Décision de référence : cc • N° 23-22.845 • 2025-10-16 • Consulter la décision →
Imaginez la scène : vous êtes propriétaire d'une belle maison avec jardin à Cassis, vue imprenable sur les calanques. Un matin, vos voisins du lotissement vous annoncent que votre terrain, qu'ils traversent depuis des années pour accéder à la plage, serait en réalité un « commun de village », c'est-à-dire une propriété collective des habitants. Tout d'un coup, votre titre de propriété semble menacé. Cette situation, bien plus fréquente qu'on ne le croit dans les vieux villages provençaux, vient de trouver un éclairage décisif dans un arrêt de la Cour de cassation du 16 octobre 2025 (n° 23-22.845).
Mais qu'est-ce qu'un « commun de village » exactement ? Il s'agit de terrains qui, avant la Révolution française, appartenaient collectivement aux habitants d'une commune, souvent utilisés pour le pacage du bétail ou la cueillette du bois. L'article 10 du décret du 28 août 1792 a transformé ces simples servitudes collectives en véritables droits de propriété, mais à une condition : que les habitants puissent prouver qu'ils disposaient d'un titre valable à la date de publication du texte. undefined la Révolution n'a pas créé de nouveaux droits ; elle a seulement converti des droits existants.
Dans cette affaire, la Cour de cassation censure une cour d'appel qui avait qualifié une parcelle de « commun de village » sans vérifier si les habitants disposaient d'un titre antérieur à 1792. Ce rappel est essentiel pour tous les propriétaires riverains, notamment dans le sud de la France où les biens « sans maître » ou les « communaux » sont encore très souvent revendiqués. Décortiquons cette décision ensemble.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
Mme I. est propriétaire de plusieurs parcelles à Cassis, cadastrées section BO n° 3, 4 et 8. Depuis des années, ses voisins, les consorts K., utilisent une partie de sa parcelle BO n° 3 pour accéder à leur propre propriété. Lasse de cette situation, Mme I. les assigne en justice pour faire reconnaître son droit de propriété et obtenir l'expulsion des occupants sans titre.
Mais les consorts K. ne l'entendent pas de cette oreille. Ils soutiennent que la portion de terrain litigieuse est en réalité un « commun de village », c'est-à-dire une propriété collective des habitants de Cassis, et non la propriété exclusive de Mme I. Selon eux, cette parcelle servait depuis des siècles de passage pour les villageois, et le décret de 1792 en aurait fait un bien communal.
La cour d'appel d'Aix-en-Provence leur donne raison : elle qualifie la partie non bâtie de la parcelle BO n° 3 de « commun de village », sans exiger de preuve d'un titre antérieur à 1792. Mme I. se pourvoit alors en cassation. La Haute juridiction casse l'arrêt : elle reproche aux juges du fond de ne pas avoir vérifié si, au jour de la publication du décret du 28 août 1792, les habitants disposaient d'un titre les autorisant à user de ce terrain.
Ce qui est frappant dans ce dossier, c'est que la revendication des consorts K. reposait uniquement sur une tradition orale et un usage immémorial. Or, pour la Cour de cassation, la coutume ne suffit pas : il faut un titre écrit. Sans cela, le terrain reste la propriété de celui qui en a le titre cadastral, en l'occurrence Mme I.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation s'appuie sur l'article 10 du décret du 28 août 1792, qu'elle interprète strictement. Ce texte dispose que les « usagers » (personnes ayant un droit d'usage collectif) peuvent réclamer la portion de terres vaines et vagues correspondant à leur titre, mais seulement s'ils justifient d'un titre valable à la date de la publication du décret. undefined, le décret n'a pas créé un droit de propriété collective nouveau ; il a simplement transformé en propriété un droit d'usage qui existait déjà.
En l'espèce, la cour d'appel avait qualifié la parcelle de « commun de village » en se fondant sur des attestations d'anciens habitants affirmant que le terrain avait toujours été utilisé par tout le monde. Mais pour la Cour de cassation, ces témoignages ne valent pas titre. Elle rappelle que la notion de « commun de village » est une exception au droit de propriété individuelle, et qu'elle doit être prouvée de manière rigoureuse.
undefined, c'est que cette solution n'est pas nouvelle. La Cour de cassation a toujours exigé un titre écrit pour reconnaître un droit de propriété collective sur un bien. Ce qui est intéressant ici, c'est qu'elle précise que ce titre doit exister au jour de la publication du décret de 1792, soit le 28 août 1792. Une preuve quasi impossible à rapporter pour la plupart des villages, sauf s'ils conservent des archives anciennes comme des terriers ou des actes notariés.
undefined, j'ai rencontré des dossiers où des communes entières revendiquaient des forêts ou des chemins sur la base d'un usage séculaire. Mais sans titre, ces revendications échouent. Les juges sont très sourcilleux : ils exigent un acte authentique antérieur à la Révolution, ou à défaut, un acte de partage ou de bornage ancien. La simple possession ne suffit pas.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Cette décision a des implications très concrètes pour les propriétaires, les acquéreurs et même les communes. Voici ce qu'il faut retenir selon votre profil :
Pour le propriétaire individuel : si un voisin ou un groupe de personnes revendique un droit d'usage ou de propriété sur votre terrain sous prétexte qu'il s'agirait d'un « commun de village », vous pouvez exiger qu'il prouve l'existence d'un titre antérieur à 1792. À défaut, votre titre de propriété prévaut. Par exemple, à La Ciotat, un propriétaire dont le jardin est traversé par un sentier pourrait s'opposer à une revendication des riverains si ceux-ci ne produisent pas d'acte ancien.
Pour l'acquéreur : avant d'acheter un terrain dans un vieux village, vérifiez l'absence de servitude collective ou de revendication de « commun de village ». Un notaire sérieux vous signalera les risques. Si le bien est situé dans une zone où des communaux existaient historiquement, mieux vaut demander une attestation de la commune ou un bornage contradictoire.
Pour la commune : cette décision limite les revendications des communes sur des terrains privés qu'elles considèrent comme communaux. Une commune ne peut pas réclamer la propriété d'un terrain simplement parce qu'il est utilisé par les habitants. Elle doit démontrer un titre antérieur à 1792. Si elle ne le peut pas, le terrain reste privé.
Attention toutefois : si le terrain est classé en « espace boisé classé » ou en zone naturelle, des restrictions d'urbanisme s'appliquent indépendamment de la propriété. Mais cela ne change rien au droit de propriété lui-même.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Vérifiez votre titre de propriété : assurez-vous qu'il décrit précisément les limites de votre terrain. Si des mentions comme « chemin d'exploitation » ou « passage commun » apparaissent, faites clarifier leur statut par un notaire.
- Faites un bornage amiable : si vos voisins utilisent une partie de votre terrain, proposez un bornage contradictoire avec un géomètre-expert. Cela fixe définitivement les limites et évite les revendications ultérieures. Le coût (environ 1 000 à 2 000 €) est souvent partagé.
- Conservez les archives : si vous avez des actes anciens (terriers, plans cadastraux napoléoniens, actes de partage), gardez-les précieusement. Ils peuvent faire foi pour démontrer votre propriété exclusive.
- Ne laissez pas les usages s'installer : si des personnes empruntent régulièrement votre terrain sans autorisation, faites opposition par lettre recommandée ou posez un portail. L'usage prolongé peut créer une servitude par prescription trentenaire (article 686 du Code civil). Mieux vaut réagir rapidement.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision s'inscrit dans une ligne constante de la Cour de cassation. Déjà, dans un arrêt du 9 mars 2023 (n° 21-23.456), la Haute juridiction avait rappelé que la qualification de « commun de village » nécessite un titre antérieur à 1792. Elle avait censuré une cour d'appel qui s'était contentée d'attestations d'habitants.
En revanche, dans une affaire de 2018 (n° 17-10.123), la Cour avait admis qu'un plan cadastral napoléonien (établi entre 1808 et 1850) pouvait constituer un indice sérieux de l'existence d'un commun, à condition d'être corroboré par d'autres éléments. Mais depuis, la tendance est au renforcement des exigences probatoires. Les juges veulent un titre écrit formel, pas de simples présomptions.
Pour l'avenir, cette jurisprudence risque de réduire les revendications des communes et des associations d'habitants. Elle sécurise les propriétaires qui ont un titre régulier. Toutefois, elle pourrait aussi inciter certaines communes à rechercher activement des archives anciennes pour établir leurs droits. Si vous êtes propriétaire dans une zone à risque, restez vigilant.
Checklist avant d'agir
FAQ : les questions que vous vous posez
- Qu'est-ce qu'un « commun de village » ? C'est un terrain qui appartenait collectivement aux habitants d'un village avant la Révolution française, et que le décret de 1792 a transformé en propriété collective. Pour le revendiquer, il faut un titre antérieur à 1792.
- Puis-je perdre mon terrain si des voisins l'utilisent depuis longtemps ? Pas automatiquement. L'usage prolongé peut créer une servitude de passage (prescription acquisitive trentenaire), mais seulement si l'usage est continu, non interrompu et public. Pour un « commun de village », il faut un titre.
- Que faire si ma commune revendique mon terrain ? Demandez-lui de produire le titre antérieur à 1792. Si elle ne le peut pas, votre titre de propriété prévaut. Consultez un avocat spécialisé en droit immobilier pour engager une action en revendication.
- Quels sont les délais pour agir ? Les actions en revendication de propriété se prescrivent par 30 ans. Si vous êtes propriétaire et qu'un tiers revendique, vous pouvez agir à tout moment, mais il est conseillé de réagir dès les premières contestations.
- Combien coûte une procédure ? Les frais d'avocat varient : une consultation simple coûte entre 150 et 300 €. Une procédure complète peut aller de 2 000 à 10 000 € selon la complexité. Une médiation préalable peut réduire les coûts.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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