Décision de référence : cc • N° 86-17.148 • 1988-07-11 • Consulter la décision →
Imaginez : vous êtes propriétaire d'un appartement à Créteil, et vous signez un compromis de vente avec un couple d'acquéreurs. Tout semble bien parti, l'agent immobilier vous réclame déjà ses honoraires. Mais voilà, la banque refuse le prêt à vos acheteurs, et la vente tombe à l'eau. Vous vous dites que l'agent ne peut pas garder sa commission, n'est-ce pas ? Pourtant, certaines clauses des contrats prévoient que, même en cas de défaillance de la condition suspensive (c'est-à-dire la condition qui suspend la réalisation de la vente), l'agent peut exiger le paiement de ses honoraires. C'est exactement ce qui s'est passé dans l'affaire jugée par la Cour de cassation le 11 juillet 1988. Mais qu'a donc décidé la plus haute juridiction ? Elle a mis fin à une pratique courante : tant que la condition suspensive n'est pas réalisée, l'opération n'est pas effectivement conclue et l'agent immobilier n'a droit à aucune commission. Une décision qui protège les propriétaires et les acquéreurs, et dont nous allons décortiquer les implications.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
M. X, propriétaire d'un bien à Créteil, confie la vente de son appartement à une agence immobilière. Un compromis est signé avec des acquéreurs, M. et Mme Y. Le contrat prévoit plusieurs conditions suspensives, dont la quatrième est la consignation (dépôt) du prix et des frais de l'acte authentique entre les mains du notaire. Le compromis stipule également une clause particulière : si la condition suspensive n'est pas réalisée, le vendeur peut choisir de poursuivre la vente ou de la considérer comme résiliée. Dans ce dernier cas, les honoraires d'agence seront réglés par le vendeur, sans dépasser la moitié de la somme conservée à titre de dédit (indemnité d'immobilisation). Malheureusement, la quatrième condition suspensive ne se réalise pas : les acquéreurs ne consignent pas les fonds. L'acte authentique n'est jamais signé. Le vendeur, M. X, considère la vente comme résiliée et conserve le dédit. Mais l'agent immobilier lui réclame sa commission, en se fondant sur la clause du compromis. M. X refuse. L'agent l'assigne en justice. Le tribunal de grande instance de Paris lui donne raison, mais la cour d'appel de Paris infirme ce jugement et condamne M. X à payer la commission. M. X se pourvoit alors en cassation.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation casse l'arrêt de la cour d'appel. Son raisonnement est simple et implacable : elle se fonde sur l'article 6 de la loi du 2 janvier 1970 (dite loi Hoguet, qui régit les activités d'agent immobilier) et sur l'article 74 du décret du 20 juillet 1972. Selon ces textes, l'agent immobilier n'a droit à une commission que si l'opération est « effectivement conclue ». Or, une opération soumise à une condition suspensive n'est effectivement conclue que lorsque la condition est réalisée. undefined, tant que la condition suspensive n'est pas remplie, la vente n'est pas parfaite, et l'agent ne peut rien réclamer. La cour d'appel avait pourtant fait application de la clause du contrat qui prévoyait le paiement de la commission même en cas de non-réalisation de la condition suspensive. Mais la Cour de cassation considère que cette clause est contraire à la loi : elle ne peut pas avoir pour effet de faire naître le droit à commission avant la réalisation de la condition. undefined la loi protège le vendeur contre des clauses abusives qui lui imposeraient de payer l'agent alors que la vente n'a pas abouti. Ce qui est intéressant, c'est que la décision ne remet pas en cause la validité de la clause en elle-même, mais elle en limite la portée : elle ne peut pas créer un droit à commission qui n'existe pas encore. undefined, j'ai rencontré des dossiers où des agents tentaient d'appliquer ce genre de clause, et la jurisprudence de 1988 est une arme redoutable pour les contrer.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Que vous soyez propriétaire vendeur, acquéreur ou même agent immobilier, cette décision a des conséquences pratiques importantes.
- Propriétaire vendeur : Si une vente échoue parce qu'une condition suspensive (obtention de prêt, permis de construire, etc.) n'est pas réalisée, vous pouvez refuser de payer la commission d'agence, même si le contrat prévoit une clause contraire. Exemple : à Montreuil, un vendeur a signé un compromis avec une condition suspensive d'obtention de prêt. L'acquéreur n'a pas obtenu son prêt. L'agent a réclamé 10 000 € de commission. Grâce à cette jurisprudence, le vendeur a pu conserver son argent.
- Acquéreur : Vous n'êtes pas redevable de la commission si la condition suspensive n'est pas réalisée. Mais attention : si vous êtes à l'origine de la non-réalisation (par exemple, vous ne déposez pas votre demande de prêt), l'agent pourrait vous réclamer des dommages-intérêts.
- Agent immobilier : Vous devez attendre la réalisation de toutes les conditions suspensives pour facturer votre commission. Si vous facturez avant, vous risquez de devoir rembourser et de subir des sanctions disciplinaires.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Vérifiez les clauses du compromis : Avant de signer, lisez attentivement les conditions suspensives et les clauses relatives aux honoraires. Si une clause prévoit le paiement de la commission même en cas de non-réalisation, sachez qu'elle est inefficace selon la Cour de cassation.
- Conservez tous les justificatifs : Si la condition suspensive n'est pas réalisée, gardez les preuves (refus de prêt, etc.). En cas de litige, vous devrez démontrer que la condition n'a pas été remplie.
- Faites appel à un avocat avant de signer : Un professionnel peut vous aider à négocier des clauses conformes à la loi et à éviter les pièges.
- En cas de litige, n'acceptez pas de payer : Si un agent vous réclame une commission alors que la vente n'a pas abouti, refusez et consultez un avocat. La jurisprudence de 1988 est toujours d'actualité.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision de 1988 s'inscrit dans une lignée constante de la Cour de cassation. Par exemple, dans un arrêt du 19 mai 1998 (n° 96-14.070), la Cour a jugé que la commission n'est due que si la vente est effectivement conclue et que l'agent a joué un rôle déterminant. Plus récemment, la Cour a précisé que la condition suspensive doit être stipulée dans l'intérêt des deux parties, et que sa non-réalisation doit être indépendante de la volonté des parties. La tendance est donc à une protection renforcée des clients contre des agents trop pressés. Attention toutefois : si la condition suspensive est réalisée mais que la vente échoue pour une autre raison (par exemple, refus de signer l'acte authentique), la commission peut être due.
En pratique : ce qu'il faut faire
Checklist : Ce qu'il faut faire si une condition suspensive n'est pas réalisée
- Vérifiez le contrat : Identifiez la condition suspensive qui n'a pas été réalisée et lisez les clauses relatives aux honoraires.
- Rassemblez les preuves : Obtenez un écrit de la banque, du notaire ou de tout tiers confirmant la non-réalisation.
- Notifiez l'agent immobilier : Envoyez un courrier recommandé avec accusé de réception pour l'informer que la condition n'est pas réalisée et que vous considérez la vente comme caduque.
- Refusez le paiement de la commission : Si l'agent réclame des honoraires, opposez-lui la jurisprudence de la Cour de cassation.
- Consultez un avocat : Si le litige persiste, un avocat spécialisé pourra vous assister et, si nécessaire, engager une procédure judiciaire.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Cécile Zakine, avocate en droit immobilier et foncier, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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