Décision de référence : cc • N° 07-15.386 • 2008-12-10 • Consulter la décision →
Un propriétaire donne congé à ses locataires pour vendre le logement, en proposant une offre de vente. Mais que se passe-t-il si ce congé est donné bien avant la fin du bail ? Le bailleur peut-il modifier son offre entre-temps ? C'est la question à laquelle la Cour de cassation a répondu dans un arrêt du 10 décembre 2008.
Cette décision répond à une interrogation cruciale pour des milliers de propriétaires et locataires : à partir de quand le bailleur est-il définitivement lié par son offre de vente ? La réponse est simple : dès les deux premiers mois du préavis, même si le congé a été donné par anticipation. Le propriétaire ne peut plus revenir en arrière.
En clair, si vous êtes propriétaire et que vous donnez congé pour vendre, vous devez être certain de votre offre dès le départ. Car une fois le préavis commencé, vous ne pourrez pas modifier le prix ou les conditions. Cette règle protège le locataire, qui doit pouvoir se décider en toute sécurité.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
M. X, propriétaire d'un appartement, donne à bail son bien aux époux Y. Le 13 octobre 2004, il leur signifie un congé pour vente, avec offre de vente, alors que le bail court encore jusqu'au 31 décembre 2005. Ce congé est donc délivré plus de quatorze mois avant la fin du bail. Le locataire ne donne pas suite dans les deux mois.
Quelques mois plus tard, en mai 2005, le propriétaire change d'avis : il ne veut plus vendre aux mêmes conditions. Il notifie un nouveau congé à ses locataires le 26 octobre 2005, en se référant au précédent. Les locataires refusent et saisissent le tribunal.
La cour d'appel de Montpellier donne raison au propriétaire. Elle estime que l'offre de vente n'était pas définitive avant le sixième mois précédant la fin du bail. En d'autres termes, le propriétaire pouvait modifier son offre tant que ce délai n'était pas atteint. Mais la Cour de cassation censure ce raisonnement.
La Haute juridiction rappelle que le congé avec offre de vente, même délivré par anticipation, produit ses effets à la date pour laquelle il aurait dû être donné. Et le propriétaire est lié par son offre jusqu'à l'expiration des deux premiers mois du préavis. Ici, le congé du 13 octobre 2004 valait pour le 31 décembre 2005. Le délai de préavis de six mois commençait donc le 30 juin 2005. Les deux premiers mois couraient jusqu'au 31 août 2005. Or, le second congé a été signifié le 26 octobre 2005, soit après ce délai. L'offre de vente était donc devenue irrévocable.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour de cassation s'appuie sur l'article 15-II de la loi du 6 juillet 1989 (qui régit les baux d'habitation). Ce texte impose au propriétaire qui veut vendre de délivrer un congé avec offre de vente, mentionnant le prix et les conditions. Le congé vaut offre de vente pendant les deux premiers mois du préavis. Passé ce délai, le locataire n'a plus de droit de préemption, mais le propriétaire reste lié par son offre si elle a été acceptée dans les temps.
La difficulté vient du congé anticipé. La loi dit que le congé doit être donné six mois avant la fin du bail. Mais rien n'interdit de le donner plus tôt. Dans ce cas, la loi prévoit que ses effets sont reportés à la date pour laquelle il aurait dû être donné. Concrètement, le préavis de six mois ne commence pas le jour de la notification, mais six mois avant la date d'effet du congé.
Les juges du fond avaient estimé que l'offre de vente ne devenait « irréfragable » (c'est-à-dire définitive) qu'à compter du sixième mois précédant la fin du bail. Ils considéraient que le propriétaire pouvait modifier son offre avant cette date. Mais la Cour de cassation dit non : le propriétaire est lié dès le début des deux premiers mois du préavis, peu importe que le congé ait été donné longtemps avant.
Cette solution est logique : elle évite que le propriétaire puisse jouer sur les délais pour déstabiliser le locataire. Elle sécurise le droit de préemption du locataire, qui doit pouvoir se décider en connaissance de cause, sans craindre un changement de prix de dernière minute.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour les propriétaires bailleurs, la leçon est claire : si vous voulez vendre votre logement occupé, soyez précis et définitif dès le départ. Ne donnez pas un congé trop tôt si vous n'êtes pas certain du prix. Car une fois les deux premiers mois du préavis écoulés, vous ne pourrez plus modifier l'offre, même si vous trouvez un acheteur plus offrant.
Pour les locataires, cette décision est une protection. Si vous recevez un congé pour vente, vous avez deux mois pour accepter ou non. Si le congé est anticipé, ces deux mois courent à partir de la date normale de fin de bail. Vous pouvez donc prendre votre temps, sans pression. Et si le propriétaire tente de modifier son offre après ce délai, vous pouvez l'attaquer en justice.
Pour les acquéreurs potentiels, attention : si vous achetez un bien occupé, vérifiez les dates de congé. Un congé anticipé peut créer une zone d'incertitude. Assurez-vous que le propriétaire a bien respecté les délais légaux, sinon la vente pourrait être annulée.
Enfin, les notaires et agents immobiliers doivent redoubler de vigilance. Un congé mal rédigé peut entraîner des litiges coûteux. Mieux vaut attendre le bon moment pour le donner, ou à défaut, préciser que l'offre est valable jusqu'à la date légale.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Ne donnez pas un congé trop tôt : attendez le délai de six mois avant la fin du bail. Si vous donnez congé plus tôt, vous serez lié par votre offre dès le début du préavis, sans possibilité de revenir en arrière.
- Soyez précis dans l'offre : mentionnez le prix exact, les conditions de vente (financement, délais, etc.), et la date d'effet du congé. Une offre floue peut être contestée.
- Conservez les preuves de notification : le congé doit être signifié par huissier ou remis en main propre contre récépissé. Gardez une copie datée et signée.
- Si vous êtes locataire, ne tardez pas : dès réception du congé, vérifiez les dates. Si le congé est anticipé, notez la date de fin de bail et calculez les deux mois de préavis. Vous avez tout intérêt à accepter ou refuser par écrit dans ce délai.
- Consultez un avocat spécialisé en droit immobilier : en cas de doute, un professionnel peut vérifier la validité du congé et vous conseiller.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision de 2008 s'inscrit dans une ligne constante de la Cour de cassation. Déjà en 2004 (Civ. 3e, 10 mars 2004, n° 02-19.443), elle avait jugé que le congé anticipé produit ses effets à la date normale de fin de bail. Et en 2012 (Civ. 3e, 11 janvier 2012, n° 10-26.508), elle a précisé que le propriétaire ne peut pas retirer son offre après l'expiration du délai de deux mois, même si le locataire n'a pas encore accepté.
La tendance est donc claire : les juges protègent le locataire contre les revirements du propriétaire. Cette jurisprudence est désormais bien établie et devrait être appliquée strictement.

