mobilité dans votre contrat de travail : si elle prévoit une mutation dans une autre société du groupe, même sous le même logo, elle est probablement nulle. N'hésitez pas à consulter un avocat pour la faire annuler.
- En cas de proposition de mutation, demandez par écrit à votre employeur de préciser l'identité de la société d'accueil : si c'est une entité juridique distincte, vous pouvez refuser sans risque. Gardez une trace de votre refus motivé.
- Si vous êtes propriétaire bailleur, anticipez le départ de votre locataire : en cas de mutation professionnelle, le préavis est réduit à un mois (loi du 6 juillet 1989). Mais exigez un justificatif écrit de l'employeur.
- En cas de licenciement pour refus de mutation, ne signez rien : ne signez pas de transaction ou de rupture conventionnelle sans avoir consulté un avocat. Vous pourriez perdre vos droits à contester.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
La Cour de cassation avait déjà jugé, dans un arrêt du 3 mai 2006 (n° 04-46.230), qu'une clause de mobilité imposant un changement d'employeur était nulle. La décision de 2009 confirme ce principe. Depuis, les tribunaux sont constants : la clause de mobilité intra-groupe est nulle si elle ne précise pas que la mutation se fait au sein de la même personne morale. En 2015, la Cour d'appel de Versailles a annulé une clause similaire dans une affaire impliquant une filiale d'EDF.
Cependant, une nuance existe : si la clause prévoit une mutation au sein d'une unité économique et sociale (UES) reconnue par décision de justice, elle peut être valable, car l'UES est considérée comme un seul employeur. Mais en pratique, les juges sont stricts : ils exigent que la clause soit limitée dans l'espace et dans le temps, et qu'elle soit justifiée par la nature des fonctions du salarié.
La tendance des tribunaux est donc à la protection du salarié. Pour l'avenir, on peut s'attendre à ce que les clauses de mobilité intra-groupe soient de plus en plus souvent contestées, et que les employeurs soient contraints de proposer des avenants au contrat pour chaque mutation.
Récapitulatif et prochaines étapes
FAQ - Questions fréquentes
- Puis-je refuser une mutation dans une filiale de mon entreprise ? Oui, si cette mutation implique un changement d'employeur (personne morale distincte). La clause de mobilité qui vous oblige à accepter est nulle.
- Que faire si mon employeur me licencie pour avoir refusé une mutation ? Saisissez le conseil de prud'hommes dans les 12 mois. Le licenciement sera probablement nul, et vous pourrez obtenir des dommages et intérêts (jusqu'à 6 mois de salaire selon l'ancienneté).
- Mon propriétaire peut-il refuser de réduire mon préavis en cas de mutation ? Non, la loi prévoit un préavis réduit à un mois pour mutation professionnelle. Vous devez fournir un justificatif écrit de votre employeur.
- Cette règle s'applique-t-elle aux fonctions publiques ? Non, la fonction publique a ses propres règles. Pour les fonctionnaires, la mobilité peut être imposée dans certaines limites.
- Quels sont les délais pour agir ? Pour contester un licenciement, 12 mois à compter de la notification. Pour contester une clause de mobilité, pas de délai, mais mieux vaut agir rapidement.
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